SCENE n
PAYAN, HENRIOT, COFFINHAL, LOUVET, LESCOT- FLEURIOT, ALTREs Membres do comité d exécution, SAINT- JUST, COUTHON, ROBESPIERRE, ROBES- PIERRE JEUNE, puis la foule.
ROBESPIERRE, répondant h Pajan.
Pas plus qu'avec la loi. Tu dis vrai, citoyen : La loi n'a jamais tort, la loi fait toujours bien.
Tu ne m'as pas compris.
ROBESPIERRE
Je t'ai compris. L'histoire Nous surveille. La mort est encor de la gloire, Quand on sait la subir avec la dignité Qui convient aux amis de la légalité.
HENRIOT, à Payan.
Avais-je tort, Payan? Vois comme il se résigne!
LOUVET
Pour soulever Paris tu n'as qu'à faire un sfgne.
Je ne le ferai pas.
COUTHOH.
Tu le feras.
ROBESPIERRE
Jamais.
COUTHON
Tu te perds.
HENRIOT
Tu nous perds.
ROBESPIERRE
Après ? Je me soumets.
Je n'ai pas à savoir ce que pèsent nos tètes.
LE NEUF THEHMIDOR. 215
Si le bourreau les veut, elles sont toutes prêtes : Qu'il les prenne.
LESGOT-FLEURIOT.
Je tiens à la mienne : merd 1
ROBKSPIERRB.
Robespierre se tait quand la loi parle.
COFFINHAL
Ainsi, Tu te croises les bras dans la guerre civile ? Quoi! je ne t'ai porté jusqu'à l'Hôtel de ville Que pour te voir jeter nos tètes aux bourreaux?
Robespierre, je hais ces stupides héros Qui, pouvant se lever et tomber dans l'arène, Attendaient le trépas sous leur toge romaine. Laisse dormir Caton, sa gloire et ses vertus.
PATAN
Ce qu'il nous faut, à nous, c'est le fer de Brutus, C'est le canon tonnant, c'est la foule indomptée.
ROBESPIERRE
Ce qu'il nous faut, à nous, c'est la loi respectée. sAiirr-jusT.
La loi ! toujours la loi! je m'emporte, à la fin ! Mais ne vois-tu donc pas que les tyrans ont faim De notre mort et soif de notre sang ? 0 ragel
A la Convention qui te chasse et t'outrage
Tu réponds par des mots : — Je respecte la loi !
Robespierre, debout! Sauve-nous, sauve-toi!
Frappe quelque grand coup, fais, ô tribun sublime !
Excuser ton succès par la splendeur du crime
Et par la sainteté de la rébellion !
Ah ! les loups dans son antre attaquent le lion !
Eh bien! il rugira, le lion que l'on raille,
Il sera formidable, et si dans la bataille
Il tombe sous l'effort tragique des partis,
Nous le vengerons, nous qui sommes ses petits.
Robespierre, que sont tes ennemis? Des drôles!
De vains déclamateurs récitant mal leurs rôles!
Des bandits de salon tenant mal leurs poignards!
Et nous, les soldats purs et les fiers montagnards,
Il nous faudrait baiser les pieds à ces fantoches,
Parce qu'ils ont les lois et l'État dans leurs poches?
Que la Convention se défende, parbleu!
0 vertueux amis, je vous demande un peu
Ce qu'entre ces mains-là deviendrait la morale 1
La vieille austérité s'en va, la vertu râle;
L'humanité se traîne au bord de son cercueil;
Le principe sacré qui faisait notre orgueil,
Traité comme un habit dont la mode est passée,
Ne fait plus rien flotter de grand dans la pensée !
La pourriture monte et la pudeur décroît;
On ne croit qu'en soi-même, on ne croit plus au droit
La justice? On la vend ! Le peuple? Onle fait taire!
Les géants qui changeaient la face de la terre
Et pétrissaient le monde en leurs poings souverains
Ne sont plus, ô douleur! que des pitres forains.
Il suffit qu'ime femme aux doux yeux les regarde
Pour qu'ils baissent la tête et changent de cocarde :
Tallien qui fut brave, et libre; et triomphant.
Devant la Cabarrus tremble comme un enfant.
Honte ! ils font de la France et de la République
Deux filles aux seins nus, à la lèvre lubrique,
Qui s'endorment aux bras des passants attardés.
On vous souille, drapeaux! gloire, on te joue aux dés!
Les généraux qu'on fait se font dans les alcôves;
On livre la patrie à des tas d'êtres chauves
Qui, nuls à la tribune et lâches dans les camps.
Pendant que nous luttions, u'ont rien fait en cinq ans;
La haine est dans les cœurs, la bave est sur les bouches;
On signe, en plein soleil, des alliances louches;
Capet qu'on croyait mort s'éveille et teni les bras
Aux amis de Danton commandés par Barras ;
Goutte à goutte, à travers l'obscurité profonde.
On fait pleuvoir sur nous le sang de la Gironde;
On désigne au couteau nos poitrines; on fait
Vendre à l'encan l'honneur du peuple stupéfait.
De ce peuple qui fit sous sa large faucille
Tomber comme un épi les murs de la Bastille
Et qui, traînant au loin ses lourds canons d'airain.
Terrible, a baptisé nos drapeaux dans le Rhin.
Les faux républicains tiennent sur nous la hache 1
Vadier bave, Fréron ment, Barrère est un lâche,
Fouché rampe, tous ont frappé quelque innocent,
Tous ont sur eux du sang et puis encor du sang !
Et tu veux que je livre à cette horde infâme
Ma Uberté, mon droit, et mon souffle et mon âme,
Et que sous leurs arrêts Saint-Just courbe le front?
Quoi ! tu veux que je fasse à la loi cet affront
De croire que ces gens la représentent? Gertel
Prends garde, Robespierre : ils méditent ta perle; Us ouvrent sous tes pas un abîme sans fond. Écoutez-moi, vous tous. Savez-vous ce qu'ils font, Pendant que nos amis perdent un temps utile? Ils se servent des lois comme d'un projectile Pour abattre ces murs où le droit est debout Oh ! la colère au fond de ma poitrine bout ! Ils trompent bassement Paris qui les abhorre; Et le temps marche, hélas! Si nous tardons encore, Ils nous feront saisir tout à l'heure au collet Par quelque sbire ayant un profil de valet. Robespierre, tu sais si ma jeunesse est grave, Calme, sévère... eh bien! mon cœur est une lave, Je m'indigne, je sens l'audace de Danton Fermenter dans ma tête. Où va-t-on? que fait-on? Je veux frapper, je veux tonner, vaincre, dissoudre. On délivre un pays avec un coup de foudre. Oh! nous te sauverons, s'il le faut, malgré toi. Que peut-on invoquer contre le droit?
ROBESPIERRE
La loi.
8AINT-JUST, tendant un pi pier à Itobespierre.
Assez de mots! assez de phrases toul /s faites I Paris est av; rti, les sections sont prêtes : Signe cet appel.
ROBESPIERRE
Non.
LE NEUF THEIIMIDOR. 2i9
LOUVET
Signe.
ROBtSPIERRB.
Non.
ROBESPIERRE JEUNE
Signe.
ROBESPIERRE
Non,
PATAN
Paris, pour se lever,' n'attend plus que ton nom.
ROBESPIIlRRK.
Je ne signerai pas. La loi vit.