A Paris, chez, Maradaii ; in
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été prononcé à une distribution de prix, ce n'est ni une harangue de collège , ni un tissu de vaines formules , de complimens académiques et d'exhortations banales : c'est un éloquent morceau d'histoire littéraire , et véritablement un modèle de l'art d'instruire , qui n'est au fond que celui d'agrandir l'esprit des élèves , de l'enrichir d'idées précises , mûres et profondes. Mais l'histoire des lettres avait tant d'attraits pour Chénier que depuis il en voulut faire l'objet d'un travail beaucoup plus étendu. Les discours qu'il a lus à l'Athénée de Paris contenaient la première partie d'un Tableau historique de la littérature française : il y traçait l'histoire de la langue et des divers genres de poésie et de prose depuis le onzième siècle jusqu'à l'avènement de François Ier. Le seizième, le dix -septième et le dix-huitième siècle devaient fournir la matière des trois autres parties. Une excellente introduction expose le plan de tout Youvrage , et en indique même les principaux résultats. Les leçons qui concernent les fabliaux et les anciens romans français sont les seules qui aient été imprimées en entier. Celles qui avaient pour objet les chroniques, les histoires , les poèmes, les mystères, et les autres productions dramatiques antérieures à l'année i5i5, ne sont point assez complètes dans les copies qu'il a été jusqu'ici possible d'en recouvrer. Toutes ces leçons étaient d'un grand intérêt, malgré quelques inexactitudes ou même quelques erreurs que Chénier n'avait pas eu le temps d'éviter. Il se proposait de vérifier plus à loisir certains détails obscurs et d'une faible importance , auxquels il n'avait guère pu donner que l'attention qu'ils méritent. Il s'était du moins assuré , par beaucoup de lectures et de recherches , de la vérité des résultats essentiels. Nous oserons dire qu'il les a mieux saisis , et surtout mieux présentés que n'ont fait jusqu'à présent ceux qui ont attaché un prix extrême à des particularités aussi indifférentes que problématiques. L'érudition est sans contredit indispensable dans ces matières'; mais elles réclament encore plus , pour être utilement traitées , les lumières de la philosophie, les grâces de l'esprit et du style. Ce qu'il faut
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regretter , c'est que Chénier n'ait achevé que la partie la moins attrayante de son ouvrage, et que la littérature française, proprement dite, attende encore un historien , quand la littérature italienne en a trouvé un , et le meilleur qu'elle ait jamais eu , dans un écrivain français ». Aux discours ou leçons que nous venons de rappeler, on a joint des articles de littérature insérés par Chénier dans quelques journaux, spécialement dans le Mercure , dont il était, en 1809 et iflio , l'un des rédacteurs, et une traduction du Dialogue sur les orateurs attribué à Tacite ou à Quintilien. Il a traduit d'autres morceaux de Tacite; et ce travail est resté manuscrit ; mais on a imprimé en Belgique et ailleurs sa version française de la poétique d'Aristote. Tels sont ceux de ses écrits en prosé que nous comprenons sous une première classe.
La seconde consiste dans le volume imprimé sous le titre de Tableau historique de l'état et des progrès de la littérature française depuis 1789 : ouvrage déjà classique, qui, depuis la fin de 18 16 , a eu quatre éditions, outre celle que l'Institut en avait fait faire en 181 5. Ce volume est malheureusement resté incomplet : on n'y trouve ni le chapitre qui devait concerner le genre oratoire, ni celui qui aurait été consacré à l'examen des livres d'histoire littéraire ; on désirerait aussi les dernières pages du chapitre qui traite de l'histoire civile : mais ceux qui ont pour objets la grammaire , la logique , les sciences morales et politiques, la théorie de l'art d'écrire et les romans sont achevés , aussi - bien que ceux qui concernent les principaux genres poétiques. Avant la publication de cet ouvrage , l'opinion publique , il faut l'avouer , n'avait point encore décerné à Chénier la place éminente qu'il méritait parmi les prosateurs de ces derniers temps : on ne connaissait toute l'étendue ni de
1. Histoire littéraire d'Italie, par Ginguené. Paris, cher M. Michaud, 18 19 , 9 vol. in-8°. — Ibid. , 2e édition, 1824 , 9 vol. in-8°.
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son talent , ni de ses lumières , ni de son impartialité ; on ne savait pas quel empire sa raison et sa conscience exerçaient sur ses préventions et sur ses ressentimens ; on ignorait qu'habile autrefois dans l'art de la satire il avait fini par l'être bien plus dans l'art de louer : véritable et rare progrès du talent littéraire autant que de la bonté morale. Ce Tableau , où sont si bien appréciées les productions les plus récentes de notre littérature, a pour appendice un rapport auquel avaient donné lieu les discussions sur les prix décennaux, ouvertes au sein de l'Institut. C'est le dernier écrit de Chénier : il l'a tracé d'une main mourante avec toute la vigueur et toute la grâce de son talent. Cette fois les applaudissemens furent unanimes, et Ton parut sentir enfin quel littérateur, quel écrivain l'on était sur le point de perdre : l'auteur fut presque aussi loué que s'il eût déjà cessé de vivre. Il est certain qu'en réclamant pour l'un de ses anciens ennemis le prix de littérature didactique il a réellement enseigné à le mériter , et que personne encore n'avait mieux apprécié ce qu'il y a d'excellent et d'imparfait, de trop court et de trop long dans les dix -neuf tomes du Lycée de La Harpe.
Divers autres écrits en prose, que nous n'avons pas encore indiqués, composeraient une troisième et dernière classe. Nous voulons parler, non des préfaces et des notes qu'il a jointes à ses poèmes, principalement à ses tragédies1, mais bien des discours qu'il a prononcés dans plusieurs assemblées politiques, et qui, presque tous encore, appartiennent à la littérature, par leur matière même autant que par leurs formes. En effet, ils concernent la propriété des productions littéraires , les récompenses dues aux savans , aux artistes , aux écrivains ; la conservation des monumens, des livres et des objets d'arts; l'instruction publique en général , et certaines institutions particulières, spécialement le Conservatoire de Musique, dont Chénier a proposé , obtenu et déterminé l'organisation.
Voilà quels ont été ses ouvrages en prose et en vers depuis
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1786 jusqu'à la fin de 1810, c'est-à-dire durant vingt-quatre années, entre lesquelles il en faut compter dix de fonctions politiques et dix de maladies.
Il a été, sans interruption , membre de toutes les législatures qui se sont succédé depuis 1792 jusqu'au mois de mars 1802. Quoiqu'il ait beaucoup écrit en vers et en prose dans le cours de ces dix années , il est indubitable que, s'il avait pu les consacrer aux lettres sans partage et sans distraction , le recueil de ses œuvres serait aujourd'hui beaucoup plus riche. Cependant, comme nous venons de le dire, c'était encore de littérature et d'instruction publique qu'il s'occupait le plus ordinairement dans l'exercice de ses fonctions législatives, et il s'est, à certaines époques, presque borné à ce seul genre d'activité et d'influence. Quand il sortait de cette sphère, c'était presque toujours, depuis 1794* pour contribuer au retour de l'équité, pour s'opposer aux résolutions tyranniques , aux mesures arbitraires, pour rétablir l'ordre et le règne des lois. Sa voix éloquente a rappelé au sein de la Convention M. Lanjuinais et les autres proscrits de 1793 , et au sein de la France, M. de Talleyrand.
Il est bien aisé, après de violens orages, de censurer les hommes publics qui, jetés au milieu des troubles, ne les ont pas maîtrisés. Mais l'exagération des reproches qu'on leur adresse prouve seulement qu'en leur place on en aurait soimême mérité de bien plus graves ; car c'était précisément cette partialité , cette rigueur extrême, cet impatient besoin de condamner, qui, dans ces temps déplorables, disposait, entraînait presque invinciblement aux erreurs, aux fautes, aux injustices. Il est une opinion , un vote de Chénier que nous n'entendons excuser en aucune manière; à l'égard des autres, nous désirerions que ses censeurs voulussent bien prendre une connaissance un peu exacte des faits et des époques dont ils parlent : ils sauraient que plusieurs missions lui ont été proposées en 1 793 -% que , pour les avoir toutes- refu-
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sées , il fut exclu dn comité d'instruction publique i ; que , menacé d'une proscription plus sérieuse , et forcé de prendre la parole sur les honneurs qui avaient été décernés, en 1791 , à la mémoire de Mirabeau , il osa rendre hommage aux talens, au génie et à quelques actions de cet orateur célèbre, et ne pas dire un seul mot d'un autre homme dont on divinisait le délire et les attentats. Ce silence, au moment même d'une telle apothéose, en était, sans aucun doute, le désaveu le plus solennel , l'improbation la plus outrageante ; et nous ignorons ce qu'auraient fait de plus courageux , en une pareille conjoncture, ceux qui ont tant blâmé et si peu lu ce discours *. Les tyrans en jugèrent mieux : ils se promirent de venger leur idole par la perte de Chénier et de sa famille entière. Son père fut menacé; deux de ses frères furent arrêtés; il fut bientôt dénoncé \uL-méme , cité , recherché , inscrit à son rang sur l'une des pages de la liste des proscriptions. Il n'en devint que plus ardent à solliciter la délivrance de ses frères ; durant plusieurs mois, il n'eut pas d'autre pensée ; et ses instances furent si vives, si persévérantes qu'il parvint à sauver l'une des deux victimes. Nous ne prétendons point le louer ici de ces démarches , auxquelles l'entraînaient les sentimens les plus tendres , mais qu'il aurait encore faites quand il n'eût consulté que son intérêt personnel ; car les périls de ceux qui portaient son nom agravaient les siens propres ; et l'on arrivait à lui en les frappant. André' Chénier périt le 7 thermidor; et cette date toute seule réfuterait assez une calomnie aussi absurde qu'horrible. Si quelqu'un , le 7 thermidor , avait en effet le moyen de sauver ses parens les plus chers , assurément un tel crédit , une telle puissance n'appartenait point à celui qui périssait luimême si ce régime sanguinaire eût duré quinze jours de plus.
t. Voyez le procès-verbal de la Convention nationale, séance du quinzième jour dn premier mois de l'an II , pages 123 et 124. a. Il est dans le Moniteur du 7 frimaire an II.
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Immolé à trente-un ans, André Chénicr s'était déjà distingué dans la carrière des lettres : ses productions en vers et en prose annonçaient un écrivain d'un goût pur, d'un esprit étendu et d'un rare talent. Sa mère, qui l'a pleuré quatorze ans, demeura, tant qu'elle vécut , avec Marie-Joseph Chénier; et c'était lui qui la consolait, si le charme de la douleur partagée doit s'appeler consolation t.
Une femme célèbre , que Chénier comptait au nombre des écrivains dont la littérature française devait s'enorgueillir2, l'a jugé lui-même avec beaucoup moins d'équité 3. Elle ne cite pourtant, de toute sa conduite politique, que deux faits fort honorables l'un et l'autre , savoir : ce qu'il fit pour M. de Talleyrand, qui lui dut son rappel, et pour Dupont de Nemours, qu'il parvint à sauver. Madame de Staël trouve ces deux actions assez belles pour s'y associer elle-même; et, sans doute , elle était fort digne de les suggérer ; car on l'a vue , dans toutes les circonstances difficiles, empressée à rendre des services courageux ; et les périls de tous les hommes de mérite , y compris Chénier 4 , ont toujours vivement excité son zèle. Il était l'un de ceux dont elle recherchait le plus la société : on la rencontrait chez lui ; on le remarquait parmi les membres du Corps législatif et de l'Institut qu'elle se plaisait
x. Voyez les vers 129-156 du Discours sur la Calomnie, tome III des ouvres anciennes , présente édition.
a. Tableau de la Littérature française depuis 178g.
3. Considérations sur la Révolution française, pages 188 et 189 du tome II.
4. Voici ce que madame de Staël écrivait, en 180a, à nn ami de Chénier : « Je suis venue chez vons ce matin pour vous demander si vous « ne saviez rien de Chénier , dont je suis fort inquiète , et pour causer « avec vous sur les services qu'on peut lui rendre. Je voulais lui faire « offrir de l'argent , un asile et un passeport, selon qu'il pourrait en avoir « besoin. » Chénier , quoiqu'il n'ait accepté aucune de ces offres , n'en était pas moins reconnaissant.
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à réunir chez elle. Madame de Staël aimait comme lui, il aimait comme elle la liberté etja justice ; et, depuis 1 796 jusqu'en 180*, on n'apercevait d'ordinaire aucune différence bien essentielle entre leurs opinions politiques. Il n'en était pas tout-à-fait ainsi lorsqu'il s'agissait du genre romantique ou de la philosophie allemande : nous devons confesser que , sur ces articles, Chénier ne se montrait ni assez traitable ni peut-être même assez poli; et c'est sans doute à quelque ressouvenir de ces discassions ou disputes littéraires qu'il convient d'attribuer ce qui est dit des préjugés et de l'âpreté de Chénier , dans l'ouvrage posthume , d'ailleurs si recommandable , de madame de Staël.
Tous ceux qui ont connaissance des événemens de 1 799 et des trois années suivantes savent que Chénier fut l'un des hommes pwiAics de cette époque qui , soit dans les commissions intermédiaires établies le 18 brumaire, soit au sein du tribunat, s'efforcèrent de mettre un frein aux usurpations , de repousser les lois arbitraires, de maintenir en France les derniers restes du système représentatif, et qu'on eut besoin d'éloigner pour arriver au consulat à vie et à l'empire. Il fut donc compris dans l'élimination de 1802 avec Ginguené , Saint -Aubin, et MM. Batlleul, Ganilh, Parent -Real, Benjamin- Constant, Thiessé , etc. ; et peu s'en fallut qu'on ne prît contre lui des résolutions plus violentes
Tant d'orages, tant de périls et de chagrins doivent être comptés parmi les causes qui ont abrégé les jours de Chénier. L'altération de sa santé n'était déjà que trop sensible en 1799, quand il résistait avec l'énergie la plus honorable aux derniers mouvemens de l'anarchie, et aux premières entreprises de l'usurpateur. Sa constitution robuste et les soins de M. Portai, son médecin et son ami, ont lutté pendant plus de dix ans contre les progrès d'une maladie grave et compliquée, qui