‹ uvres posthumesChapitre 59 sur 85 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

LES MÊMES, ÉLÉONORE, LE DiRECtEUR.

TÉRÉZIA.

Comme si les cachots n'étaient pas assez pleins ! Encore une victime !

LE DIRECTEUR, k Éléonore.

Attendez tout à l'heure ; S'il vient, vous le verrez.

JOSÉPHINK.

Pauvre femme ! Elle pleure.

(S'approehant d'ÉléoDora.)

Vous êtes prisonnière et vous souffrez aussi ?

ÉLÉONORE

J'attends quelqu'un des miens qu'on doit conduire ici.

TÉRÉZIA.

Nous voudrions pouvoir vous consoler, madame.

ÉLÉONORE, larant ton roila.

Hélas !

JOSÉPHINE

Votre visage annonce une belle âme. Nous sommes tous ici plus ou moins malheureux, Et les infortunés se consolent entre eux !

TÉRÉZIA.

Comment VOUS nommez- VOUS, madame!

ÉLÉONORE

Eléonore

JOSÉPHINE

Votre parent est-il condamné?

ÉLÉONORE

Pas encore.

JOSBPUIMK.

Ii^ceunpère?

tÉKÉIU.

Ua amant?

KLKONORK.

Non, c'est un fiancé.

TÉRÉZIA, à Éiéooora, en lai désignant loséphÛM.

Parlez-lui, son tourment par le vôtre est bercé.

JOSÉPHIIOC.

Nous oublierons nos maux devant votre infortune.

KLÉONORE.

Je n'ose.

«OSÉPHINX.

Vous craignez qu'elle nous importune î

TBRÉZIA.

Vous vous aimiez

ilibONORK.

Depuis quatre ans.

40SSPHINK.

Il est jeune.

iÛONORK.

Oui.

Maxime ! nous devions nous unir aujourd'hui.

Etes-vous royaliste ?

Oh non ! républicaine.

Je suis femme et mon cœur ne connaît pas la haine.

JOSÉPHINE

Puissantes par l'amour, nous pourrions les unir Ces cruels toujours prêts à tuer, à punir.

Vous m'êtes sympathique et votre sort ressemble Au mien. Comme vous j'aime et l'amour nous rassem- Celui que j'aime est libre ; il obtiendra ma main, [ble.] S'il me sauve.

JOSÉPHINK.

L'amant sera l'époux demain .

TÉRÉZIA, à part.

A ce doux entretien que son angoisse cède !

(A Jo«é|riiine.)

Vous me parliez tantôt d'un songe !

JOSÉPHINE

Oui, qui m'obsède !

Rêve étrange unissant l'avenir au passé ! Comme un suprême espoir ardemment caressé, 11 a renouvelé mes souvenirs d'enfance.

Un jour, dans les forêts de notre Fort-de-France,

J'allais, insouciante alors du lendemain,

Cueillir des fleurs, des fruits, je perdis mon chemin.

Comme j'étais errante, en proie à la tristesse,

Vers moi, je vis venir une vieille négresse

Dont les gens du pays redoutaient le pouvoir.

€ Je t'attendais, dit-elle, ayant voulu te voir.

€ Viens, accompagne-moi. Je vais te reconduire. »

Nous marchâmes ainsi lentement, sans rien dire.

Avant de me quitter, sur le bord du chemin.

Ainsi que dans un livre elle lut dans ma main

Et me dit d'un accent solennel : « Joséphine,

r Dans ces lignes, je vois ton sort qui se dessine.

€ Tu régneras, — la gloire en vaint'élèvera ;

€ Mais par la charité ta mémoire vivra ;

c Je te vois malheureuse assise sur un trône

€ Et je te vois mourir, heureuse, sans couronne. »

Elle s'agenouilla, puis disparut. Parfois,

Dans mes nuits de malheur, en songe, je la vois.

Or. hier, dans la nuit, j'ai rêvé la sorcière :

En me tenant la main comme dans la clairière,

Elle me conduisait, mais à travers Paris,

Sur une vaste place où gisaient des débris

De trônes, des cités, de peuple, amas informe,

Grandissant aux lueurs d'un incendie énorme ;

Sur ces débris fumants, la France se baissait

Et de ses rudes bras elle les pétrissait

Pour dresser vers la nue une colonne étrange

Dont le bronze, fondu dans le sang et la fange.

Vibrait avec fracas et lançait par moments

Des malédictions et des gémissements.

C'était comme un chaos d'infernales batailles.

Un sombre écroulement de forts et de murailles

OÙ venaient dans un gouffre impossible à combler

Les peuples et les rois pêle-mêle rouler,

En poussant un tel cri dans leur masse mouvante

Que la terre et les cieux bondissaient d'épouvante ;

Et sous cette colonne où manquait le métal

La France amoncelait les morts pour piédestal,

Tandis que sur la cime et dominant le monde,

Un soldai méditait dans une paix profonde.

Il avait le regard de l'aigle et sa beauté,

Mais il avait aussi sa froide cruauté,

Si bien que je frémis quand il me cria : « Monte ! »

Lui rayonnant de gloire et moi pleurant de honte.

Comme il suivait le bruit des canons fulgurants

Et que je n'écoutais que les cris des mourants,

Tous les deux, nous tenant debout sur la colonne,

Sur ma tête un instant il posa sa couronne,

Si lourde que mon front ne pouvait la porter;

Puis, il me la reprit, et sans la regretter.

Je rentrai dans la foule en secouant ma robe.

Soudain le piédestal s'anime et se dérobe

Au poids qui l'accablait d'un gigantesque effort ;

Le vaincu se relève et devient le plus fort,

Et la France soutient de son corps qui s'écrase

Le monument d'orgueil chancelant sur sa base ;

L'homme qui dominait le monde a disparu ;

Le pistolet en main un autre est accouru ;

Il rôde comme un tigre à l'entour de la grille.

Horreur ! je crois en lui reconnaître ma fille ;

Je le vois dérobant un sceptre impérial,

Puis jetant sur la France un regard bestial.

Il déchire son ventre, il meurtrit sa mamelle,

Et, couvert de son sang, il se vautre sur elle;

Mais la terre s'entr'ouvre au pied du monument ; La foudre se déchaîne épouvantablement ; La colonne s'abaisse ; et le monstre et son crime Roulent précipités ensemble dans l'abîme : Tel est le rêve horrible où je ne puis rien voir. Sinon, que je vivrai. C'est là mon seul espoir.

(Bile t*«wie4 époitée. Uo gedlier parait à la grille; il fait on signe discret A Téréxia qui s'approche arec précaution.)

LE GBOLIBR.

Madame ! Approchez-vous.

(Téréiia t'approche.)

Le peuple court aux armes ; Prenei vite et Usez ce billet.

(H •'éloisiM.J TKRÉZIA.

Plus d'alarmes 1 Un billet de Tallien !

ÉLÉONORB, tne ettroi.

Tallien !

TKRÉZIA, lisant.

« Encore un jour, c Et tu ne pourras plus douter de mon amour. »

Rieu qu'un jour I

riRÈzu..

Ah ! le lâche ! il veut que je le croie ! Dans un jour l'échafaud oeut a«Si"^rer sa proie !

Demain ! toujours demain ! quand nous ne serons plus,

A quoi me serviront ces regrets superflus,

Ces protestations d'une flamme sincère ?

Il suffit d'un instant pour frapper Robespierre.

ÉLÉONORB.

Robespierre I

TÉRÉZIA.

Oui, madame, et ce monstre odieux Dont l'inique pouvoir nous retient en ces lieux, Qui peuple les prisons, désole les familles, Egorge les parents, déshonore les filles, Et qui s'en va semant ses froides cruautés Dans l'ivresse du sang, des vins, des voluptés. D'un caprice immolant ses amis, son amante, La Cécile Renaud ou la Saint-Amaranthe, Ce tyran qui peut tout oser, tout usurper, Tous veulent son trépas, nul ne sait le frapper I Si j'étais libre, moi, qui ne suis qu'une femme. De la mort de Marat il périrait, Tinfâme !

ÉLÉONORE

Robespierre, madame, abhorre la Terreur ; Mais votre solitude explique votre erreur,

TÉRÉZIA.

Quoi ! dans cette prison vous osez le défendre ? Les murs nous répondraient s'ils pouvaient nous enten- Vos sanglots tout à l'heure en avaient assez dit ; [dre.] C'est lui seul qui nous frappe et lui seul qu'on maudit. Ah ! vous êtes vous-même une de ses victimes I

Si vous voulez avoir la preuve de ses crimes. Demandez, jeune fille à, votre fiancé, Lorsque vous le tiendrez dans vos bras enlacé. Quel fut le criminel, auteur de vos alarmes. Quelle main fait répandre et son sang et vos larmes Et couvre vos amours d"un éternel linceul? Il répondra : C'est lui ! Robespierre et lui seul !

ELÉONORK.

Oh ! je sais mieux que vous ce qu'il pourrait répondre !

J'aurais voulu me taire et ne pas vous confondre ;

Mais vous vous plaisez trop à le calomnier.

Mon fiancé ! celui qui sera prisonnier

Dans la même prison que vous, là, tout à l'heure.

L'homme pur que j'attends, que j'aime et que je pleure.

Eh ! bien c'est Robespierre !

Térézia fait on moaTement de sarpriM et de joie.

Oui, réjouissez-vous !

Le coup qui vous épargne est retombé sur nous.

TÉRÉZIA, i Joa«pliine.

Robespierre en prison I Ah ! nous sommes sauvées

JOSÉPHINE

Tallien ne mentait pas ; il nous a préservées.

(A EléoDore, avec compasào^

Vous souffrirez des maux que nous avons subis : Je vous plains.

TEREZIA, ironiquement.

La Terreur a des retours subits, Et Robespierre à qui madame s'intéresse

Pourrait bien dans sa chute entraîner sa maîtresse. Si vous avez besoin de ma protection...

ÉLÉONORE

N'insultez pas, madame, à mon affliction.

TÉRÉZIA.

Robespierre a du goût et je l'en félicite. Si nous avions appris plus tôt votre visite, Plus d'une prisonnière à mieux vous recevoir Se serait disposée.

ÉLÉONORB.

Ohl madame.

TÉRÉZIA.

Au revoir

JOSÉPHINE, qni éeoute depuia un instant.

Entendez cet appel et ces apprêts sinistres.

TÉRÉZIA, anziense.

Robespierre n'est plus ; il reste ses ministres.

40SÉPHINB.

Venez vitel C'est nous qu'on appelle I

TÉRÉZU.

Grand Dieu !

Fant-il dire à la vie un éternel adieu? Le salut viendrait-il trop tard d'une journée ?

(SUw MTMat prMpiUBunent pw U porte i la gauche.

LE UIRECTEUR. À Éléonon.

On appelle à l'instant la dernière fournée. Ils vont passer ici; restez dans le parloir. Je vous avertirai quand vous pourrez le voir.

El e entre dans le parloir i droite. Le directeur ferme la porte »nr eHe. La uuit Tieot. Des gendarmes, moois de lanternes, conduisent les prisonniers, hommes et femmes, qui trarersent la cour et sortent lentement par la porta grillée. Robecpierre paraît.)

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