DE L'ÉDITEUR
Voici un second Posthume de Verlaine, très probablement — mais que sait-on jamais ? — le dernier tome de ses Œuvres Complètes.
Il était de notre devoir de ne négliger aucune page qui portât la précieuse signature, authentiquement. Il ne nous appartenait pas d'apprécier la valeur en soi de chacun des écrits que le Poète n avait pas eu le temps de réunir, ni même peutêtre, de revoir.
Car le lecteur de ces œuvres posthumes devra toujours, avant de porter sur elles un jugement^ se souvenir que V auteur, ne leur ayant point conféré le caractère de la rédaction ne varietur, n'en saurait porter, au regard de la critique, la responsabilité entière. Elles sont, du reste, de dates très diverses : de la jeunesse, — de la maturité j — des dernières années.
AVERTISSEMENT DE l'ÉDITEUR
Ainsi permettent-elles, et c'est leur double intérêt, de jeter un regard d^ ensemble sur toute sa carrière, sur les transformations de sa pensée, et de voir cette pensée en action, pour ainsi dire, et parfois dans V instant de la composition, alors^ quelle cherchait encore sa forme définitive. — Et partout cette pensée atteste la primesautière et intense personnalité du poète qui fut si grand avec tant de bonhomie et de passion à la fois, de celui qu^on a tour à tour comparé à La Fontaine et à Villon, parce quil est comme eux, et leur égal, de pure race française.
Nous avons joint à ces textes une série de croquis originaux.
Verlaine, bien quHl ait, comme il le raconte dans ses Confessions, enseigné (en Angleterre^ le dessin, ne l'avait pas appris. Mais, d'euxmêmes, et sans avoir reçu les conseils d'aucun maître, tous les enfants, on le sait, dessinent sans correction, il va de soi, mais d'une manière amusante et expressive. Verlaine, dans ses croquis comme dans ses vers -^ toutes proportions de mérite et d'intérêt, comme on l'entend bien^ gardées — resta jusqu^à la fin cet enfant dont rien ne pouvait altérer la spontanéité, bien que sa pensée atteignît aisément à la profondeur des plus viriles génies.
Il n'était pas inutile de donner ce témoignage
VERTISSEMENT DB L B
de plus de ce caractère si particulier, queles conle/nporains de Verlaine retrouvèrent danssapersonne même, dans sa parole, dans son rire, dans ses moindres gestes. C'est à ce titre que ces croquis (/) — en eux-mêmes, d'autre part, si curicua; — ont très légitimement leur place dans ce volume.
Albert Mbsseik.
(/} Nous les devons pour une part, à M. Henri Floury, éditeur, qui nous les a obligeamment communiqués.
Parlez de Charles Baudelaire à quelques-uns de ces amateurs qui forment le zéro des centcinquante Parisiens naïfs assez pour lire encore des vers, il vous répondra infailliblement, ce zéro, qui est un multiplicateur, par le cliché suivant : « Charles Baudelaire, attendez donc. Ah ! oui ! celui qui a chanté la Charogne ! » Ne riez pas. Le mot m'a été dit, à moi, par un « artiste », et -à d'autres, peut-être bien par vous, lecteur...
Voilà pourtant comme se font les réputations littéraires dans ce pays éminemment spirituel <pii a nom, la France, comme chacun sait. C'est, du reète, un peu l'histoire des Bayons jaunes, le plus beau poème à coup sûr, de cet admirable recueil, Joseph Delorme, que pour mon compte je mets, comme intensité de mélancolie <5t comme puissance d'expression, infiniment au-
•^CHA'RLES BAUDELAIRE
dessus -des îérémiades lamartiniennes et autres. Lepabhcetla critique firent, en ce temps-là, des* 'plaisanteries fort délicates sur le pauvre Wjeâfther carabin, pour me servir du fou- '.droyant bon mot de ce poétique M. Guizot.
Le public est bien toujours le même. La critique, reconnaissons-le, comprend mieux ses devoirs qui sont, non de hurler avec les loups et de flatter les goûts du public, mais de le ramener, ce public hostile ou indifférent, au véritable critérium en fait d'art et de poésie, et cela de gré ou de force. Le public est im enfant mal élevé qu'il s'agit de corriger.
La profonde originalité de Charles Baudelaire , c'est, à mon sens, de représenter puissamment et essentiellement l'homme moderne ; et par ce mot, l'homme moderne, je ne veux pas, pour une •cause qui s'expliquera tout à l'heure, désigner l'homme moral, politique et social. Je n'entends ici que l'homme physique moderne, tel que l'ont fait les raffinements d'une civilisation excessive, l'homme moderne, avec ses
sens aiguisés et vibrants, son esprit douloureusement subtil, son cerveau saturé de tabac, son sang brûlé d'alcool, en un mot, le bilio-nerveux par excellence, comme dirait H. Taine. Cette individualité de sensitive, pour ainsi parler, Charles Baudelaire, je le répète, la représente à Tétat de type, de héros ^ si vous voulez bien. Nulle part, pas même chez H. Heine, vous ne la retrouverez si fortement accentuée que dans certains passages des Fleurs du mal. Aussi, selon moi, Thistorien futur de notre époque devra, pour ne pas être incomplet, feuilleter attentivement et religieusement ce livre qui est la quintessence et comme la concentration extrême de tout un élément de ce siècle. Pour preuve de ce que j'avance, prenons, en premier lieu, les poèmes amoureux du volume des Fleurs du mal. Comment l'auteur a-t-il exprimé ce sentiment de Famour, le plus magnifique des lieux communs, et qui, comme tel, a passé par toutes les formes poétiques possibles? En païen comme Goethe, en chrétien comme Pétrarque, oa, comme Musset, en enfant? En rien de tout cela, et c est son immense mérite. Traiter des sujets éternels, — idées ou sentiments, — sans tomber dans la redite, c'est là peut-être tout 1 avenir de la poésie, et c'est en tout cas bien certainement là ce qui distingue les véritables
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poètes des rimeurs subalternes. L'amour, dans les vers de Ch. Baudelaire, c'est bien Tamour d'un Parisien du xix® siècle, quelque chose de fiévreux et d'analysé à la fois ; la passion pure s'y mélange de réflexion, et si les nerfs égarent par moment Tintellect, en décuplant l'action des sens, le nescio quid amarum de Lucrèce, qui n'est autre que l'incompressible essor de l'âme vers un idéal toujours reculant, fait entendre sans cesse à l'oreille obsédée son implacable rappel à l'ordre. Me suis-je bien fait comprendre? Quelques citations élucideront peut-être mieux ma pensée :