ACTE III, SCÈNE IV. 36i
JOC A.STE
Je respire!
ŒDIPE
Ah! tremblez. Aux champs de la Phocide, De ce triple chemin, route affreuse, homicide, Un voyageur osa me disputer l'accès.
Vous m'avez peint son âge et sa taille et ses traits. Il était sur un char : cinq guerriers de sa suite Voulurent , mais en vain , me contraindre à la fuite; Le vieillard me frappa d'un coup mal assuré ; Je m'élançai soudain, de vengeance altéré; Irrité par le nombre et devenu terrible, Je frappai le vieillard d'un coup plus infaillible.
JOCASTE
Il périt?
ŒDIPE
Il périt. Ses compagnons blessés, A mes pieds tour à tour tombèrent renversés.
JOCASTE
Dieux !
ŒDIPE
Si ce voyageur, ce vieillard vénérable Etait... concevez-vous un sort plus déplorable? Nul Thébain désormais ne peut me recevoir : Plus d'asile pour moi; plus d'amis, plus d'espoir: L'arrêt, l'arrêt terrible est sorti de ma bouche r Un roi fut ma victime, et j'ai souillé sa couche. Tous mes jours sont flétris, tous mes pas sont impurs.
36a ŒDIPE-ROI.
Quel parti prendre, ô Ciel? fuir à jamais ces murs... Fuir ! où fuir, malheureux ? chez les miens ? et qu'y faire ? Au sein de mon pays mettre un pied téméraire ! Pourquoi ? pour m'y baigner dans le sang paternel ! Pour unir à ma mère un enfant criminel? Grands Dieux, qui dans vos mains tenez ma destinée, Epargnez-moi ce sang, cet horrible hyménée; Frappez : l'heureux Œdipe , à l'abri des forfaits , En tombant sous vos coups bénira vos bienfaits!
JOCASTE
Dans vos prospérités mettez plus d'assurance.
ŒDIPE
J'ose écouter encore une ombre d'espérance : J'étais seul à Daulis , en ce fatal chemin Où mon bras indigné versa du sang humain; Seul.
JOCASTE
Eh bien?
ŒDIPE
Quand Laïus périt sur cette route , Phorbas l'accompagnait; il a dit vrai sans doute; Et, si par des brigands le Roi fut égorgé, Ah ! peut-être sur eux ma main l'aura vengé.
JOCASTE
Oui, Phorbas a parlé ; c'est lui qu'il faut en croire : ïhèbes de son rapport conserve la mémoire; Vous l'entendrez lui-même; et, sans plus de délais, Je vais mander Phorbas; rentrons dans le palais.