SCÈNE IV
ROBESPIERRE, s«al.
Danton! voilà mon crime! il fallait le défendre.
J'ai retiré la main que j'aurais dû lui tendre ;
Je l'ai laissé mourir. Si je l'avais sauvé !
Sa voix qui dominait la tempête eût trouvé
Notre salut commun dans son âpre génie.
Abandonner Danton! ce fut mon agonie.
Et Camille et Lucile ! 0 pauvre Desmoulins,
Ta veuve et ton enfant par ta mort orphelins,
Te suivent, de nos temps maudissant la démence.
Je leur disais : Justice ! Ils répondaient : Glémenrc !
D'autres plus loin que nous avaient crié : Terreur '
Seul contre la faiblesse et contre la fureur,
Entre ces deux excès maintenant l'équilibre,
Je voulais que la France aussi forte que libre
Htendît une main sur la Réaction
Et de l'autre écrasât la Coalition.
Entre ces deux étaux conjurés pour l'étreindre,
La France qui voyait son courage s'éteindre, ^
Contre ses défenseurs, traîtres qui la trompaient,
Contre les coups mortels qui partout la frappaient
Brandit dans l'air ses bras crispés par l'épouvante ;
Le vieux sol s'effondra, mais la France est vivante.
La justice effrayée un instant s'éloigna,
La Clémence se tut et la Terreur régna.
Sacrifice inouï, généreux égoïsme
Où plus rien ne vivait hors le patriotisme !
Nous voulions te sauver et mourir à genoux
Devant toi, nous t'aimons, France, pardonne-nous!
Quand nous disions d'une âme en dévoûment féconde :
Vive notre patrie et périsse le monde !
Or, les peuples émus, à ce cri répondaient :
Vive la France ! Entr'eux, pâles, se regardaient
Les Rois portant leur main tremblante à leurs couronnes ;
Le vent de la colère ébranlait tous les trônes.
Ils poussaient devant eux, contre nous, le troupeau
Des peuples qui des yeux cherchaient notre drapeau
D'où s'échappait, ainsi que d'un volcan de lave,
La parole de feu qui délivre l'esclave.
Effluve magnétique, indomptables courants !
Paix au peuple, respect au sol, haine aux tyrans J
Mais je ne voulais pas que de notre frontière
La France en son ardeur s'élançât tout entière ;
Après avoir lutté pour vaincre ou pour mourir,
\ ainqueurs, faut-il lutter encor pour conquérir ? Non 1 De nos libertés je me rendis avare. Qu'après nous chaque peuple à son tour se prépare Et, puisant en lui-même une éducation, Qu'il fasse, comme nous, sa Révolution.
■ fallait tôt ou tard clore les dictatures : \ jus bâtissions le temple où les races futures Fondaient sur le travail et sur l'égalité L'autel de la patrie et de la liberté. Jusqu'au jour où le monde, entraîné par l'exemple, Fraternisait d'un pôle à l'autre en un seul temple ! Dans cette œuvre d'amour que de joie à s'unir. Quand on sait qu'on travaille au nouvel avenir ! La Terreur remettait son glaive à la justice ; La clémence accourait souriante et propice ; Les coupables, venus se faire châtier, Nous étions assez forts pour les amnistier ; Mais déjà le pouvoir, passant par des mains viles. Devenait l'instrument de nos guerres civiles; Malgré l'âge, le sexe et les conditions, Les plus purs, poursuivis par les délations, Tombaient en maudissant l'œuvre déshonorée De notre République aux intrigants livrée. J'ai tenté d'arracher cette arme aux criminels Qui vengeaient à grands coups leurs griefs personnels ; A ce débordement de fureurs insensées, D'intérêts compromis, de haines amassées J'opposais la justice, et j'invoquais la loi. Le flot monte entraînant cette digue avec moi. Puisse-t-il, épuisé par cet effort suprême, Pour s'être trop gonflé se tarir de lui-même ! Le Droit retrouvera mon cadavre emporté.
198 ŒUVRES POSTHUMES DE GASTON CREMIEUX. Volontaire martyr de la Légalité.
(Il se rasseoit et réfléchit la tète dans les mains. CofQDhal, le Directeur et de« hommes armés paraissent derrière la grille.)