SEMPER EADEM
« D'où vous \ient, disiez-vous, celle tristesse étrange. Montant comme la mer sur le roc noir et nu ? » Quand notre cœur a fait une fois sa vendange, Vivre est un mal, c'est un secret de tous connu,
Une douleur très simple et non mystérieuse Et, comme votre joie, éclalanlc pour tous. Cessez donc de chercher, ô belle curieuse.
Et. bien que votre voix soit douce, taisez-vous 1
Taisez-vous, ignorante ! âme toujours ravie.
Bouche au rire enfantin I Plus encor que la Vie La Mort nous tient souvent par des liens subtils.
Laissez, laissez mon cœur s'cnivrçr d'un mensonge, Plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau son; E^t sommeiller longtemps à l'ombre de vos cils.
Quand chez les débauchas l'aube blanche et vermeille, Entre en société de l'Idéal rongeur.
Par l'opération d'un mystère vengeur Dans la brute assoupie un ange se réveille.
Des cieux spirituels l'inaccessible azur.
Pour l'homme terrassé qui rêve encore et souffre. S'ouvre et s'enfonce avec l'attirance du goulTrc. Ainsi, chfcra déesse, être lucide et pur,
Sur les débris fumeux des stupides orgies,
Ton souvenir plus clair, plus rose, plus charmant,
A mes jcui agrandis voltige incessamment.
Le soleil a noirci la tlamme des bougies,
Ainsi, toujours vainqueur, ton fantôme est pareil,
Ame resplendissante, à l'immortel soleil.
Enfin, dans ce fameux et si peu com poème de la Charogne, l'auteur, après avoir de la « Carcasse superbe » une terrible et sp
didc description, s'adresse à sa maîtresse, et termine par trois strophes inouies où Taraour, à force d'idéal cherché, s'exile de lui-même par delà la mort. Lisez plutôt ces délicatesses ineffables :
Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection.
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature.
Vous, mon ange et ma passion I
Oui, telle vous serez, ô la reine des grâces.
Après les derniers sacrements.
Quand vous irez, sous Therbe et les Qoraisons grasses.
Moisir parmi les ossements.
Alors, ô ma beauté! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers Que j'ai gardé la forme et Tesscnce divine
De mes amours décomposés.
Cela est le côté spiritualiste de Tamour dans notre poète. Le côté sensuel et même le côté bestial s'y trouvent indiqués avec le même talent; néanmoins, on voudra bien me dispenser, pour des motifs que comprendront toutes mes lectrices « qui veulent être respectées », de citer à leur tour, comme l'exigeraient la symétrie et l'équité, des poèmes de
cette série ; je me contenterai de vous renvoyer principalement aux poèmes XXII, XXIII, XXIV, XXVIII, XXXII et XLIX de la seconde édition des Fleurs du mal^ et en particulier au sonnet LXIV, qui contient ces vers magnifiques d'orgueil et de désillution :
Sois charmante, et tais-toi ; mon cœur que tout irrite. Excepté la candeur de Pantique animal.
Ne veut pas te montrer son secret infernal.
Maintenant, veut-on savoir comment notre poète comprend et exprime l'ivresse du vin, autre lieu commun, chanté sur tous les tons, d'Anacréon à Chaulieu? Le grand Goethe, qu*on rencontre partout, a, dans leDivan, composé un livre de VEchanson, qui est un chef-d'œuvre, bien que les idées se rapprochent plutôt d'Horace que de Hafiz ou de Nisami. Georges Sand, dans ses Lettres d'un voyageur, Théodore de Banville, dans ses Stabactites, ont, chacun à sa façon, celui-ci lyriquement, celle-là, au point de vue philosophique et moral, exécuté de superbes variations sur cet air connu. Toute autre est la façon dont Charles Baudelaire a célébré le vin. Il lui a d'abord consacré une partie spéciale de son recueil où, passant en revue toutes les situations poétiques données où Fivresse est ap-
plicable, il s'est incarné en plusieurs personnages et a prêté à chacun d'eux sa lang-ue sonore et sévère. De la sorte, nous avons toute la gamme du vin, si je puis ainsi parler, depuis le vin des amants jusqu'au vin de Vassassin ! en passant par le vin des chiffonniers et par Vâme du vin.
Un jour l'âme du vin chantait dans les bouteilles !
Ainsi de la Mort, troisième lieu commun, hélas ! le plus banal de tous ! Ainsi de Paris, lieu commun aussi depuis Balzac, mais moins exploité par les poètes encore que par les romanciers. Et pourtant quel thème poétique, quel monde de comparaisons, d'images et de correspondances! Quelle source intarissable de descriptions et de rêveries ! C'est ce qu'a compris Baudelaire, génie parisien s'il en fut en dépit de rinconsolable nostalgie d'idéal qu'il y a en lui. Aussi quelles fantaisies à la Rembrandt que les Crépuscules, les Petites vieilles, les Sept vieillards y et, en même temps, quel frisson délicieusement inquiétant vous communiquent ces merveilleuses eaux- fortes, qui ont encore cela de commun avec celles du maître d'Amsterdam, Voici, comme spécimen, le poème qui ouvre les Tableaux parisiens :
« Je veux pour composer chastement mes églogues,
Coucher auprès du ciel comme les astrologues.
Et voisin des clochers, écouter en rêvant
Leurs hymnes solennels emportés par le vent.
Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde.
Je verrai l'atelier qui chante et qui bavarde ;
Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cilé ;
Et les grands ciels qui font rêver d'éternité.
Il est doux, à travers les brumes, de voir naître
L'étoile dans Tazur, la lampe à la fenêtre.
Ses fleuves de charbon monter au firmament.
Et la lune verser son pâle enchantement.
Je verrai les printemps, les étés, les automnes ;
Et quand viendra l'hiver aux neiges monotones.
Je fermerai partout portières et volets.
Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais.
Alors, je rêverai des horizons bleuâtres.
Des jardins, des jets d'eau pleurant dans les albâtres,
Des baisers, des oiseaux chantant soir et matin.
Et tout ce que Tldylle a de plus enfantin.
L'Emeute tempêtant vainement à ma vitre
Ne fera pas lever mon front de mon pupitre ;
Car je serai plongé dans cette volupté.
D'évoquer le Printemps avec ma volonté ;
De tirer un soleil de mon cœur et de faire
De mes pensers brûlants une tiède atmosphère. »
Quant au satanisme ultra-mathurinesque dont il a plu à Baudelaire d'enluminer ses Fleurs du mal^ et dont quelques-ims de ces Messieurs
de la Morale terre à terre lui ont fait un crime de lèse-rationalisme, je n'y vois, dans ce satanisme foncé, autre chose qu'un inoffensif et pittoresque caprice d'artiste ; or, pour ce qui est de ces caprices-là, je m'en réfère complètement à ^ ce passage des Orientales : « L'espace et le (( temps sont au poète, que le poète donc aille où « il veut en faisant ce qui lui plait : c'est la loi. « Qu'il croie en Dieu ou aux dieux, ou à rien ; « qu'il acquitte le péage du Styx, qu'il soit du « Sabbat ; qu'il écrive en prose ou en vers, etc., « c'est à merveille. Le poète est libre, mettons- « nous à son point de vue, et voyons ».
Cela nous amène à parler de Charles Baudelaire artiste.
La poétique de Charles Baudelaire qui, s'il n'avait eu soin de la péremptoirement formuler en quelques phrases bien nettes, ressortirait avec une autorité suffisante de ses vers euxmêmes, peut se résumer en ces lignes extraites, ^à et là, tant des deux préfaces de sa belle tra-
duction d^Edgar Poë que de divers opuscules que j*ai sous les yeux.
« Une foule de gens se figurent que le but de la poésie est un enseignement quelconque, qu'elle doit tantôt fortifier la conscience, tantôt perfectionner les mœurs, tantôt enfin démontrer quoi que ce soit d'utile... La Poésie, pour peu qu*on veuille descendre en soi-même, interroger son âme, rappeler ses souvenirs d'enthousiasme, n'a d'autre but qu'elle-même ; elle ne peut en avoir d'autres et aucun poème ne sera si grand, si noble, si véritablement digne du nom de poème, que celui qui aura été écrit uniquement pour le plaisir d'écrire un poème...» — «...La condition génératrice des œuvres d'art, c'est-àdire l'amouj* exclusif du Beau, l'idée fixe. »
A moins d'être M. d'Antragues, on ne peut qu'applaudir et que s'incliner devant des idées si saines exprimées dans un style si ferme, si précis et si simple, vrai modèle de prose et vrai prose de poète. Oui, l'Art est indépendant de la Morale, comme de la Politique, comme de la Philosophie, comme de la Science, et le Poète ne doit pas plus de compte au Moraliste, au Tribun, au Philosophe ou au Savant, que ceux-ci ne lui en doivent. Oui, le but de la Poésie, c'est
le Beau, le Beau seul, le Beau pur, sans alliage d'Utile, de Vrai ou de ^uste. Tant mieux pour tout le monde si Toeuvre du poète se trouve, par hasard, mais par hasard seulement, dégager une atmosphère de justice ou de vérité. Sinon, tant pis pour M. Proudhon. Quant à Futilité, je crois qu'il est superflu de prendre davantage au sérieux cette mauvaise plaisanterie.
Une autre guitare qu'il serait temps aussi de reléguer parmi les vieilles lunes et qui, non moins bête, est plus pernicieuse, en ce sens, qu'un peu de vanité puérile s'en mêlant, elle fait des dupes jusque chez les poètes, c'est l'Inspiration, rinspiration — ce tréteau ! — et les Inspirés — ces charlatans ! — Voilà ce qu'en dit Baudelaire, et tous les artistes l'en remercieront comme d'une bonne justice faite :
« ...Certains écrivains affectent l'abandon, visant au chef-d'œuvre les yeux fermés, pleins de confiance dans le désordre et attendant que les caractères jetés au plafond retombent en poème sur le parquet... les amateurs du hasard, les
fatalistes de l'inspiration les fanatiques du
vers blanc, »
Comme cela vous venge bien — n'est-ce pas 1 — des luths^ des harpes^ des brouillards et des
trépieds ? ces quelques mots dédaigneux et cinglants. Quels coups de cravache, sonores et doux à l'oreille, appliqués — combien dûment ! — sur les reins de ces énergumènes de coin \ qui vont hurlant : Dcus^ eccc Deus ! au nez au bourgeois qui s'effare et croit que c'est arrivé ! Et puis, à quelle hauteur la théorie qu'ils entraînent ne relève- t-elle pas le poète, trop longtemps réduit, par d'absurdes préjugés, à ce rôle humiliant d'un instrument au service de la Muse, d'un clavier qu'on ouvre et qu'on ferme, qu'on achète, peut-être, d'un orgue de barbarie, d'une serinette, que sais-je, moi! (Les idées indécentes engendrent des métaphores analogues, pardon !) La Muse, ah ! ne profanons pas plus longtemps ce mot auguste, non plus que le mot d'Apollon, les deux plus magnifiques symboles peut-être que nous ait légués Tantiquité grecque ; la Muse, c'est l'imagination qui se souvient, compare et perçoit. Apollon, c'est la volonté qui traduit, exprime et rayonne ! Rien de plus. C'est assez beau, je crois.
Les (( Passionnistes » n'ont pas plus à se louer de Charles Baudelaire que leurs complices les Utilitaires et les Inspirés :
« Le principe de la poésie est, strictement et
simplement, l'aspiration humaine vers une beauté supérieure et la manifestation de ce principe est dans un enthousiasme, une excitation à l'âme — enthousiasme tout à fait indépendant de la passion qui est Tivresse du cœur, et de la vérité qui est la pâture de la raison. Car la passion est naturelle^ trop naturelle pour ne pas introduire un ton blessant, discordant, dans le domaine de la Beauté pure, trop familière et trop violente pour ne pas scandaliser les purs Désirs, les gracieuses Mélancolies et les nobles Désespoirs qui habitent les régions surnaturelles de la poésie. »
N'est-ce pas, en définitive, tout ce que peuvent attendre des poètes orthodoxes ces pitoyables hérésiarques ?
Ce que veut Baudelaire, on Ta déjà pu deviner par ce qu'il repousse et ce qu'il veut pour le poète; c'est, tout d'abord, l'Imagination, « cette reine des facultés », dont il a donné dans son Salon de \%^^ [Revue Française^ n^ du W juin) la plus subtile et en même temps la plus lucide
définition. Le peu de place dont je dispose aujourd'hui m'empêche, à mon grand regret, de citer en entier ce morceau unique. En voici du moins quelques fragments :
— « Elle est l'analyse, elle est la synthèse, et cependant des hommes habiles dans l'analyse et suffisamment aptes à faire un résumé peuvent être privés d'imagination. Elle est cela et elle n'est pas tout à fait cela. Elle est la sensibilité et pourtant il y a des personnes très sensibles, trop sensibles peut-être qui en sont privées. C'est l'imagination qui a enseigné à l'homme le sens moral de la couleur, du contour, du son et du parfum. Elle a créé, au commencement du monde, lanalogie et la métaphore... Elle produit la sensation du neuf... Sans elle toutes les facultés, si solides ou aiguisées qu'elles soient, sont somme si elles n'étaient pas, tandis que la faiblesse de quelques facultés secondaires, •excitées par une imagination vigoureuse, est un malheur secondaire. Aucune ne peut se passer d'elles, et elle peut suppléer quelques-unes... »
Après l'imagination sine qua non^ Baudelaire «xige du poète le plus exclusif amour de son métier. Une telle opinion qui chez les anciens — des hommes ! — avait force de loi, il faut savoir
gré à un artiste de la proférer hautement comme Ta maintes fois fait notre poète, dans ces temps de mercantilisme où tant d'Esaûs vendraient la poésie pour un plat de lentilles !
Croyant peu à l'Inspiration, il va sans dire que Baudelaire recommande le travail ! Il est de ceux-là qui croient que ce n'est pas perdre son temps que de parfaire une belle rime, d'ajuster ime image bien exacte à une idée bien présentée, de chercher des analogies curieuses, et des césures étonnantes, et de les trouver, toutes chose* qui font hausser les épaules à nos Progressistes quand même, gens inoffensifs, d'ailleurs. Sur ce sujet, Baudelaire est implacable. N'a-t-il pas dit U2 jour : « L'originalité est chose d'apprentissage, ce qui ne veut pas dire une chose qui peut être transmise par l'enseignement. »
Méditez bien ce paradoxe, et prenez garde que ce ne soit d'aventure une belle et bonne et profonde vérité.
Dans un précédent article (l ) nous essayions de dégager le tempérament, l'aspect humain, l'élément intrinsèque — passez moi le mot —
(i) Celte étude a paru dans plusieurs numéros successifs de la revue l'Art.
Les mots « précédent article » et « prochainement » désignent donc des chapitres de cette étude qui précèdent ou suivent celui-ci.
de la poésie de Baudelaire. Nous avons aujourd'hui à peu près formulé son esthétique.
Prochainement nous verrons cette esthétique à Toeuvre.
Ce qu'on remarquera dès l'abord, pour peu que l'on examine la confection des poèmes de Baudelaire, c'est, au beau milieu de l'expression du plus grand enthousiasme, de la plus vive douleur, etc., le sentiment d'un très grand calme, qui va souvent jusqu'au froid, et quelquefois jusqu'au glacial : charme irritant et preuve irrécusable que le poète est bien maître de lui et qu'il ne lui convient pas toujours de le laisser ignorer. (Recette : la poésie ne consisteraitelle point, par hasard, à ne jamais être dupe et à parfois le paraître ?) Pour vous convaincre de ce que je dis là, ouvrez au hasard les Fleurs du mal^ vous tombez par exemple sur les Petites Vieilles, c'est-à-dire sur le poème à coup sûr le plus pénétrant, le plus ému du volume. — Ne triomphez pas encore, passionnistes. — Ce poème a un accent bien vivant, n'est-ce pas, quoique les
rimes en soient riches ? ces vers vous remuent jusqu'au cœur, n'est-ce pas, malgré leur savante structure ? Tidée si originale et si creusée de ces petites vieilles trottinant dans la boue vous impressionne, n'est-ce pas, et vous donne îe frisson, malgré la correction de la phrase et en dépit de rimpeccabilité de l'expression ? Et dès les premières strophes, si artistement balancées par malheur, vous vous sentez pleins d'ime angoisse inexprimable et croissante, n'est-ce pas?
Ces monstres disloqués furent jadis des femmes. Eponine ou Laïs ! Monstres brisés, bossus Ou tortus, aimons-les ! ce sont encor des âmes. Sous des jupons troués et sous des froids tissus.
Ils rampent flagellés par les bises iniques, Frémissant au fracas roulant des omnibus.
Et serrant en leur flancs, ainsi que des reliques, Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus ;
Ils trottent tout pareils à des marionnettes. Se traînent comme font les animaux blessés.
Ou dansent sans vouloir danser, pauvres sonnettes. Où se pend un démon sans pitié. Tout cassés
Qu'ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille, Luisant comme ces trous où Teau dort dans la nuit. Ils ont les yeux divins de la petite fille Qui sétonne et qui rit à tout ce qui reluit.
Vous concluez de là, n'est-ce pas, que le poète est bien ému lui-même, et que c'est cette émotion qui lui dicte, qui lui souffle, qui lui « inspire » — lâchez le mot ! — des vers si saisissants ; concluez.
Mais poursuivez:
Avez-vous observé que maints cercueils de vieilles Sont presque aussi petits que celui d*un enfant ? La mort savante met dans ces bières pareilles Un symbole d'un goût bizarre et captivant;
Et lorsque j'entrevois un fantôme débile
Traversant de Paris le fourmillant tableau,
11 me semble toujours que cet être fragile
S'en va tout doucement vers un nouveau berceau ;
A moins que, méditant sur la géométrie,
Je ne cherche, à l'aspect de ces membres discords,
Combien de fois il faut que l'ouvrier varie
La forme de la boîte où l'on met tous ces corps.
Que dites-vous de ce petit morceau? Pour moi, il me charme particulièrement. J'aime à la
Çolie ce poète s'interrompant brusquement d'une description attendrissante et attendrie pour adresser à son lecteur ébahi cette question : « Avez- vous observé, etc.. » — superbe d'impertinence flegmatique, qui eût mis Edgar Poë dans le ravissement et que n'eût certes pas désavouée le grand Goethe lui-même. Et la strophe « à moins que méditant sur la géométrie, etc..» est-elle assez ironique, assez pincée, assez cruelle, — assez sublime !
J'entends d'ici les passionnistes, ces perpétuels désappointés : « Maudit soit l'insolent artiste qui nous gâte ainsi notre plaisir, raille les larmes qu'il nous arrache et piétine notre émotion, qui est son ouvrage ! » Et les voilà tout écumants. (Deuxième recette : Irriter les passionnistes, en bon français les naïfs, n'est-ce pas au moins tout un côté de l'art?) Et les inspirés ! je n'ose penser à ce qu'ils pensent.
Je pourrais fournir vingt exemples analogues. Contentez-vous de celui des Petites Vieilles et convenez avec moi qu'un poète assez puissant et
assez volontaire pour avoir de ces revirements et produire de tels contrastes doit être passé maître en tout ce qui concerne son métier.
Aussi, je défie de citer un vers — un seul ! — de tout le recueil des Fleurs du Mal, quelque bizarre que paraisse sa construction, quelque tourmentée que semble son allure, qui n'ait ^té, tel quel, mis là à dessein et prémédité de longue date. Et à ce propos, je me souviens d'avoir lu — en Belgique, il est vrai (« Pauvre Belgique ! » décidément), — un article de revue où Ton raillait, avec une grâce et une superficialité parfaites, justement ce rejet d'une strophe à l'autre, cité plus haut :
Tout cassés
Qu'ils sont
Vraisemblablement, le critique belge ignore ce que c'est qu'une onomatopée, » grand mot qu'il prend pour terme de chimie. » Hélas ! que de critiques français, et des plus « conséquents,» sont belges en ces matières !
Nul, parmi les grands et les célèbres, nul plus que Baudelaire ne connaît les infinies com- ,Jications de la versification proprement dite. \ul ne sait mieux donner à l'hexamètre à rimes plates cette souplesse qui seule le sauve de la monotonie. Nul n'alterne plus étonnamment
les quatrains d'un sonnet et n'en déroule les versets de façon plus imprévue. Mais là où il est sans égal, c'est dans ce procédé si simple en apparence, mais en vérité si décevant et si difficile, qui consiste à faire revenir un vers toujours le même autour d'une idée toujours nouvelle et réciproquement ; en un mot à peindre Vobsession. Lisez plutôt, dans le genre délicat et amoureux, le Balcon^ et dans le genre sombre, Vlrrcmédiable.
Pour le vers qui est toute une atmosphère, tout un monde, le vers qui, sitôt lu, se fixe dans la mémoire pour n'en sortir jamais et y chante (ne pas confondre avec le vers-proverbe, une horreur !), je ne connais à Baudelaire, parmi les modernes, de rival qu'Alfred de Vigny, et, à tout prendre, je ne sais si aux fameux :
...Puisque vous êtes beau, vous êtes bon sans doute .. ..La terre était riante et dans sa fleur première... ...Les longs pays muets longuement s'élendronl...
on ne peut pas préférer, comme plus concentrés et plus vivaces encore, ces vers-ci, pris entre mille dans les Fleurs du Mal :
...Le regard singulier d'une femme galante... ...J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans... ...Un soir l'âme du vin cliantait dans les bouteilles...
Baudelaire est, je crois, le premier en France qui ait osé des vers comme ceux-ci :
...Pour entendre un de ces concerts riches de cuivre... ...Exaspéré comme un ivrogne qui voit double...
Mon critique belge de tout à l'heure crierait ù Tincorrection, sans s'apercevoir, l'innocent, que ce sont là jeux d'artistes destinés, suivant les occurrences, soit à imprimer au vers une allure plus rapide, soit à reposer l'oreille bientôt lasse d'une césure par trop uniforme, soit tout simplement à contrarier un peu le lecteur, chose toujours voluptueuse.
Ici peut s'arrêter ce travail. Tant incomplet qu'il soit, je ne le regretterai point s'il a pu détruire à l'égard d'un poète, admirable à tant d'égards, quelques préjugés qui seraient incompréhensibles dans une autre époque que cette époque-ci, la philistine et la routinière par excellence : n'avons-nous pas encore dans les oreilles les sifflets dont s'est vu accueillir tout dernièrement, à l'ébaudissement de la galerie,
l'œuvre audacieuse et ciselée de deux artistes (1), ayant pour les recommander vingt livres, dont quelques-uns sont des chefs-d'œuvre, et par (| Il . o;u une trentaine de jeunes provinciaux et par autant de jeunes paysans qui avaient vu du rouge.
(i) Les frères de Goncourt {Henriette Maréchal),