CHAPITRE XI
tant d'affectation dans les ternies. La comédie peint la société; il y a plus : dans les pièces infectées de ce jargon que nous avons dû blâmer sans réserve, on a voulu peindre la société choisie; on ne pouvait la représenter sous des couleurs plus infidèles. C'est par le naturel des pensées et des expressions que brille l'esprit véritable, surtout quand il est cultivé. Le ton de l'hôtel de Rambouillet , si en vogue à Paris et à la cour sous la régence d'Anne d'Autriche, fut relégué dans les provinces dès que Molière eut donné sa comédie des Précieuses. Sous Louis XIV, et long-temps après lui, le bon esprit de la société fut perfectionné sans cesse; et le bel -esprit, en paraissant sur la scène, devait appartenir aux caricatures. Les tentatives en sens contraire ne peuvent abuser les spectateurs d'un goût délicat. Certains discours que Marivaux , Roissy , Dorât , et autres , font tenir aux personnages les plus intéressans de leurs pièces seraient d'un effet très - comique dans la bouche d'un marquis ridicule ou d'une soubrette déguisée; il est à présumer que ces écrivains trouveront désormais peu d'imitateurs. Le changement qui s'est opéré ne tient pas seulement aux efforts de plusieurs talents réunis : ce galimatias précieux qui séduisait jadis une partie du public ne serait aujourd'hui ni compris , ni supporté ; les mœurs sont devenues plus
fortes; et ce n'est point par l'excès d'ornemens que le goût pourrait de nouveau se corrompre. L'idée que nous indiquons sera développée dans les considérations générales qui termineront cet ouvrage. En un mot, la comédie a regagné des qualités qu'elle avait perdues : le naturel et la gaieté ; il lui reste à regagner encore la profondeur dans le choix des sujets et la hardiesse dans l'exécution. L'essentiel est de peindre les mœurs : le mieux possible est de les corriger, ou , dans un sens plus juste et pourtant plus étendu, de les refaire par la vérité des peintures et l'énergie du ridicule. C'est l'art suprême; mais il est si difficile qu'à peine a-t-il été pratiqué depuis le maître de la scène comique.
c( ' Trois comédies en vers, recueillies en un voce lume, viennent d'être livrées au jugement des « lecteurs, sans avoir été représentées à Paris, du « moins sur un théâtre public. M. Pieyre, qui les « a composées , est connu depuis long-temps par le a brillant succès de Y École des Pères y comédie fort « estimable, imitée de l'Homme prudent de Gol- « doni : fait qui dans le temps ne fut remarqué ni
I. Ces deux derniers paragraphes sont imprimés pour la première fois dans le Tableau de la Littérature Française ; nous les avons placés à Tendroit indiqué par l*auteur lui-même. ( Note de V éditeur, )
« par les journalistes qui probablement l'igno- « raient, ni par l'auteur beaucoup trop lettré pour « qu'il soit permis de lui adresser le même repro- « che. Ici la pièce qui a pour titre Orgueil et Va-f( nité est tirée du même Goldoni. Cette fois <c M. Pieyre a soin d'en avertir ; mais il a craint « qu'elle ne fut plus de mode d'après les changea mens opérés dans nos mœurs : car il peint les « prétentions de quelques bourgeois iaufilés à « prix d'argent dans la bonne compagnie d'une « petite ville , et les grands airs mêlés de bassesse « de quelques provinciales de qualité. C'est pottS- « ser trop loin la crainte: grâce à M. Jourdain, qui (( reste en possession de la scène , nous n'avons <c pas oublié ce que Molière appelle de la gentilce hommerie. Sans doute il est des ridicules qui «n'ont rien d'amusant, même au théâtre; mais « c'est au poète à choisir : il n'a que l'embarras du « choix. Sur trois hommes entêtés du même tra* «vers, l'un offense, l'autre ennuie, un troisième « fait rire aux éclats : c'est celui-là qu'il faut pren- « dre ; il produira son effet dans tous les temps ; « les autres n'appartiennent point à la scène co- « mique. U Intrigue anglaise est d'un genre fort « sérieux : elle offre des scènes énergiques. On y « désirerait , il est vrai , plus de couleur dans le « style et moins d'embarras dans l'action. Une « jeune personne arrachée aux pièges d'un sé-
Œavres posthumes. III. *^^
« ducteur par la conduite prudente d'un père a aussi tendre qu'éclairé : tel est en substance le (cfond de cette pièce, que M. Pieyre s'abstient « encore de donner pour une imitation , mais qui fc n'en est pas moins puisée dans une comédie « anglaise, traduite il y a plus de quarante ans par « madame Riccoboni. La pièce la plus importante a du recueil est le Garçon de cinquante ans^ co- « médie que l'auteur avait déjà publiée sous le titre « de la Maison de Voncle, C'est la peinture d'un « vieux garçon placé entre des- neveux qui veulent te être ses héritiers, et une servante qui prétend « devenir son épouse. Après de vives altercations a les neveux finissent par triompher. Un poète « vulgaire, -rd^m^e, est le premier qui ait essayé ce «f sujet heureux. De nos jomrs, un poète habile « a su le traiter. Quant à la comédie de M. Pieyre, «elle n'est pas indigne de quelques éloges : la c( fable en est simple ; le style en e$t sage ; il y a a même des traits- piquans. On dit quelquefois: « c'est bien ; mais , eh lisant le Vieux Célibataire^ ce on dit toujours : c'est mieux. M. Pieyre n'aurait « pas dû braver une telle concurrence; et, malgré (t toQà les égards que mérite le talefnt dont il a fait ««c preuve, nous ne saurions dissimuler qu'elle nuit « beaucoup à èon ouvrage.
« Ramenés naturellement à Colin d'Harleville , « nous le retrouvons tout entier dans une comé-