SCÈNE VII
TÊRÉZIA, TALLIEN.
TÉRÉZIA, d'un ton caressant.
Vous sortiez ?
TAX.LTEN, froidement.
Je sortais.
TÉRÉZIA.
Sans m'avoir vue...
TALLIKN.
Eh bien?
TÉRÉZIA.
Je ne reconnais plus le galant Tallien.
Vous savez que pour vous je prépare une fête...
TALLIEN, brusquement.
OÙ VOUS conspirerez jusqu'à jouer ma tête.
TÉRÉZIA.
Que dis-tu î
TALLIKN.
Revenu de mon égarement, Je sais que dans vos mains je suis un instrument
Aveugle, et votre astuce à chaque instant s'applique A tourner mon pouvoir contre la République. Nit-z, si vous l'osez ! Les clubs partout fermés, Les comilés dissous, les journaux supprimés, La mise en liberté de tous les royalistes, Et des républicains proscrits les longues listes : C'est votre œuvre. L'Espagne attend votre signal ; Bordeaux, des Vendéens devenu l'arsenal, Distribue aux mutins des armes, du salpêtre, De l'or... Et ces envois partent d'ici... peut-être... Vous conspirez, marquise, et votre trahison N'a point trouvé d'abri plus sûr que la maison Où je vis avec vous, inconscient et lâche. Moi, qui devrais punir les traîtres, je les cache ! Vous, les vôtres, sans peur, vous vous êtes servis Des sceaux et des blancs-seings que vous m'avez ravis, Si bien que de mon nom j'ai signé votre crime. Et, s'il est découvert, j'en deviens la victime. Madame, assez longtemps nous nous sommes aimés; Reprenons tous les deux nos goûts accoutumés, Vous, les salons, les bals, la noblessse et l'intrigue, Ces voluptés, cet or dont vous êtes prodigue... Moi, le peuple. Le sort ne nous a pas permis Ni les mêmes amours, ni les mêmes amis. Vous n'aurez pas perdu l'affection des vôtres. On vous louera du mal que vous fîtes aux nôtres : Touché d'une vertu qui ne se dément pas. Monsieur de Fontenay vous rouvrira ses bras. Vous quitterez Bordeaux. Je reste responsable; Et moi seul, je saurai que vous fûtes coupable. Si l'arrêt qui m'attend doit être un jour rendu, ISi je meurs, plaignez-moi, vous qui m'avez perdu.
i Ul Ta tristement vers la poile.
74 ŒUVRES POSTHUMES DE GASTON CREMIEUX. TEREZIÂ, le retenant et le ramenant peu à peu.
Je ne vous quitte pas. Écoutez-moi, de grâce,
Nous mourrions tous les deux. Restez à cette place.
Que c'est cruellement me faire supporter
La peine d'un amour que je n'ai pu dompter !
Est-ce ma faute, à moi pourtant, si je vous aime,
Si Je voudrais vous voir monter au rang suprême,
Et si sentant ma vie à la vôtre s'unir,
Ne vivant que pour toi, je songe à l'avenir ?
Entre tant d'insensés qui déchirent la France,
Je voulais que ton nom devînt une espérance,
Que le peuple atterré tournât vers toi ses yeux.
Il n'est qu'un Robespierre ! eh bien ! j'en voulais deux.
L'un a versé le sang ; l'autre eût tari le fleuve
Où la France se noie, oi!i la Terreur s'abreuve ;
Au nom de la pitié, j'ai conspiré pour toi...
Et si tu m'écoutais, Tallien, tu serais roi 1
TALLIEN
Mais c'est de la folie !
TÉRÉZIA.
Oui, je suis une folle, Je me laisse entraîner par mon cœur d'Espagnole.
TALLIEN
Tu veux dompter en moi toute rébellion Et, comme dans la fable, édenter le lion !
.TÉRÉZIA.
Ah 1 tel se dit lion qui n'est que bête fauve.
TALLIEN
Le repos m'a perdu.
TÉRÉZIA.
La clémence te sauve.
Je l'aime, je suis femme et je pressens ton sort. Vergniaud est mort ! Camille est mort! Danton est mort.' Seul Robespierre vit. Un cri d'horreur s'élève... Toi, tu ne l'entends pas au sommet de ton rêve. Mais ouvre donc les yeux ! Vois les gouffres béants Oii votre République engloutit ses géants. Jusqu'au jour oi!i, couchés tous au fond de l'abîme, Celui qui survivra, devenu magnanime.
Pour clore dignement l'ère des cruautés, De son sabre assassin tûra vos libertés. Si quelque main de fer doit saisir la puissance Et nous sauver au prix d'un peu d'obéissance, S'il faut à Robespierre un rival généreux, Cherche ses ennemis et combats avec eux. N'attends pas plus longtemps qu'un malheur te surprenne; Et quelle main serait plus pure que la tienne ? Les crimes de septembre où tu trempas tes pieds Sont tombés dans l'oubli, par d'autres expiés, Tu peux par la clémence en laver ta mémoire... Le bonheur et l'amour couronneront ta gloire.
Que me conseilles-tu ?
TALLIEN
TÉRBZIA.
Je t'aime.
TALLIBN.
Tu le crois.
Trahir la Répubhque, et le peuple et ses droits.
Porter sur la patrie une main parricide !
Mieux vaut mourir pour elle. A quoi je me décide.
Sacrifice inutile aux temps où nous vivons !
Sur la pente rapide où nous la poursuivons
Rien ne peut arrêter la liberté qui roule.
Ta mort serait un cri sans écho dans la foule.
Le peuple indifférent vous délaisse ; au savoir,
A l'audace, à la force appartient le pouvoir.
Tu fuis la lutte... Un autre aura l'âme plus fière.
C'eût été Tallien ! ce sera Robespierre.
TALLIEN
Je ne sais pas pourquoi ton langage moqueur
Me plonge ce nom comme un poignard dans le cœur.
Que vous a fait cet homme ? Il est incorruptible...
A toute ambition il se montre insensible.
Il abhorre les rois, les nobles, les valets,
Habite une humble chambre et non pas un palais ;
Il subit la terreur qui ne fut point son œuvre...
Ne lui fallait-il pas écraser la couleuvre,
Dompter traîtres et rois contre nous réunis?
Et pour le renverser, avec nos ennemis,
J'irais conclure un pacte, ici, dans cette ville
Tiède encor des fureurs de la guerre civile !
J'irais tromper, au nom d'une fausse pitié,
La France, Robespierre et la sainte amitié !
C'est mal juger Tallien, ou ne pas le connaîtra.
Tl'.flKZtA.
Tu crois à l'amitié de cet homme, peut-être t
TALLIEN
Sans doute.
■ràRÉZIA.
Comme aussi tu crois à sa vertu t Et s'il avait juré ta perte?
TAI.LIEN
Que dis-tu, Térézia ?
Tiens ! lis ce message de joie Qu'au nom du comité Robespierre t'envoie.
(Elle lai tend un écrit.) TALLIEN, lisant.
Je suis perdu ! « Suspect de haute trahison, « Viens te justifier. » Hélas! il a raison.
(Il qaitte son écharpe et son épée, et s'assoit accablé.) TÉRÉZIA, arec amoar.
Et moi, je ne veux pas que tu te sacrifies ; Je ne souffrirai pas que tu te justifies! Tallien, tourne vers moi ton visage si doux : Tu n'es plus mon amant, lu deviens mon époux. Sache que par ennui, par fatigue ou par force, Monsieur de Fontenay m'accorde le divorce. L'arrêt est prononcé. Je suis libre, Tallien. Nous pourrons nous unir d'un éternel lien. Je t'avais réservé cette douce surprise Pour ce soir ; j'abdiquais mon titre de marquise ;
Je marchais, sans rougir, le front haut, à ton bras. Mourir ! quand nous allons être heureux, n'est-ce pas? A toi mon cœur, mes jours, mon immense fortune... Que désormais aucun souci ne t'importune. . . De grâce, quitte enfin ce sourire attristé Et laisse-moi le soin de ta félicité.
TALLIEN, vaincu.
0 femme enchanteresse, à toi je m'abandonne...
(On entend le refrain de la Marseillaise; pals le canon et la fusillade.)
Entends-tu ce refrain? Et le canon qui tonne!
' (Il veut se lerer.)
La liberté m'appelle.
TÉRÉZIA.
Et moi, je te retiens.
TALLIEN
Elle me tend les bras.
N'es-tu pas dans les miens?
(Il retombe.) (La porte s'ouvre avec fracas. Des hommes armés se précipitent sur Talliec et Térézia qu'ils séparent et menacent. La foule envahit. Ysalieau parait.)