‹ uvres posthumesChapitre 24 sur 85 · ÉLÉONORE, ELISABETH · texte numérisé non relu

ÉLÉONORE, ELISABETH

ELISABETH

Chère sœur, d'oi!i te vient cette humeur inquiète? Plus que moi tu devrais être heureuse en ce jour Où tout Paris rayonne et de joie et d'amour, Puis-je te demander raison de ta tristesse? Une sœur interroge avec délicatesse. Pourquoi verser des pleurs? pourquoi dissimuler? Ah ! ne pourrais-tu pas te résoudre à parler?

ELBONORB.

Oui, je souffre et je sens s'épuiser mon courage. Tandis qu'autour de nous j'entends gronder l'orage.

ELISABETH

Nos tourments sont finis, ma chère Eléonor.

ÉLÉONORE

Comme toi, ce matin, je l'espérais encor.

ÉUSABETH.

Notre père, Lebas, Saint-Just, Maxime même, Ne les as-tu pas vus, dans une joie extrême, Disant que les partis étaient près d'abjurer Les haines qui les font entre eux se déchirer, Que le pays entrait dans une ère nouvelle De travail, de repos, de paix universelle, Et qu'ayant accompli jusqu'au bout leur devoir. Ils déposaient enfin leur terrible pouvoir? Us ont vaincu l'Europe et sauvé la patrie.

(Galment.)

Puis, un tribun est homme. Il faut qu'il se marie. Pour moi, j'en connais un qui, s'il est écouté. Trouvera dans l'hymen un bonheur mérité.

ÉLÉONORE, rarpriM.

Rieuse !

ELISABETH

Et ce tribun m'a fait sa confidence.

Aléonors.

Vraiiiicntl

Je ne crois pas commettre une imprudence Par ma sincérité, puisqu'il doit aujourd'hui Nous demander ta main.

ÉLÉONORE, arec élan.

Robespierre!

ELISABETH

C'est lui.

Elle a deviné : mais il rencontre un obstacle Très grave 1

ÉLBONOaB.

Parle vite 1

ELISABETH

Et ce sera miracle Si cet obstacle-là ne vient tout retarder...

ÉL£ONORB.

De grâce I

ELISABETH

L'aimes-tu?

ÉLÉONORE

Pourquoi le demander?

Depuis le premier jour où, dans notre demeure, Mon père l'accueillit, j'ai senti d'heure en heure. Malgré moi, dans mon cœur, s'accroître mon amour.

ELISABETH

Eh bien! vous avez pris date le même jour

LE NEUF rHERMlDOîv 89

Et VOUS serez heureux après deux ans d'attente... J'espère que tu vas redevenir contente!...

KLÉONORE.

C'est pour lui que je tremble, et mon pressentiment Ne peut pas me tromper en un pareil moment. J'ai vu ses ennemis : j'ai lu sur leur visage Les sinistres projets que médite leur rage ; Autour de lui, j'ai vu les regards s'irriter, Les passions rugir, les haines éclater.

Pourra-t-il résister à ce flot qui l'assiège, Se maintenir toujours vainqueur, de piège en piège. Tomber, se relever encore et retomber?

11 s'aigrit, il s'épuise, il devra succomber. Oh! comme j'ai souffert! C'était pendant la fêle; 11 parlait, et la foule attendrie et muette. De l'àme d'un grand peuple épanouissement, Recueillait sa parole avec ravissement.

Comme la primevère au soleil exposée Aspire, le matin, les gouttes de rosée. Ses collègues riaient. Maxime, chaleureux, Réveillait dans les cœurs les instincts généreux. Et lorsqu'il invoquait tout haut l'Être suprême. Chaque auditeur ému descendait en lui-même, Et dans sa conscience il voyait la Terreur, Sanglante, se dresser clans toute son horreur. Pitié! murmurait-on, plus de sang, plus de tombe! Que le b' urreau s'arrête et que l'échafaud tombe! Et quand il a tendu ses deux mains vers les cieux, Les larmes s'échappaient déjà de tous les yeux. Us riaieut, les bourreaux! de ce rire qui tue! On avait recouvert d'un voile la statue

Et Maxime devait l'enflammer de sa main,

Le feu brille et parcourt le voile blanc! soudain

La statue apparaît noircie et mutilée.

Un long cri d'épouvante agite l'assemblée;

Robespierre lui-même a reculé surpris ;

Ce présage sinistre a troublé les esprits.

Enfin, quand le cortège a quitté l'esplanade

Et que le peuple en foule envahissait l'estrade,

C'est lui qu'on se montrait, lui qu'on désirait voir :

C'est sur lui que les fleurs venaient toutes pleuvoir.

Il marchait et son nom volait de bouche en bouche.

Ses collègues gardaient un silence farouche,

A leur tète, Maxime avait hâté le pas.

Le cortège tardait : lui ne s'arrêtait pas.

Un conventionnel qu'on dit être Barrère,

Court, et le ramenant brusquement en arrière,

Lui dit : «Arrête-toi, tyran. Derrière toi

« Crois-tu donc nous laisser? tu n'es pas encor roi. »

C'est en vain que Maxime et s'excuse et s'efface.

Le poignard à la main un autre le menace:

€ Tu te couvres, dit-il, d'hypocrites vertus ; •

« Tu veux être César; je serai ton Brutus. »

Voilà, ma sœur, comment se prépare le crime,

El comme les bourreaux couronnent leur victime.

KUSABETH.

Ton amour exagère un péril passager.

Le peuple aime Maxime et sait le protéger.

Son projet de bonheur nous est un témoignage

Que sans crainte aujourd'hui Robespierre envisage

L'avenir qui paraît. menaçant à tes yeux.

Mais je l'entends! Ma sœur, je vous laisse tous deux.

ELEONORE.

Non! ne nous quittons pas, je ne veux pas qu'il voie L'excès de ma douleur ni l'excès de ma joie.

(Elles sortent par la porte à gauche. Kobespierre parait, il dépose sar la table un bonqaet et nn papier roulé. H s'assied triste et préoccupé. Costuiu* historique.)

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