‹ Œuvres posthumesChapitre 50 sur 71 · VENTRE · texte numérisé non relu

VENTRE

Je n'ai pas à invoquer le témoignage de d'Hervilly qui est un cher poète et xm cher ami, parce qu'il n'a jamais été plus l'auteur d'ime intervention absurdement inutile que l'objet d'une insulte ignoble publiée sans la plus simple pudeur, non plus que sans la moindre conscience du faux ou du vrai, dans la préface de l'édition Genonceaux, ni celui de M. Carjat lui-même, par trop juge et partie, ni celui des encore assez nombreux survivants d'une scène assurément peu glorieuse pour Rimbaud, mais démesurément grossie et dénaturée jusqu*à la plus complète calomnie.

Voici donc un récit succinct, mais vrai jusque dans le moindre détail, du « drame » en question : ce soir-là, aux Vilains Bonshommes^ on avait lu beaucoup de vers après le dessert et le café. Beaucoup de vers, même à la fin d'un dîner (plutôt modeste), ce n'est pas toujours des moins fatigant, particulièrement quand ces vers sont un peu bien déclamatoires comme ceux dont vraiment il s'agissait (et non de vers du bon poète Jean Aicard). Ces vers étaient d'un

Monsieur qui faisait beaucoup de sonnets à Tépoque et de qui le nom m'échappe.

Et, sur le début suivant, après passablement d'autres choses d'autres gens,

On dirait des soldats d' Agrippa d'Aubigné Alignés au cordeau par Philibert Delorme...

Rimbaud eut le tort incontestable de protester d'abord entre haut et bas contre la prolongation d'à la fin abusives récitations. Sur quoi M. Etienne Carjat, le photographe poète de qui le récitateur était l'ami littéraire et artistique, s'interposa trop vite, et trop vivement à mon gré, traitant l'interrupteur de gamin. Rimbaud qui ne savait supporter la boisson, et que l'on avait contracté, dans ces « agapes » pourtant modérées,, la mauvaise habitude de gâter au point de vue du vin et des liqueurs — Rimbaud qui se trouvait gris, prit mal la chose, se saisit dune canne à épée à moi qui était derrière nous, voisins immédiats, et, par-dessus la table large de près de deux mètres, dirigea vers M. Carjat qui se trouvait en face ou tout comme, la lame, dégainée qui ne fit pas heureusement de très grands ravages, puisque le sympathique ex-directeur du Boulevard ne reçut, si j'en crois ma mémoire qui est excellente dans ce cas, qu'une éraflure très légère à une main.

Néanmoins, ralarmè fut grande, et, la tentative très regrettable, vite et plus vite encore réprimée. J'arrachai la lame au furieux, la brisai sur mon genou et confiai, devant rentrer de très bonne heure chez moi, le « gamin », à moitié dégrisé maintenant, au peintre bien connu, Michel de THay, alorâ déjà un solide gaillard en outre d'un tout jeune homme des plus remarquablement beaux qu'il soit donné de voir, qui eut tôt fait de reconduire à son domicile de la rue Campagne-Première, en le chapitrant d'importance, notre jeune intoxiqué, de qui Taccès de colère ne tarda pas à se dissiper tout à fait, avec les fumées du vin et de l'alcool, dans le sommeil réparateur de la seizième année*

Avant de « lâcher » tout à fait M. Charles Maurras, je lui demanderai de s'expliquer sur un malheureux membre de phrase de lui me concernant.

A propos de la question d'ailleurs subsidiaire de savoir si Rimbaud était beau ou laid, M. Maurras qui ne l'a jamais vu et qui le trouve laid, d'après des témoins « plus rassis » que votre serviteur, me blâmerait presque, ma parole d'honneur ! d'avoir dit qu'il avait (Rimbaud) im visage parfaitement ovale d'ange en exil, une forte bouche rouge au pli amer et [in cauda venenurri !) des « jambes sans rivales ».

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Ça c*est idiot sans plus, je veux bien le croire, sans plus. Autrement, quoi? Voici toujours ma phrase sur les jambes en question, extraite àes Hommes d' aujourd'hui. Au surplus, lisez toute la petite biographie. Elle répond à tout d'avance, et coûte deux sous.

«... Des projets pour la Russie, une anicroche à Vienne (Autriche), quelques mois en France, 'd'Arras et Douai à Marseille, et le Sénégal, vers lequel bercé par xm naufrage ; puis la Hollande, 1879-80; ou décharger des voitures de moisson dans une ferme à sa mère, entre Attigny et Vouziers, et arpenter les routes maigres de ses « jambes sans rivales ».

Voyons, monsieur Maurras, est-ce bien de bonne foi votre confusion entre infatigabilité... et autre chose ?

— Ouf ! j'en ai fini avec les petites (et grosses) infamies qui, de régions prétendues uniquement littéraires, s'insinueraient dans la vie privée pour s'y installer; et veuillez, lecteur, me permettre de m'étendre un peu, maintenant qu'on a brûlé quelque sucre, sur le pur plaisir intellectuel de vous parler du présent ouvrage qu'on peut ne pas aimer, ni même admirer, mais' qui a droit à tout respect en tout consciencieux examen ?

On a laissé les pièces objectionables au point

de vue bourgeois, car le point de vue chrétien et surtout catholique me semble supérieur et doit être écarté, — j'entends, notamment, lesPremières Communions et les Pauvres à Véglise ; pour mon compte, j'eusse négligé cette pièce brutale ayant pourtant ceci qui est très beau :

... Les malades du foie...

Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers.

Quant aux Premières Communions y dont j'ai sévèrement parlé dans mes Poètes maudits à cause de certains vers affreusement blasphémateurs, c'est si beau aussi... n'est-ce pas? à travers tant de coupables choses... pourtant !

Pour le reste de ce que j'aime parfaitement, le Bateau ivre, les EffaréSy les Chercheuses de poux et, bien après, les AssiSy aussi, parbleu ! cet un peu fumiste, mais si extraordinairement miraculeux de détail, Sonnet des Voyelles qui a fait faire à M. René Ghil de si cocasses théories, et l'ardent Faune^ c'est parfait de fauves, — en liberté ! et encore une fois, je vous le présente, ce « numéro », comme autrefois dans ce petit journal de combat, mort en pleine brèche, Lutècey de tout mon cœur, de toute mon âme et de toutes mes forces.

On a cru devoir, évidemment dans un but de

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réhabilitation qui n'a rien à voir ni avec la vie très honorable ni avec Toeuvre très intéressante, faire s'ouvrir le volume par une pièce intitulée Et rennes des Orphelins j laquelle assez longue pièce, dans le goût uni peu Guiraud avec déjà des. beautés tout autres. Ceci qui vaut du Desbordes- Valmore :

Les {out petits enfants ont le cœur si sensible I Cela :

La bise sous le seuil a fini par se taire,

qui est d'un net et d'un vrai, quant à ce qui concerne un beau jour de premier janvier î Surtout une facture solide, même un peu trop, qui dit l'extrême jeunesse de l'auteur quand il s'en servit d'après la formule parnassienne exagérée.

On a cru aussi devoir intercaler de gré ou de force un trop long poème : Le jPorgrero/i, daté (!) des Tuileries, vers le 10 août 1792, où vraiment c'est par trop démoc-soc, par trop démodé, même en 1870, où ce fut écrit ; mais Tauteur, direzvous, était si, si jeune ! mais, répoadrais-je, était-ce une raison pour publier cette chose faite à coups de « mauvaises lectures » dans des manuels surannés ou de trop moisis historiens ? Je

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ne m'empresse pas moins d'ajouter qu'il y a là encore de très remarquables vers. Parbleu ! avec cet être-là !

Cette caricature de Louis XVI, d'abord :

Et prenant ce gros-là dans son regard farouche. Cette autre encore :

Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle. Ce cri dans le ton juste, trop rare ici :

On ne veut pas de nous dans les boulangeries.

Néanmoins j'avoue préférer telles pièces purement jolies, mais alors très jolies, d'unejoliesse saruvageonne ou sauvage tout à fait, alors presque aussi belles que les Effarés ou que les Assis.

Il y a, dans ce ton, Ce qui retient Nina^ vingt-neuf strophes, plus de cent vers sur un rhythme sautilleur avec des gentillesses à tout bout de champ :

Dix-sept ans ! tu seras heureuse I

les grands prés, La grande campagne amoureuse !

— Dis, viens plus près !...

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Puis, comme une petite mortes

Le cœur pâmé.

Tu me dirais que je te porte

L'œil mi-fermé. , •

Et, après la promenade au bois... et la résurrection de Idipetite morte^ l'entrée dans le village où çà sentirait le laitage^ une étable pleine d'un rhythme lent iï haleines et de grands dos; un intérieur à la Téniers :

Les lunettes de la grand'mère

Et son nez long Dans son missel...

Aussi la Comédie en trois baisers :

Elle était fort déshabillée.

Et de grands arbres indiscrets Aux vitres penchaient leur feuillée Malinement, tout près, tout près.

Sensation où le poète adolescent va « loin, bien loin, comme un bohémien ».

Par la nature heureux cdnime avec une femme...

Homan, On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans.

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Ce qu*il j a d'amusant, c'est que Rimbaud, quand il écrivait ce vers, n'avait pas encore seize ans. Evidemment il se « vieillissait » pour mieux plaire à quelque belle... de, très probablement, son imagination.

Ma Bohême^ la plus gentille sans doute de ces gentilles choses :

Comme des lyres je tirais les élastiques

De mes souliers blessés, un pied prèsde mon cœur...

Mes Petites amoureuses^ Les Poètes de sept anSj frères franchement douloureux des Cher^ cheuses de poux :

Et la tnère fermant le livre du devoir

S*en allait satisfaite et très fière sans voir,

Dans les yeux bleus et sous le front plein d^éminences,

L^âme de son enfant livrée aux répugnances.

Quant aux quelques morceaux en prose qui terminent le volume, je les eusse retenus pour les publier dans une nouvelle édition des œuvres en prose. Ils sont d'ailleurs merveilleux, mais tout à fait dans la note des Illuminations et de la Saison en Enfer, Je l'ai dit tout à l'heure et je sais que je ne suis pas le seul à le penser : le

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.Rimbaud en prose est peut-être s^pé^ieu^ à celui envers... j

J'ai terminé, je crois avoir terminé, ma tâche de préfacier. De la vie de Thomme j'ai parlé suffisamment ailleurs. De §on œuvre je reparlerai peut-être encore.

Mon dernier mot ne doit être, ici, que ceci : Rimbaud fut un poète mort jeune (à dix-huit ans, puisque, hé à Charléville te 20 octobre 1854, nous n'avons pas de vers de lui postérieurs à 1872), mais vierge de toute platitude ou décadence — comme il fut un homme mort jeune aussi (à trente-sept ans, le 10 novembre 1891, é. l'hôpital de la Conception, dci Marseille), mais dans son vœu bien formulé d'indépendance et de haut dédain de n'importe quelle adhésion à ce qu'il ne lui plaisait pas de faire ni d'être.

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