ACTE II, SCÈNE IL aôy
« Les voilà ces drapeaux que vous donna Tibère: « Quel sang les a flétris? Manderais-je à mon père « Que ses soldats , chargés de vaincre les Germains , « Ne savent désormais qu'égorger des Romains ? « Frappez : qu'un autre chef vous mène à la victoire; « Frappez, ou suivez-moi, si vous aimez la gloire; « Et que demain j'apprenne au nouvel empereur « Vos combats, vos succès, et non pas votre erreur. » Il dit; les légions, égalant sa vaillance, Dans le sang des Germains ont lavé leur offense. Est-il vrai , Chéréa ? Parlez , Vitellius ; Et vous , préfet du camp , courageux Memnius ; Vous tous... Voyez , César, les larmes qu'ils répandent; Ces bras cicatrisés qu'à la fois ils étendent : Croyez vos vétérans ; ils ont vu mon époux Parler, agir, combattre et triompher pour vous. La victoire sous lui, par de brillans auspices, De votre empire heureux consacra les prémices; Et c'est après sa mort , c'est devant ses débris , Qu'on ose en plein sénat insulter votre fils !
PISON
Ah! je ne prétends pas calomnier sa gloire.
AGRIPPINE
Et que fais-tu ? Comment te permets-tu de croire Qu'il ait voulu tenter la valeur des soldats? Non , non , Germanicus ne te ressemblait pas. Son cœur fut toujours pur, sa foi toujours sincère. Tu l'outrages pourtant : s'il respirait!
TIBÈRE
PISON
Tibère!
AGRIPPINE
Si, triomphant encore, il brillait parmi nous... Mais approche; il est là.
PISON
Tibère , entendez-vous ?
A.GRIPPINE.
Il est là, là, te dis-je; il saura te répondre; Son ombre magnanime est prête à te confondre. Tu pâlis!
PISON
Et pourquoi serais-je confondu?
Je n'ai point accusé; je me suis défendu. Faut-il d'une ombre illustre évoquer la puissance? Vos larmes contre moi font pencher la balance. t Il n'est plus ce Pison qui vit des jours d'éclat, Et fut avec Auguste admis au consulat.
TIBÈRE
Ne voyez, sénateurs, que la seule justice, Que la loi vengeresse, ou la loi protectrice, Non le rang de Pison, ses aïeux, sa valeur, Ou les pleurs d'Agrippine et ma propre douleur. Vous ne pouvez, sans doute, écouter la clémence; Mais l'équité finit où le courroux commence.
PISON
Il faut que je m'explique; on le veut; j'y souscris: Les Romains sauront tout. Adieu, pères conscrits.
ACTE II, SCÈNE III. 269 Mon destin, quel qu'il soit, n'a rien que je redoute. Vous, César, aujourd'hui , vous m'entendrez, sans doute. Nous pourrons sans témoins parler en liberté Pour ce héros , par vous justement regretté , Dont nous voyons tous deux la veuve gémissante, Les enfans, les débris et l'ombre menaçante. Ah! j'ai pu le haïr; mais j'ai su l'admirer; Et nous avons tous deux le droit de le pleurer.
(Il sort.)