SCÈNE I
COLLOT-D'HERBOIS, FOUCHÈ.
FOUCHÉ, se levant.
Cessons un entretien qui s'est trop prolongé.
J'espérais de ta part être mieux protégé,
Ayant jusqu'aujourd'hui partagé ta fortune
Et demeurant fidèle à notre œuvre commune.
Il est vrai que je suis le premier poursuivi ;
Mais celui qui m'attaque aura-t-il assouvi
Sa haine par ma chute, et crois-tu qu'il s'y tienne?
En menaçant ma tête, il convoite la tienne !
Je crois même qu'au fond il ne m'attaque moi
Que pour se préparer à te combattre, toi.
Si nous avons failli, que suis-je ? obscur complice!
Et toi... Mais il suffit; que mon sort s'accomplisse;
Je pars, seul je me sens trop faible pour porter
Un fardeau que ta force aspire à rejeter.
(Il se dirige vers la porte.) COLLOT-d'hERBOIS, se levant.
Tu pars ! Où vas-tu donc ?
FOUCHÉ
Ma foi! je m'expatrie!
collot-d'herbois Poltron I
FOUCHÉ, rerenant.
Est-ce le fait de la poltronnerie De l'exhorter à rompre avec notre ennemi ? Prends garde. On rompt trop tard en rompant à demi.
collot-d'herbois.
Je suis fort. Qu'il me touche et je le pulvérise.
FOUCHÉ
Et si du premier coup Robespierre te brise?
C0I<LOT-s'hbrB0IS, « part.
Jésuite!
FOUCHé, à paît.
Saltimbanque I
collot-d'herbois.
Ai- je besoin de lui?
FOUCHÉ
Ah ! s'il ne fallait pas m'assurer son appui !
(Ils se rassoient et rapprochent leva aiéges ) FOUCHÉ, reprenant.
Je regrette de voir s'en aller en fumée Le fruit de ton courage et de ta renommée. Quand Lyon t'a donné par sa haine un relief Et que des Montagnards tu deviendrais le chef.
Pour tes amis, géant ; pour tes ennemis, tigre ; Tandis que l'un t'exalte, un autre te dénigre ; Tous te craignent. D'ailleurs, tu restes colossal Et Robespierre en toi voit grandir un rival . Comme il le hait ! Déjà d'une façon grossière Il t'invective !
colx.ot-d'herboi8.
Lui ! que dit-il ?
FOUCHB.
Robespierre î Il dit que ton logis, par le vice hanlé. Accuse ta luxure et ta frivolité.
Il dit que, te créant de faciles ressources, Tu pourrais bien avoir saigné de grosses bourses. Il dit que si Lyon par ton ordre a brûlé, C'est parce qu'autrefois Lyon t'avait sifflé.
COLLOT-d'heRBOIS, avec furenr.
Il ment! Jamais public, justement idolâtre, N'applaudit un acteur plus grand sur le théâtre ; Et s'il ose en douter, dès demain l'orateur Vengera cette injure infligée à l'acteur. Il connaît mon accent, mon geste inexorable...
FOUGHÉ.
Frappe : jamais l'instant ne fut plus favorable. Et même aux Jacobins. . .
collot-d'herbois.
Ses amis sont les miens.
FOUCHÉ
Je le sais et je sais aussi certains moyens Qui pourraient aisément précipiter sa chute. L'opinion publique à la fin se rebute A le suivre partout oii ses noires humeurs Prétendent nous conduire au rebours de nos moeurs.
collot-d'herbois.
Je ne m'explique pas l'existence qu'il mène: Il s'absente et voici la deuxième semaine Qu'il n'a plus reparu dans noire comité.
FOUCHÉ
Il médite un grand coup. -:r
Saint-Just, de son côté, Dédaignant de Carnot la tactique fameuse, Dirige k notre insu le corps de Sambre-et-Meuse Sur des plans qui nous sont demeurés inconnus.
FOUCHÉ
Si vous tardez encor, vous serez prévenus.
(Collot se promène un instant iree agiUtion.
collot-d'herbois.
Quels moyens prendre ?
FOUCHé.
Moi, la ruse ; toi, l'audace 1 collot-d'herbois.
Sur qui peux-tu compter ?
FOUGHÉ.
Sur tous ceux qu'il menace.
(Avec vivacité.)
Faut-il te les nommer? Ne les connais-tu pas?
Tous ceux dont Robespierre a juré le trépas
Et qui par la discorde augmentent leur faiblesse :
Tallien, dont il a fait arrêter la maîtresse,
Cambon qu'injustement il accuse ; Bourdon
Pour quelques mots amers lui demandant pardon ;
Barras, qui négligea de lui montrer ses livres
Pour rendre un compte exact des deux cent mille livres
Qu'en partant de Marseille il devait au Trésor ;
Lecointre qui le hait d'instinct; d'autres encor!
Vadier, Vouland, Fréron, Amas, Thuriot, Rovère,
Legendre, André Dumont, Guffroy, Panis, Barrère,
Lacoste qu'il combat souvent aux Jacobins,
Les amis de Danton, d'Hébert, des Girondins ;
Carrier dont il flétrit sottement l'énergie
Pour quelque sang impur dont la Loire est rougie ;
A Nantes, à Bordeaux, à Marseille, à Lyon,
Partout où les complots et la rébellion
Ont exigé de nous des rigueurs nécessaires,
L'incorruptible en fait un crime aux commissaires.
11 est si tendre, lui ! Crois-moi, tu les verras
A ton premier appel se jeter dans tes bras.
Puis nous travaillerons à loisir l'Assemblée
Qui sera de sa perle aisément consolée.
collot-d'herbois.
Que fera la Commune ?
Elle est toute avec lui.
Pour le perdre.
Je donne à souper aujourd'hui, Reste ici. Nous aurons besoin de ta présence. De notre comité, mes collègues, je pense, Ne peuvent plus tarder maintenante venir; C'est l'heure. Ici, ce soir, ils vont se réunir.
CEotre Yadier, des dossiers à la main.)