CHAPITRE XL 33i
quelques hardiesses; mais il attiédit les effets comiques; il énerve la vigueur des scènes; il décolore les détails ; et tous les bons mots disparaissent; car il n'y a plus de bons mots où il n'y a plus de précision. Cette imitation faible a pourtant réussi : en effet les situations restent; et l'empreinte originale est si forte qu'elle perce encore à travers les voiles d'un style vague et d'un dialogue insignifiant. Comment l'auteur, qui, sous d'autres rapports , était un homme de beaucoup de mérite, a-t-il rappelé, dans le nouveau titre de sa pièce, le chef-d'œuvre de tous les théâtres comiques : Tartufe ? Un Anglais n'avait pas eu cette imprudence ; un Français, au lieu de provoquer le parallèle, aurait dû le fuir avec une crainte respectueuse ; et l'écrivain dont nous parlons, doué d'une raison très-saine, était plus en état que personne de sentir les dangers d'une concurrence impossible à soutenir, même pour les talens du premier ordre.
On ne doit pas oublier ici les ouvrages de Mw Duval. Lia petite pièce des Héritiers et celle des Projets de mariage annonçaient un auteur comique. Sa manière a paru perfectionnée dans la Jeunesse de Charles II, improprement nommée la Jeunesse de Henri F. Ce singulier sujet avait déjà tenté l'auteur ingénieux du Tableau de Paris; mais M. Mercier avait écrit à l'anglaise, avec une
liberté qui excédait de beaucoup les bornes prescrites au théâtre français. M. Duval a mérité par d'heureux efforts le succès dont jouit sa pièce. En traitant de nouveau le sujet, il lui a donné de la décence, mais sans lui ôter du comique; sa fable est conduite avec art; l'intérêt croit de scène en scène; et, ce qui vaut encore mieux dans une comédie, l'ouvrage est gai d'un bout à l'autre. En lisant le Tyran domestique^ il est permis d'y blâmer une versification pénible; il est juste d'y louer quelques développemens du caractère principal, et surtout la marche de la pièce. C'est là que réussit toujours M. Duval. Estimable dans plusieurs parties de l'art, il est habile dans une partie importante: la combinaison du plan.
Deux petites comédies de M. Roger, le Tableau et X Avocat j sont dignes de louanges à un autre égard : la seconde est encore une imitation de Goldoni. Toutes deux sont faibles d'intrigue, mais remarquables par un style correct et par une versification facile.
L'auteur de la tragédie àiAgamemnon^ M. Lemercier, s'est essayé plusieurs fois dans le genre de la comédie. L'idée de son Pinto est singulière. Présenter sous le point de vue comique et dans la partie secrète une de ces révolutions qui changent les états : telle est l'intention de l'auteur. Peut-être l'événement choisi ne s'y prêtait paa
beaucoup. Le Portugal délivré de ses oppresseurs avec tant de courage et d'activité ; une révolution durable et complètement faite en quelques heures; une seule victime, Vasconcellos ; la multitude agissante , et soudain le calme rendu à cette multitude redevenue corps de nation : tout cela ne semblait guère susceptible de ridicule. La duchesse de Bragance, qui parut si digne du trône que son époux lui dut en partie; le brave Alméida, véritable chef de l'entreprise, et qui, bien plus que Pinto, en détermina le succès; le cardinal de Richelieu la favorisant de loin , non pour servir la nation portugaise , mais pour affaiblir la monarchie espagnole; des noms, des caractères, des motifs, des résultats d'un tel ordre, étaient dignes de la tragédie : aussi , dans l'ouvrage dont nous parlons , la scène où Pinto vient rassurer les conjurés saisis d'une terreur panique, et où il donne le signal de l'attaque , est de beaucoup la meilleure , précisément parce qu'elle est tragique : elle est tragique, parce qu'elle est essentielle au sujet. En ces derniers temps, le même écrivain , dans sa comédie de Plante^ a imité quelques scènes de Plante lui-même ; mais une conception ingénieuse, et qui appartient à M. Lemercier, c'est de représenter le poète comique conduisant une intrigue réelle , faisant agir des personnages , et les peignant à mesure qu'ils agissent. L'esclave
d'un meunier fonde la comédie latine! Le mérite de cette peinture originale n'a point échappé à l'attention des connaisseurs. Plus récemment encore, une action simple, un intérêt doux, des vers naturels , le talent d'une actrice charmante , ont fait applaudir Y Assemblée de Famille , comédie en cinq actes de M. Ribouté. 11 n'y a de force ni dans l'intrigue, ni dans le comique, ni dans le style ; mais c'est un premier ouvrage; et le brillant succès qu'il a obtenu doit encourager l'auteiur à marcher hardiment dans une carrière où ses premiers pas ont été si heureux.
Le ton faux et maniéré qui défigura long-temps la comédie a cessé d'être en honneur durant cette époque. Tous les auteurs que nous avons nommés, tous, excepté Demoustier, ont contribué plus ou moins à ramener le goût égaré loin de sa route. Trois poètes, cependant, M. Andrieux, Colin d'Harleville et Fabre d'Eglantine , ont exercé à cet égard une influence spéciale. Nous nommons ici M. Andrieux en première ligne; et cela est juste : il a écrit avant les deux autres, comme nous l'avons déjà remarqué. Ses Étourdis sont même antérieurs à l'année mémorable qui est notre point de départ. Il est assez difficile de concevoir comment et pourquoi l'on avait introduit sur la scène comique tant de madrigaux en dialogue, tant de recherche dans les pensées.