ACTE III, SCÈNE III. i
Xoin de moi le désir de ralentir vos pas ! Mais restez vertueux ; soyez toujours vous-même : Un père vous estime; ah! faites qu'il vous aime. Demandez-lui, pour prix de vos premiers exploits, L'honneur de ramener les Belges sous ses lois. Partez, courez remplir des vœux qui vous implorent: Partez... en me laissant des regrets qui m'honorent; Et, goûtant loin de moi des plaisirs généreux, Vengez-vous du malheur en faisant des heureux.
CARLOS
Quand je pourrais du duc assurer la disgrâce, Est-ce à moi de descendre à demander sa place? Ferai-je respecter un injuste pouvoir?
ELISABETH
On ne descend jamais en faisant son devoir. L'empire dans vos mains sera clément et juste : D'Albe l'a rendu vil; vous le rendrez auguste. Puisqu'enfin vous pensez qu'un sort impérieux Vous défend ma présence et l'aspect de ces lieux, Exilez-vous, Carlos, comme un héros s'exile: Un trône avec le crime est à peine un asile. Entre Philippe et moi le Ciel voulut former Des nœuds que je respecte, et que je dois aimer: À. l'hymen pour jamais mon âme est asservie. Eh! qui peut à son gré disposer de sa vie? Qui choisit l'avenir? quel bonheur est certain? Sur un commun écueil jetés par le destin, Deux cœurs infortunés, qu'a séparés l'orage,
i36 PHILIPPE IL
Se rapprochent encore au sein de leur naufrage. Trompons votre malheur : pourquoi repoussez-vous Ce nom sacré de fils, et ces liens si doux? 4 Que je sois votre mère ! Offrez à mon image Quelques pleurs essuyés et la paix pour hommage; Désarmez la victoire; honorez votre main Par des lauriers sans tache et purs de sang humain. Quand Philippe, orgueilleux d'un fils si magnanime, Confirmera lui-même un éloge unanime, Quand j'entendrai l'Espagne et l'Europe applaudir, Fière de mon héros, je dirai, sans rougir, A Philippe, à l'Espagne, à l'Europe charmée: Il eût été moins grand, s'il m'avait moins aimée.
CARLOS
Cet espoir me suffit : entraîné , convaincu , Je cède à votre voix , et vous m'avez vaincu. Quel langage imposant! quel ascendant suprême! Ah! lorsque vous parlez j'entends la vertu même; Au-dessus des héros je me sens élevé.
Et voilà donc le cœur qui m'était réservé ! Tandis que sur les bords de l'heureuse Angleterre Une autre Élisabeth, en éclairant la terre, Du fanatisme impur dédaigne les clameurs , Élisabeth, la mienne, eût régné par les mœurs: Le bonheur de l'Espagne eût été son ouvrage; Elle eût guidé mes pas, enflammé mon courage, Agrandi mes destins , et versé sur mes jours Ce chartaç qu'elle inspire et qui la suit toujours.