ACTE II, SCÈNE I
BRUTUS
Ils en aiment le nom.
Tu vois que cependant ils souffrent l'esclavage, Et tu sais qu'il n'est point de vertu sans courage.
PORCIE
Crois-moi, tant de forfaits, de proscrits généreux Peuvent de nos tyrans briser le joug affreux. Du peuple et du sénat quelle fut l'épouvante, Quand d'un sang respecté la tribune fumante Offrait de Cicérpn les restes déchirés ! Il semblait, ô Bru tus! que ces restes sacrés, Ces mains qui des pervers accusaient l'impudence, Cette bouche, ces traits qu'enflammait l'éloquence, Tout-à-coup s'animant retrouvaient une voix, Et contre Antoine encor faisaient tonner les lois. D'un courroux vertueux les semences fécondes Ont jeté dans les cœurs des racines profondes. Plancus que Rome entière appelle au consulat, Galba, Servilius, la moitié du sénat j Oppose aux triumvirs un courage intrépide; Et, si quelques instans ils ont séduit Lépide, On peut tenter...
BRUTUS
Lépide a rompu tous les nœuds Que l'hymen de ma sœur formait entre nous deux. Epargne-moi son nom; ce monstre débonnaire Dès qu'il fut triumvir cessa d'être mon frère. Le cruel surpassait leurs exploits inhumains ,
ai8 BRUTUS ET CASSIUS.
Alors que ces brigands, l'opprobre des Romains,
Enivrés de carnage, et de carnage avides,
Sur des tables de sang signaient les parricides.
Oserait-il encore aimer la liberté,
Suivre son étendard, lui qui l'a déserté?
Non; mais si des grands Dieux la sévère justice
Ordonne qu'à jamais la liberté périsse,
C'est vainement qu'au trône il aspire aujourd'hui;
Et ses deux compagnons domineront sans lui.
Le monde va tomber sous leur obéissance ;
Ils tiennent dans leurs mains le glaive et la puissance;
Lépide est sans armée; et ce couple odieux <
Veut bien l'abandonner au culte de nos Dieux ,
Et voit, sans s'alarmer, entre ses mains débiles
Briller de l'encensoir les honneurs inutiles.
Mais laissons ces pervers; et puisse, en ce grand jour,
Rome et la liberté triompher sans retour !
Une chose m'alarme, une seule, te dis-je:
Ton abûf d en ces lieux me console et m'afflige.
Oui, je f tremble pour toi : si Brutus est vaincu,
Tu n'en saurais douter, Brutus aura vécu;
Mais aux mains des brigands ma défaite te livre.
PORCIE
Que crains-tu, si je puis te venger ou te suivre? Je sais tous les hasards qu'il me faut partager, Et je ne pâlis point à l'aspect du danger. La liberté m'est chère, ô Brutus, et je t'aime! Va, poursuis tes destins.