‹ uvres posthumesChapitre 30 sur 85 · ROBESPIERRE, ÉLÉONORE · texte numérisé non relu

ROBESPIERRE, ÉLÉONORE

ÉLÉONORB.

Maxime, qu'avez-vous ? Vous semblez éperdu De douleur. Calmez-vous !

ROBESPIERRE

Avez-vous entendu Ce qu'a dit cet homme ?

(A part.)

Elle, aussi pure qu'un ange, L'outrager !

ÉLÉONORK.

Qu'a-t-ildit?

Rien.

ÉLÉONORE, l'observant, inquiète.

Voici votre orange Et mon bouquet ! Eh bien! vous êtes attristé. Je ne vous avais pas encor félicité.

Ah ! que j'étais heureuse et quelle joie extrême D'entendre autour de soi louer ceux que l'on aime ! Quel spectacle touchant ! Votre main sur l'autel Aux hommes consolés semblait rouvrir le ciel. Nous sentions pénétrer, comme une vive flamme, L'accent de votre voix jusqu'au fond de notre àme. Vous avez fait pleurer le peuple de bonheur ; Et moi, vous connaissant, j'en ressentais l'honneur. J'éprouvais quelque orgueil, excusez-moi, Maxime, A penser en moi-même à notre vie intime, Et que, lorsque la foule aurait quitté ces lieux, Vous viendriez chez nous, modeste et glorieux. Celui que tout Paris admire, tout à l'heure, Au sein de ma famille et dans notre demeure. Notre ami, causera comme un frère avec moi, Disais-je ; il est notre hôte, il vit sous notre toit.

ROBESPIERRE

Il faudra bien pourtant, si le devoir l'exige, Vous quitter !

ÉLÉONORE

Nous quitter ! Et qui donc vous oblige! Dites ! quelqu'un des miens vous a-t-il offensé ? Ne nous aimez-vous plus comme par le passé ? Avez-vous rencontré dans quelque autre famille Des cœurs plus dévoués... une autre jeune fille? Pourtant nous aimons bien Charlotte, votre sœur ! Ah ! si vous nous quittiez, j'en mourrais de douleur.

(Elle pleure.) ROBESPIERRE, la consolant.

Puis-je faire autrement? Vous-même, soyez juge, Votre père m'offrit sa maison pour refuge, Je devais y rester une heure. Éléonor, Depuis bientôt deux ans cette heure dure encor, Et chaque jour pour moi votre sollicitude En augmentant ma dette accroît ma gratitude. Après tant de malheurs, les biens que j'ai perdus Votre famille et vous me les avez rendus. 11 me reste une sœur, mais rien ne la contente; Un frère, vous savez son humeur inconstante. J'étais seul dans la vie, orphelin, sans amours, Souffrant de mille maux, réfléchissant toujours, Et luttant d'une lutte oii l'âme se consume, Sans que rien adoucît ma profonde amertume. Vous m'avez recueilli, vous m'avez adopté. Sourire rayonnant, fleurissante gaîté, Bonheurs de la famille, austère et pure joie, Vous avez répandu ces trésors sur ma voie ; Et moi, dans mes périls, je vous ai compromis; Je n'ai su vous donner rien que mes ennemis.

lilJÉOIfORB.

Ces haines, ces périls n'ont rien qui nous émeuve ; Nos cœurs sont assez forts pour en subir l'épreuve, Et vous m'avez pu voir, en face d'un danger, Digne de le braver et de le partager.

J'espérais plus d'estime et plus de confiance ; Et si vous nous deviez quelque reconnaissance. Vous ne songeriez pas à porter loin de nous Une gloire, un bonheur dont nous sommes jaloux.

(Elle s'assied attristée.) ROBESPIERRE.

Vous avez d'un grand cœur relevé mon courage. J'hésitais ; je voulais attendre que l'orage Qui gronde autour de moi se fût enfin calmé. Je retenais l'élan d'un amour comprimé, Mettant dans un seul but une double espérance, Attachant mon bonheur au salut de la France, Afin de pouvoir dire, au comble de mes vœux : Mon pays est sauvé ! J'ai le droit d'être heureux ! Mais, hélas ! plus j'avance, et plus le but recule. L'obstacle sur l'obstacle à l'envi s'accumule. Je souffre, Éléonore, et suis las de souffrir. Las de fermer un cœur qui demande à s'ouvrir. Et de fuir vainement sous la main qui me frappe. Ah ! ne voyez-vous pas que mon secret m'échappe ! A le garder en moi j'étais accoutumé ; Mais j'ai peur de mourir avant d'avoir aimé. Honteux d'avoir douté de vous et de moi-même, J'en demande pardon à vous, à vous que j'aime !

BLi:ONORE.

Il m'aime!

ROBESPIERRE

Voulez-vous être ma femme?

ÉLÉONORE

Oui.

ROBESPIERRE

M'aimez-vous ?

ÉLÉONORE

Je vous aime.

ROBESPIERRE

Ainsi, dès aujourd'hui, Vous allez partager mon malheur ?

ÉLÉONORE, avec fierté.

Votre gloire.

Aimé !

ÉLÉONORE

Depuis deux ans.

ROBESPIERRE

Et je n'osais le croire.

ÉLÉONORE

Vous n'aurez plus le droit désormais d'en douter |

Mais mon père ! I

(Entrent pendant ces derniers vers Elisabeth, appuyée sur Lebas, madame I Duplay, Simon Duplay.) j

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