‹ Œuvres posthumes, revues, corrigées et augmentéesChapitre 125 sur 318 · ACTE II, SCÈNE III. aai · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE III. aai

C'est à dominer seul que chacun d'eux aspire; Et des proscriptions le cours ensanglanté, Crois-moi, pour quelques jours est à peine arrêté.

AGRIPPA

Eh! ne ratatenez point ces meurtres détestables Que le malheur des temps rendait inévitables: Acceptez désormais leur utile amitié.

Si vous êtes Romains, au nom de la pitié, Au nom de tout l'État, que l'amitié vous lie. Octave est outragé, mais n'importe; il oublie Que son père adoptif est tombé sous vos coups; Il veut au bien public immoler son courroux.

CASSIUS

Il est vrai que nos mains ont poignardé son père : Ce que nous avons fait, tout Romain dut le faire; Et c'est être coupable enfin -que «^épargner Un citoyen romain qui prétend à régner. De ses jours à grands cris là liberté dispose : Amitié, nœuds du sang, quelques droits qu'il oppose , Les vrais républicains n'écoutent plus ces droits, Dès que la liberté vient d'élever sa voix.

A^(RIPPA.

Mais pour la liberté qu'a produit votre zèle?

BRUTUS

Ah! du moins il a su nous montrer dignes d'elle:

Et faut-il nous blâmer si Rome désormais

Ne sait pas recevoir les dons qui lui sont faits?

Eh quoi! n'avons-nous pas consommé sa vengeance,

Blâmé votre faiblesse et votre négligence?

Par nous l'usurpateur a trouvé le tombeau;

Et, pour prix de nos soins et d'un exploit si beau,

Rome, sous trois tyrans, courbe son front docile!

Quels tyrans, justes Dieux! un pontife imbécile,

Un enfant sans courage, un soldat dissolu:

Ils ont osé prétendre au pouvoir absolu !

O pudeur! ô mépris du nom sacré de Rome!

César fut un tyran, mais il fut un grand homme;

Sylla vit à ses pieds l'Univers abattu ,

Mais Sylla n'était pas un tyran sans vertu.

AGRIPPA

Ainsi donc, voulez-vous que par des mains romaines Deux fois le sang romain soit versé dans ces plaines? Ah! sous nos empereurs quand tout sera soumis, L'esclavage et les fers ne nous sont point promis, Mais la paix succédant à la guerre civile, Mais une liberté moins fière et plus tranquille. Les amis de César,- en vengeant son trépas, N'ont voulu, dites-vous, que marcher sur ses pas? Ce sont là les humains, telle est notre faiblesse: Par le seul intérêt, déterminés sans cesse, Vertueux par orgueil ou par ambition , Nos cœurs sont-ils jamais exempts de passion ? Vous-même, en observant vos efforts en Asie, On peut vous soupçonner de quelque jalousie. Eh bien , s'il était vrai , l'Asie est pour vous deux Un assez beau partage et doit remplir vos vœux.

Page 1