CHAPITRE VIL
Et certes, ce n'est pas faute de tentatives : elles ont toujours été nombreuses ; mais , jusqu'à M. Delille et à M. de Saint-Ange, aucune épopée n'avait été dignement traduite en vers français. Des tributs moins considérables ont encore augmenté nos richesses. Lebrun a lu , dans nos séances pu-^ bliques, deux chants de son poème, inédit^ ayant pour titre, les Feillées du Parnasse: ils présentent deux épisodes de Virgile : Euryale et Nisus, dans l'Enéide ; Aristée , dans les Géorgiques : Aristée, où Virgile, terminant un poème didactique, atteignait déjà la haute épopée ! Les chants de Lebrun ne sont pas des imitations : ce sont des traductions fidèles; et son talent s'y trouve partout. Plusieurs beaux morceaux de Lucain, embellis par l'élégante versification de M. Legouvé, ont fait désirer que le même traducteur nous donnât la Pharsale entière. Si elle ne peut être mise au rang des chefs - d'oeuvre épiques , si Ton peut en perfectionner quelques parties, en abréger quelques détails, on y reconnaît cependant la main d'un homme supérieur; et les traits de génie n'y sont point rares ; éloge qu'il est rare de mériter. Nous devons à M. Ginguené un ouvrage estimable , et qui sera publié dans les Mémoires de la classe de littérature ancienne : c'est la traduction en vers d'un poème latin, très-varié, trèsbrillant, parfaitement écrit : Thétis et Pelée. Ca-
a7o LITTÉRATURE FRANÇAISE.
tulle, en cet ouvrage, s'élève au rang des grands poètes; le seul Virgile a porté plus loin l'harmonie des vers. Il a d'ailleurs des obligations à Catulle; et de beaux mouvemens d'Ariadne se retrouvent dans les discours passionnés de Didon. Au milieu de cet empressement à faire passer dans notre poésie les beautés épiques de toutes les nations, et surtout de l'antiquité, nous concevons que l'on doit être surpris de ne pas entendre parler des poèmes d'Homère. Plusieurs fragmens de l'Iliade ont été plutôt essayés que rendus ; mais des essais trop faibles ne sont dignes d'aucune mention. Homère parmi nous n'a point eu le même bonheur que Virgile. Rochefort, malgré son style traînant et diffus, est encore le plus supportable de ses traducteurs en vers. La traduction en prose de M. Ritaubé a beaucoup de naturel et d'élégance : elle se fait lire avec un extrême intérêt; mais elle est en prose; et quelle prose peut rendre une telle poésie ? Il serait digne du gouvernement d'encourager quelque jeune talent, déjà remarquable par un style harmonieux et noble, à traduire en vers l'Iliade, et, s'il est possible, l'Odyssée. La France doit rendre un éclatant hommage au génie qui chanta , qui peignit le mieux l'héroïsme; au poète qui n'eut point de maître, et qui eut pour élèves tous les grands poètes.