CHRONIQUE
Il y a quelques mois, à Toccasion d'un monument tout simple qu'on élevait à Murger dans le Luxembourg, j'écrivais ici même quelques lignes qu'on a taxées dans certains milieux, un. peu bien grincheux, faut Tavouer, « de complaisance » : à qui et pour qui, grands dieux ! Et pourquoi ces soupçons, ou pour mieux dire ces semblants, ces façons', ces manières, ces grimaces de soupçons ? A cause, je le présume et je m'y tiens, de l'indulgence que j'ai, dans le cas qui m'occupait, professée envers une mémoire légère et gracieuse, quoi qu'en aient dit ces incompétents censeurs, et, l'indulgence, ces messieurs nen veulent plus, étant, eux, tout d'une pièce, parfaits et ne souffrant que des gens parfaits... Il est vrai que si on les scrutait, eux enfin ! Mais passons, et sautons au sujet <Jui doit occuper ces quelques lignes»
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Il se trouve donc que quelques mois après mon article sur le bohème Murger,' j'élucubre ici un article sur je ne dirai pas le bohème Rimbaud, le mot serait faux et il vaut même mieux, mieux même, lui laisser toute son « horreur » en supprimant Tépithète *
Rimbaud ! et c'est assez !
Non. Rimbaud ne fut pas un « bohème. » Il n'en eut ni les mœurs débraillées, ni la paresse, ni aucun des défauts qu'on attribue généralement à cette caste, bien vague, toutefois, et peu déterminée jusqu'à nos jours.
Ce fut im poète très jeune et très ardent, qui commença
A peine au sortir de Tenfance
à voyager à travers sa pittoresque contrée natale d'abord, puis parmi les paysages belges si compliqués, [et enfin gravita, au milieu des horreurs de la guerre, jusqu'à Paris, laissant derrière ses pieds infatigables la forêt de Villers- Coterets et les campagnes fortifiées, par Tennemi, de l'Ile-de-France. Lors de ce premier voyage dans la capitale il joua ime première fois de malheur, fut arrêté dès en arrivant, fourré à Mazas, au dépôt, et finalement expulsé de Paris, et rejoignit comme qui dirait de bri-
gade en brigade, sa famille alarmée, tandis que sur son passage s'émouvait encore le sillage laissé par le poète dans un monde « littéraire » qui ne le comprit pas assez, et d'ailleurs tout à la débandade, par suite de la guerre de 1870 qui commençait à sévir ferme. Les gens furent stupéfaits de tant de jeunesse et de talent mêlés à tant de sauvagerie et de positive lycanthropie. Les femmes elles-mêmes, les dernières grisettes (dernières ?) (grisettes ?) eurent peur ou frisson de ce gamin qui semblait ne pas, mais pas le moins du monde, penser à elles !
De sorte que lorsqu'il revint à Paris, un an et plus, après, il n'y fut pas populaire, croyez-moi. Sauf un petit groupe de Parnassiens indépendants, les grands Parnassiens (Coppée, Mendès, Hérédia) n'admirèrent que mal ou pas du tout le phénomène nouveau. Valade, Mérat, Charles Gros, moi donc, excepté, il ne trouva guère d'accueil dans la capitale revisitée. Mais celui qu'il reçut là fut vraiment cordial et... effectif ; l'hospitalité la plus aimable, la plus large... et la plus circulaire, c'est-à-dii^e, au fond, la plus commode de toutes, le tour de chacun dans l'au-jour le jour de la saison coûteuse et glaciale, je ne crois pas qu'homme eut jamais été l'objet d*une aussi gentille confraternité, d'une aussi délicate solidarité témoignées.. .
Aussi ! c'était Fauteur, jeune invraisemblablement, de vers si extraordinaires, puissants, charmants, pervers ! Il arrivait avec ce bagage précieux, spécieux, captieux ! Des idylles savoureuses de nature réelle et parfois bizarrement, mais précieusement vue ; des descriptions vertigineuses vraiment géniales, le Bateau Ivre^ les Premières Communions y chef-d'œuvre à mon gré d'artiste, parfois bien réprouvable pour mon âme catholique, les Effarés que dans l'Edition Nouvelle des Poésies Complètes (^), une main pieuse, sans doute, mais, à mons sens lourde et bien maladroite, en tous cas, a « corrigés » dans plusieurs passages, pour des fins antiblasphématoires bien inattendues, mais que voici intégralement dans leur texte exquis et superbe !