Voyez la note précédente
OEuvrcs posthumes. I.
NOTICE
peut -être aurait cédé aux efforts de la nature et de l'art, si Chénier avait su s'assujétir à un régime uniforme et austère ; mais 9 trompé par l'activité toujours croissante de ses facultés intellectuelles et morales, il méconnut long-temps son état, et n'en sentit tout le péril que lorsque ce sentiment ne pouvait plus être qu'un péril de plus.
C'est dans le cours de ces dix années qu'il a commencé ou achevé la plupart de ses ouvrages. Il en avait projeté plusieurs autres : par exemple , une tragédie ayant pour sujet la mort 4e Conradin , une édition de Racine , un traité des sources du pathétique, une continuation des éléments de l'histoire de France de Millot. Il ne subsiste aucun vestige de ces projets , parce que Chénier n'écrivait presque jamais de notes ni d'esquisses ; mais les matériaux en étaient si bien rassemblés et disposés, dans sa tête qu'il rendait compte de toutes les idées, de tous les détails qui devaient entrer dans ces productions futures, et que, lorsqu'il en parlait, il en composait réellement quelque partie. L'étendue et la ténacité de sa mémoire le dispensaient des soins qu'on a coutume de prendre pour recueillir et fixer ses connaissances et ses pensées. Quoiqu'il n'eût jamais rien transcrit, rien extrait de ses lectures, nous ne saurions dire combien de volumes on eût rempli des morceaux de vers et de prose qu'il savait par cœur : car il faudrait y comprendre, non- seulement tous les chefs-d'œuvre de la poésie française , tous les grands traits et les plus belles pages de nos meilleurs écrivains en prose, mais encore un recueil très-long, quoique choisi , des plus mauvais vers qu'on ait faits depuis Chapelain , et des phrases les plus ridicules qu'on ait écrites depuis les premières harangues de l'Académie française. Aucune sottise n'échappait à sa mémoire impitoyable , qui avait contracté, en quelque sorte, les habitudes satiriques de son esprit j mais aussi il ne pouvait rien voir de grand et de beau sans l'admirer , ni rien admirer sans le retenir à jamais. Tant de souvenirs, toujours fidèles, toujours présens , éclairaient les discussions littéraires auxquelles il prenait part; il disposait
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d'un inépuisable fonds d'exemples, qui venaient s'appliquer d'eux-mêmes avec une parfaite justesse à chaque point d'une question. Ce qui surprendra davantage ceux qui ne l'ont pas connu , c'est qu'il savait presque autant de dates que de vers ; pas un seul fait de quelque importance dans l'histoire civile ou littéraire , dont il ne rat toujours prêt à rappeler l'époque précise ou convenue ; pas un poète, pas un seul auteur, tant soit peu remarqué , dont il ne pût au besoin et sans la moindre recherche dater la naissance , les travaux et la mort , autant du moins qu'on le peut faire. Il avait particulièrement étudié la bibliographie , comparé les plus riches catalogues , examiné an très-grand nombre de livres ; non-seulement il sa* vait d'une manière imperturbable les dates de toutes les éditions qui sont dignes de quelque souvenir, mais il en avait observé et retenu toutes les circonstances distinctives : cette étude lui plaisait, comme une branche de l'histoire littéraire, de cette histoire de toutes les connaissances humaines , qui est «/le- même l'une des plus utiles connaissances.
Il n'avait point cultivé les sciences physiques et mathématiques; mais il en savait l'histoire et par conséquent les principaux résultats, ceux du moins que le langage commun peut exprimer. Plus entraîné vers les arts qui tiennent à la poésie par des rapports immédiats et sensibles , il en avait appris et les annales et les langues : il prenait un vif intérêt aux arts du dessin , il cultivait la musique ; et les grands artistes le plaçaient au premier rang des amateurs éclairés. Mais il excellait dans les deux genres de connaissances qu'on a coutume de désigner par les noms de belles-lettres et d'histoire ; il les regardait comme indivisibles, et n'en séparait ni l'analyse de la pensée, ni les sciences morales et politiques. Malgré l'immensité de ses lectures, et son goût pour certaines recherches, il ne prétendait point à l'érudition ; mais fort peu de littérateurs ont réuni, possédé un plus grand nombre de ces connaissances réelles, de ces lumières véritables et fécondes qui ne prennent que le modeste nom d'instruction , et qui manquent souvent aux érudits.
NOTICE
De ses passions, qui toutes étaient vives, la plus dévorante fut le désir de contribuer aux progrès des lumières : il aimait les lettres et la vérité encore plus que la gloire. L'extrême imperfection de l'enseignement dans les écoles publiques l'avait frappé dès] son jeune âge : il n'omit aucun soin pour y remédier , soit lorsqu'il concourut à la rédaction des projets de loi qui concernaient cette importante matière , soit lorsqu'il exerça les fonctions de membre du jury d'instruction du département de la Seine , puis celles d'inspecteur-général des études. L'état déplorable de sa santé ne modéra point son zèle : il parcourut, en i8o3, les départemens de l'ouest, y visita toutes les écoles , ranima partout les études et l'émulation ; jamais sa maladie ne l'a plus affligé qu'en le forçant d'interrompre ces utiles et laborieux voyages. Lorsqu'après la publication de l'épître à Voltaire il eut été si scandaleusement destitué de cette place d'inspecteur, il continua du moins de prendre part aux travaux de la classe de l'Institut à laquelle il appartenait , et y concentra souvent toute l'activité de son esprit et de son âme : ses quatre dernières années ont été consacrées au service et à la gloire de cette compagnie. Il entreprit pour elle le Tableau de la Littérature française depuis 1789; et, quoiqu'elle ne paraisse point avoir revendiqué cet ouvrage , il doit être permis de dire qu'elle n'a guère vu naître dans son sein de productions plus honorables. Mais il s'intéressait vivement à tous les autres objets des discussions académiques, particulièrement aux concours d'éloquence et de poésie ; zélé défenseur des vrais talens , toujours sûr de les discerner, et presque toujours d'obtenir pour eux des triomphes. S'il en fallait citer des exemples, nous nommerions MM. Jay et Victorin Fabre, dont les succès ont commencé par le suffrage de Chénier. Tel était enfin son dévouement à tous les genres de travaux littéraires que le dictionnaire même de l'Académie française l'a occupé sérieusement , et qu'on retrouve dans ses papiers les traces des efforts qu'il a faits pour le perfectionner, ou du moins pour substituer des exemples
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classiques aux phrases triviales , insignifiantes et quelquefois incorrectes qui le remplissent. *
Nul n'a su mieux que lui jouir de tous les succès de ses plus dignes rivaux : c'étaient pour lui des jours de fête que ceux ou la littérature s'enrichissait d'un bel ouvrage, de YOthello de Ducis , de Y Agamemnon de M. Lemercier , des Vénitiens de M. Arnault , d'une comédie de M. Andrieux. Il louait éloquemment même ses ennemis , La Harpe , par exemple , qui , après avoir reçu de lui d'éminens services 1 , l'outragea plus qu'auparavant. Il est vrai que Chénier s'est vengé , par quelques traits satiriques , de cet excès d'ingratitude et d'injustice ; mais il connût les bornes que devaient avoir ces représailles. Dès qu'il sut que La Harpe était malade , il retira des mains de l'imprimeur une dernière satire où ce littérateur célèbre était jugé sévèrement. Ce n'est là qu'un acte d'humanité bien simple et bien vulgaire dans les mœurs de Chénier : mais, lorsqu'il était malade et presque moribond lui-même, ses ennemis n'avaient pas coutume d'être si généreux.
Dans la société, Chénier recevait de tout ce qu'il entendait et voyait, des impressions extrêmement fortes; et, au moment où elles s'emparaient de lui, il ne savait pas les dissimuler : voilà pourquoi ceux qui n'ont pas eu avec lui des relations très -intimes ont pu quelquefois ne pas trouver ses mœurs assez douces. Qui l'a bien connu doit rendre hommage à la noblesse et à la bonté de son caractère: tous les sentimens honnêtes , humains, vertueux, remplissaient son âme active. Pour l'estimer et le chérir , il suffisait de le voir de près. Il n'était
i. An commencement d'octobre 1795, Chénier, membre du comité de saint public, déchira publiquement et avec indignation nn mandat d'arrêt décerné contre La Harpe par nn antre comité , et qu'un personnage dès lors très puissant (Bonaparte) était impatient de mettre à exécution. Ce fut encore Chénier qui se chargea de veiller à la sûreté de La Harpe en septembre 1797.
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dans la vie privée qu'un homme excellent et le meilleur des amis. •
Nous ne dissimulerons point qu'il avait contracté , dès sa jeunesse, un goût pour la magnificence , qui , dans l'état de sa fortune, pouvait sembler excessif : mais ce qui mérite aussi d'être observé, c'est que, malgré l'empire de ce penchant, il ne s'est jamais occupé , durant dix années de fonctions publiques , des moyens de le satisfaire ; et que , depuis 1 799 jusqu'en 1802, quand l'opulence et les honneurs étaient pour des hommes tels que lui le prix assuré de l'adulation et des complaisances, loin de rendre à la tyrannie aucun des services ■qu'elle récompensait avec tant de prodigalité, il s'est tenu constamment et sciemment sur la ligne qui n'aboutissait qu'à des disgrâces. La toute-puissance ne s'était pas attendue à trouver dans un ami du luxe une conscience si pure, un caractère si noble, un désintéressement si austère. Ayant toujours porté dans ses affaires personnelles la probité, la délicatesse, malheureusement aussi la négligence au plus haut degré possible, il est sorti des assemblées nationales beaucoup plus pauvre qu'il n'y était entré. Il y arrivait, en 179a, plein de santé, et déjà riche des produits de ses premiers travaux littéraires : il s'est retiré, en 1802, malade, exténué, endetté, sans autre ressource qu'un talent dont on ne lui permettait plus de recueillir les fruits honorables. Bientôt, malgré les réclamations du public, en dépit du zèle et de l'intérêt des acteurs, la représentation de toutes ses pièces de théâtre fût partout interdite ; et de tous les biens de ce monde il ne lui restait plus qu'une grande renommée, lorsque, cédant aux conseils de ses amis, il accepta, en 1806 , un obscur et modique emploi dans une administration particulière *. D'autres travaux dont il se chargea depuis l'aidèrent à mieux pourvoir à ses besoins: mais, vers la fin de novembre 1810, sa maladie