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Œuvres précédées d'une notice

Charles -Hubert Millevoye est né à Abbeville le 24 déœmbre 1782. Il reçut tous les soins affectueux et réducation de famille; son père était négociant; un oncle, frère de son père, qui logeait sous le même toit, donna à Tenfant les premières notions de latin, et on Tenvoya bientôt suivre les classes au collège. Il en profita jusqu'en 94, où ce collège fut supprimé. Deux de ses maîtres, qui s'étaient fort attachés à lui, bons humanistes et hellénistes, lui continuèrent leurs soins. L'enfant avait annoncé sa vocation précoce par de petites fables en vers français, et les dignes professeurs, émerveillés, favoriseront cette ' disposition plutôt que de la combattre. Le jeune Millevoye perdit son

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père à Tâge de treize ans; dix ans après, il célébrait cette douleur, encore sensible, dans Télégie (jui a poMr titre l'Anniversaire. Il reporta sur sa mère une plus vive tendresse. Des sentiments de famille naturels et purs, une facilité de talent non combattue, bientôt l'émotion rapide, mobile, du plaisir et de la rêverie, c'est là le fonds entier de sa jeunesse, ce sont les caractères qui, en simples et légers délinéaments, pour ainsi dire, vont passer de rame de Millevoye dans sa poésie.

Il vint à Paris âgé de quinze ou seize ans« et suivit en 1798 le cours de belles-lettres professé à rÉcole centrale des Quatre-Nations par M. Dumas. Il trouva en ce nouveau maître, qui succédait cette année-là à M. de Fontanes, un élève affaibli, mais encore suffisant, de la même école littéraire, un homme instruit et doux, qui s'attacha à lui et Tentoura de conseils, sinon bien vifs et bien neufs, du moins graves et sains. M. Dumas, dans une notice qu'il a écrite sur Millevoye, nous apprend lui-môme qu'il eut à le ramener d'une admiration un peu excessive pour Florian à des modèles plus sérieux et plus solides. Ses études terminées, le jeune homme songea à prendre un état ; il essaya du barreau et entra quelque temps dans une étude de procureur. Il sortit de là pour être commis libraire dans la maison Treuttel et Wùrtz, espérant concilier son goût d'étude avec ce commerce des

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livres. Le pastoral Gessner avait su faire ainsi. Mais, un jour que le jeune Millevoye était, au fond du magasin, absorbé dans une lecture, le chef passa et lui dit : « Jeune homme, vous lisez I vous ne serez jamais libraire. » Après deux ans de cette tentative infructueuse, Millevoye, en effet, y renonça. II avait d'ailleurs amassé en portefeuille un certain nombre de pièces légères; il avait composé son Passage du mont Saint-Bernard, une Satire sur les romans nouveaux, couronnée pair l'Académie de Lyon, et sa pièce des Plaisirs du Poète. Il publia ces essais de 1801 à 1804, et ne vécut plus que de la vie littéraire, et aussi de la vie du monde, tout entier au moment et au caprice.

Pawni les nombreux essais que Millevoye a faits en presque tous les genres de poésie, il en est beaucoup que nous n'examinerons pas; ce sera . assez les juger. On y trouverait de la facilité toujours, mais trop d'indécision et de pâleur. Talent naturel et vrai, mais trop docile, il ne s'est pas assez connu lui-même, et a sans cesse accordé aux conseils une grande part dans ses choix. Ayant commencé très-jeune à produire et à publier, dans un temps où le peu de concurrence des talents et un goût vif des Lettres renaissantes mettaient l'encouragement à la mode, il a subi l'inconvénient d'achever et de doubler, en quelque sorte, sa rhétorique, en public, dans les concours d'académie.

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Il y a nombre de ces prix ou de ces accessits sur lesquels la critique de nos jours, qui n'a plus le sentiment de ces fautes et de ces demi-fautes, est tout à fait incompétente à prononcer. On a pu trouver ingénieux, dans le temps, cet endroit de son poëme d'Austerlitz, où il parle noblement de la baïonnette en vers :

Là, menaçant de loin, le bronze éclate et tonne; Ici frappe de près le poignard de Bayonne.

Tel passage du Voyageur, cité par M. Dumas, a pu exciter Tenthousiasme de Victorin Fabre, généreux émule, qui y voyait l'un des beaux morceaux de la langue. 11 nous est impossible à nous autres, nés d'autre part et nourris, si l'on veut, d'aufl-es défauts, d'avoir pour ces endroits, je ne dirai pas un pareil enthousiasme, mais même la moindre préférence. La faible couleur est si passée, que le discernement n'y prend plus. Les Discours en vers de Millevoye, ses Dialogues rimes d'après Lucien, ses tragédies, ses traductions de VIliade ou des Églogues selon la maiîière de l'abbé Delille, nous semblent, chez lui, des thèmes plus ou moias étrangers, que la circonstance académique ou le goût du temps lui imposa, et dont il s'occupait sans ennui, se laissant dire peut-être que la gloire sérieuse était de ce côté. Nous nous en tiendrons à sa gloire aimable, à ce que sa seule sensibilité

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lui inspira, à ce qui fait de lui le poète *de nos mélancolies et de nos^romance s.

Les poètes particulièrement (notons ceci) sont très-sujets à rencontrer d'honnêtes personnes, d'ailleurs instruites et sensées, mais qui ne sem* blent occupées que de les détourner de leur vrai talent. Les trois quarts des prétendus juges, ne se formant idée de la valeur des œuvres que d'après les genres, conseilleront toujours au poète aimable, léger, sensible, quelque chose de grand, de sérieux, d'important; et ils seront très-disposés à attacher plus de considération à ce qui les aura convenablement ennuyés. La postérité n'est pas du tout ainsi; il lui est parfaitement indidérent, à elle, qu'on ait cultivé d'une manière estimable, et dans de justes dimensions, les genres en honneur. Elle vous prend et vous classe sans façon pour votre part originale et neuve, si petite que vous l'ayez apportée*. Que Millevoye, tenté par l'immense

1. n y a une piquante épigramme de Martial où ce quMl dit de ses Épigrammes mêmes peut s'appliquer aux élégies, à toute cette poésie vivante et vraie : a Tu crois, dit-il à un de ces estimables conseillers, que mes épigrammes n*ont rien de sérieux; mais c'est le contraire : celui-là véritablement n'est pas sérieux qui nous vient cbanter pour la centièuie fois avec emphase le festin de Térée ou de Thyeste... C'est pourtant là ce qu'on loue, ce qu'on estime, me diras-tu, ce qu'on honore sur parole. — Oui, on le loue, mais moi, on me lit. » Nescis, crede mihi, quid sint epigrammata , Flacce, etc.

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succès des Géorgiques de Delille et par l'espérance d'arriver, avec un grand ouvrage, à TAcadémie, ait terminé un chant de plus ou de moins de sa traduction de V Iliade, elle s'en soucie peu; et c'est de quoi sans doute, autour de lui, on se souciait beaucoup. Sans croire faire injure au tendre poëte, nous sommes déjà ici de la postérité dans nos indifférences, dans nos préférences.

Son premier recueil d'Élégies est de 1812; il en avait composé la plupart dans les années qui avaient précédé, et sa Chute des Feuilles, par où le recueil commence, avait, un peu auparavant, obtenu le prix aux Jeux Floraux. Dans un fort bon discours sur l'Élégie, qu'il a ajouté en tête, Millevoye, qui se plaît à suivre l'histoire de cette veine de poésie en notre littérature, marque assez sa prédilection et la trace où il a essayé de se placer. Chez Marot, chez La Fontaine, chez Racine, il cite les passages de sensibilité et de plainte qu'il rapporte à l'élégie; et, quels que soient les éloges sans réserve qu'il donne à Parny, le maître récent du genre, on prévoit qu'il pourra faire entendre, à son tour, quel-» que nouvel et mol accent. L'élégie chez Millevoye n'est pas comme chez Parny l'histoire d'une passion sensuelle, unique pourtant, énergique et intéressante, conduite dans ses incidents divers avec un art auquel il aurait fallu peu de chose de plus du côté de l'exécution et du style pour garder sa

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beauté. Cest une Variété d-émotions et de sujets ^légiaques, selon le sens grec du genre, une de-^ meure abandonnée, un bois détruit, une feuille qui tombe, tout ce qui peut prêter à un petit chant aussi triste qu'une larme de Simonide.

La perle du recueil, la pièce dont tous se souviennent, comme on se souvenait d*abord du Pas- Mreau de Lesbie dans le recueil de Catulle, est la première, la Chute des Feuilles, Millevoye l'a corrigée, on ne sait pourquoi, à diverses reprises, et ^n a donné jusqu'à deux variantes consécutives. Je me hâte de dire que la seule version que j'admette et que j'admire, c'est la première, celle qui a obtenu le prix aux Jeux Floraux, et qui est d'ordinaire reléguée parmi les notes. Cette pièce, que <;hacun sait par cœur, et qui est l'expression délicieuse d'une mélancolie toujours sentie, suffit à sauver le nom poétique de Millevoye, comme la pièce de Fontenay suffit à Chaulieu, comme celle du Cimetière suffit à Gray.

Anacréon n'a laissé qu'une page

Qui flotte encor sur Tabîme des temps,

a dit M. Delavigne d'après Horace. Millevoye a laissé au courant du flot sa feuille qui surnage; son nom se lit dessus, c'en est assez pour ne plus mourir. On m'apprenait dernièrement que cette Chute des Feuilles, traduite par un poëte russe.

avait été de là retraduite en anglais par le dxteiir Bowring, et de nouveau citée en français, comme preuve, je crois, du génie rêveur et mélancolique des poètes du Nord. La pauvre feuille avait bien voyagé, et le nom de Millevoye s'était perdu en chemin. Une pareille inadvertance n'est fâcheuse que pour le critique qui y tombe. Le nom de Millevoye, si loin que sa feuille voyage, ne peut véritablement s'en séparer. Ce bonheur qu'ont certains poètes d'atteindre, un matiù, sans y viser, à quelque chose de bien venu, qui prend aussitôt place dans toutes les mémoires, mérite qu'on l'envie, et faisait dire dernièrement devant moi à l'un de nos chercheurs moins heureux : a Oh! rien qu'un petit roman, qu'un petit poôme, s'écriait-il; quelque chose d'art, si petit que ce fût de dimension, mais que la perfection ait couronné, et dont à jamais on se souvînt; voilà ce que je tente, ce à quoi j'aspire, et vainement I Oh! rien qu'un denier d'or marqué à mon nom, et qui s'ajouterait à cette richesse des âges, à ce trésor accumulé qui déjà comble la mesurel... » Et mon inquiet poète ajoutait: « Oh! rien que le Cimetière de Gray, la Jeune Captive de Chénier; la Chute des Feuilles de Millevoye I »

Millevoye a surtout mérité ce bonheur, j'imagine, parce qu'il ne le cherchait pas avec intention et calcul. Il n'attachait point à ses élégies le même prix, je Tai dit déjà, qu'à ses autres ouvrages aca-

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démîques, et ce n'est que vers la un qu'il parut comprendre que c'était là son principal talent. Facile, insouciant, tendre, vif, spirituel et non malicieux, il menait une vie de monde, de dissi* pation, ou d'étude par accès et de brusque retraite. Il s'abandonnait à ses amis; il ne s'irritait jamais des critiques du dehors; il cédait outre mesure aux conseils du dedans; dès qu'on lui disait de corriger, il le faisait. D'une physionomie aimable, d'une taille élevée, assez blond, il avait, sauf les lunettes qu'il portait sans cesse, toute l'élégance du jeune homme. Un rayon de soleil l'appelait, et il partait soudain pour une promenade de cheval ; il écrivait ses vers au retour de là, ou en rentrant de quelque déjeuner folâtre. Aucune des histoires romanesques, que quelques biographes lui ont attribuées, n'est exacte; mais il dut en avoir réellement beaucoup qu'on n'a pas connues. La jolie pièce du Déjeuner nous raconte bien des matinées de ses printemps. 11 essayait du luxe et de la simplicité tour à tour, et passait d'un entre-sol somptueux à quelque riante chambrette d'un village d'auprès de Paris. Il aimait beaucoup les chevaux, et les plus fringants *. Après chaque livre ou chaque prix, il achetait de jolis cabriolets, avec lesquels il

i. On peut lire à ce propos une histoire de cheval assez agréablement contée par Arnault, Souvenirs d'un Sexagé' naire, t. IV, p. 217 et suiv.

ie Paris à Abbeville, pour y voir sa mère, le, ses vieux professeurs; il se remettait près de ceux-ci. Il aimait tendrement sa uand elle venait à Paris, elle l'avait tout Un jour, FArchi-Chancelier Cambacérès, il allait souvent, lui dit : « Vous viendrez ez moi demain. » — Je ne puis pas, Mon- ', répondit-il, je suis invité. » — « Chez 3ur donc? » répliqua le second personnage »re. — « Chez ma mère, » repartit le poëte.

trait rappelle de loin la belle carpe que en réponse à une invitation de M. le Duc, t à récuyer du prince, et qu'il tenait absok manger en famille avec ses pauvres engrand Racine qu'il était.

;te plaisant toujours que le personnage là-bas M. le Duc, se trouve ici devenu le Cambacérès*.

oye, sans ambition, sans un ennemi, très- , très-vif au plaisir, très-amoureux des mi ainsi. Il n'était pas encore malade et d'ânesse, et certaines historiettes que des es, qui d'ailleurs l'ont connu, se sont plu r sur son compte, ne sont, je le répète, jeux d'imagination, et comme une sorte ide romanesque qu'on a essayé de rattanom de l'auteur de la Chute des Feuilles Vêle mourant. Il ne devint malade de la

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MILLBVOYE. Il

poitrine qu'an an avant sa mort; jusque-là il était seulement délicat et volontiers mélancolique, bien qu'enclin aussi à se dissiper. On doit croire qu'en avançant dans la jeunesse, et plus près du moment où sa santé allait s'altérer, sa mélancolie augmenta, et par conséquent son penchant à l'élégie. Le premier livre des poésies rangées sous ce titre porte l'empreinte de cette disposition croissante et de ces présages. C'est alors que les beautés attrayantes,* volages, passaient et repassaient plus souvent devant ses yeux :

Elles me disaient : « Compose De plus gracieux écrits, Dont le baiser, dont la rose, Soient le sujet et le prix. »

A cette voix adorée Je ne pus me refuser, Et de ma lyre effleurée Le chant n'eut que la dure© De la rose ou du baiser.

Dans le Poète mourant, admirable soupir, qui est toute son histoire, les pressentiments vont à la certitude, et l'on dirait qu'il a écrit cette pièce d'adieux, à la veille suprême, comme Gilbert et André Chénier :

Compagnons dispersés de moij triste voyage, mes amis, ô vous qui me fûtes si chers!

De mes chants imparfaits recueillez l'héritage, Et sauvez de l'oubli quelques-uns de mes vers.

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la MILLEVOYIL

Et VOUS par qui je meurs, vous à qui je pardooney Femmes! etc., etc

Le poëte de Millevoye meurt pour avoir trop goûté de cet arbre où le plaisir habite avec la mort; l'extrême langueur s'exhale dans cette voix parfaitement distincte, mais affaiblie ; il n'a pas su dire à temps comme un élégiaque plus récent, qui s'écrie sous une inspiration semblable :

Otez, ôtez bien loin toute grâce émouvante, Tous regards où le cœur se reprend et s'enchante; Otez l'objet funeste au guerrier trop meurtri I Ces rencontres, toujours ma joie et mon alarme, Ces airs, ces tours de tête , ô femmes, votre charme; Doux charme par où j'ai péri I

Le service qu'il réclamait de ses amis pour ses vers à sauver du naufrage, Millevoye le rendait alors môme, autant qu'il était en lui, à ceux d'André Chénier. Le premier, il cita des fragments du poëme de V Aveugle dans les notes de son second livre d'Élégies, de même que M. <ie Chateaubriand avait cité la Jeune Captive. Millevoye ignorait que ce morceau, par lui signalé, d'un poëte inconnu, et les autres reliques qui allaient suivre, effaceraient bientôt toutes ses propres tentatives d'élégie grecque, et, s'il l'avait su, il n'aurait pas moins cité dans- sa candeuiv : toute jalousie, même celle de l'art, était loin de lui. Ce second livre des Élégies de Millevoye reste bien inférieur au premier.

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quoique rintention en soit plus grande. Mais, chez Millevoye, l'art en lui-même est faible, et ce poète charmant, mélodieux, correct, a besoin de la sensibilité toujours présente. Comme il a manqué, par exemple, ce beau sujet d'Eschyle désertant Athènes qui lui préfère un rival! Je cherche, j'attends quelque écho de ce grand vers résonnant d'Eschyle, et je ne trouve que notre alexandrin clair et flûte. Millevoye n'a pas l'invention du style, l'illumination, l'image perpétuelle et renouvelée; il a de l'oreille et de l'âme, et, quand il dit en poëte amoureux ce qu'il sent, il touche. Hors de là, il manque sa veine.

Nous avons comparé plus d'une fois la muse d'André Chéniér au portrait qu'il fait lui-môme d'une de ses idylles, à cette jeune fille, chère à Paies, qui sait se parer avec un art souverain dans ses grâces naïves :

De Pange, c'est vers toi qu'à l'heure du réveil Court cette jeune fillo au teint frais et vermeil : Va trouver mon ami, va, ma fille nouvelle, Lui disais-je. Aussitôt, pour te paraître belle. L'eau pure a ranimé son front, ses yeux brillants : D'une étroite ceinture elle a pressé ses flancs, Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa této. Et sa flûte à la main

La muse de Millevoye est bergère aussi, mais sans cet art inné qui se met à tout, et par lequel la fille

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de Chénîer, sous sa corbeille, s'égale aisément aux reines ou aux déesses. Elle, sensible bergère, pour emprunter à son poëte môme des traits qui la peignent, elle est assez belle aux yeux de l'amant si, au sortir de la grotte bocagère où se sont oubliées les heures, elle rapporte

Un doux souvenir dans son âme, Dans ses yeux une douce flamme, Une feuille dans ses cheveux.

Le trofsième livre d'Élégies de Millevoye se compose d'espèces de romances, auxquelles on en peut joindre quelques autres encadrées dans ses poëmes. J'avais lu la plupart de ces petits chants, j'avais lu ce Charlemagne, cet Alfred, où il en a inséré; je trouvais l'ensemble élégant, monotone et pâli, et, n'y sentant que peu, je passais, quand un contemporain de la jeunesse de Millevoye et de la nôtre encore, qui me voyait indifférent, se mit à me chanter d'une voix émue, et l'œil humide, quelques-uns de ces refrains auxquels il rendit une vie d'enchantement; et j'appris combien, un moment du moins, pour les sensibles et les amants d'alors, tout cela avait vécu, combien pour de jeunes cœurs, aujourd'hui éteints ou refroidis, cette légère poésie avait été une fois la musique de l'âme, et, comment on avait usé de ces chants aussi pouri charmer et pour aimer. C'était le temps de la mode

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d*Ossîan^et d'un Charlemagne enjolivé, le temps de la fausse Gaule poétique bien avant Thierry, des Scandinaves bien avant les cours d'Ampère, de la ballade avant Victor Hugo; c'était le style de 1813 ou de la reine Hortense, le beau Danois de M. Alexandre de Laborde, le Vous me quittez pour aller à la gloire de M. de Ségur. Millevoye paya tribut à ce genre, il en fut le poëte le plus orné, le plus mélodieux. Son fabliau d*Emma et d*Éginhard offre toute une allusion chevaleresque aux mœurs de 1812, sur ce ton. Il nous y montre la vierge au départ du chevalier,

Priant tout haut qu'il revienne vainqueur, Priant tout bas qu'il revienne fidèle *.

11 y a loin de là à Ja Neige, qui est le même sujet traité par M. de Vigny dans un tout autre style, dans un goût rare et, je crois, plus durable, mais qui a aussi sa teinte particulière de 1824, c'est-àdire le précieux.

i. TibuUe avait dit, élégie première, livre II t

Vos celebrem cantate Denm , pecorique vocale Voce, palam pecori, clam sibi quisque vocet

Le premier et le plus grand exemple de ce genre d'arrièrepensée, de cette duplicité de sentiments, non plus seulement gracieuse, mais pathétique et touchante, se rencontre dans Homère au chant XIX de V Iliade, quand les captives conduites par Briséis se lamentent autour du corps de Patrocle , « tout haut sur Patrocle, mais au fond chacune sur soi-même et sur son propre malheur. »

Parmi lès romances de Millevoye, les amateurs distinguent, pour la tendresse du coloris et de l'expression, celle de Morgane (dans le poëme de Charlemagnc) ; la fée y rappelle au chevalier le bonheur du premier soir :

L'anneau d'azur du serment fut le gage * Le jour tomba; Tastre mystérieux Vint argenter les ombres du bocage, Et l'univers disparut à nos yeux.

Je recommanderai encore, d'après mon ami qui la chantait à ravir, la romance intitulée le Tombeau du Poète persan, et ce dernier couplet où la fille du poète expire sous le cyprès paternel :

Sa voix mourante à son luth solitaire Confie encore un chant délicieux, Mais ce doux chant, commencé sur la terre, Devait, bélasi s'achever dans les cieux.

Il y a certes dans ces accents comme un écho avant-coureur des premiers chants de Lamartine, qui devait dire à son tour en son Invocation :

Après m*avoir aimé quelques jours sur la terre, Souviens-toi de moi dans les cieux.

En général, beaucoup de ces romances de Millevoye, de ces élégies de son premier livre où il est tout entier, et j'oserai dire sa jolie pièce du Déjeuner même, me font l'effet de ce que pouvaient

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être plusieurs des premiers vers de Lamartine, de ces vers légers qu'à une certaine époque il a brûlés, dit-on. Mais Lamartine, en introduisant le sentiment chrétien dans Télégie, remonta à des hauteurs inconnues depuis Pétrarque. Millevoye n'était qu'un épicurien poëte, qui avait eu Parny pour maître, quoique déjà plus rêveur.

Si Ton pouvait apporter de la précision dans de semblables aperçus, je m'exprimerais ainsi : Pour les sentiments naturels, pour la rêverie, pour l'amour filial, pour la mélodie, pour les instincts du goût, l'âme, le talent de Millevoye est comme la légère esquisse, encore épicurienne, dont le génie de Lamartine est l'exemplaire platonique et chrétien.

En refaisant le Po'éle mourant dans de grandes proportions lyriques et avec le souffle religieux de l'hymne, l'auteur des secondes Méditations semble avoir pris soin lui-même de manifester toute notre idée et de consommer la comparaison. Si glorieuse qu'elle soit pour lui, disons seulement que l'un n'y éteint pas entièrement l'autre. Le Po'éte mourant de Millevoye, à distance du chantre merveilleux, garde son accent, garde son timide et plus terrestre parfum ; églantier de nos climats, venu avant l'oranger d'Italie *.

i. Nous retrouvons ce rapport de Millevoye à Lamartine délicatement exprimé dans une page du roman de Madame de

î a jeté, sous le titre de Dizains et de ne certaine quantité d*épigrammes d'un ux, d'une pensée fine ou tendre. Le

Phénix et de la Colombe est pour le 1 une petite élégie. Il a fait quelques épi- ' roprement dites, sans fiel ; de ce nombre ie qui pourrait bien avoir trait à Suard.

5, au reste, sa seule inimitié littéraire, )araît pas avoir été bien vive, pas plus )n objet.

'oye n'avait pas de passions littéraires, encore moins de politiques. Le bon

son biographe sous la Restauration, a faire de lui un pieux Français dévoué gitime. Un autre biographe, après 1830

M. de Pongerville, a voulu nous le mme un fidèle de l'Empire. Millevoye té l'un, et commençait à fêter l'autre, a France, mais il n'avait, de bonne

aucune des flammes de nos orages; le ui, comme dans l'Églogue, était le Dieu les loisirs : en tout, un poëte élégiaque.

î s'était marié dans son pays vers 1813 ; ^re, sa vie semblait devoir se poser. Un

I. Saînt-Valry (t. I, 315). — Il a de plus, par es ballades ou romances, par sa dernière surtout, roi, donné le ton et la note aux premières do îs-Valmore.

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jour qu'il avait à dîner quelques amis à Épagnette, près d'Abbeville, une discussion s'engagea pour savoir si le clocher qu'on apercevait dans le lointain était celui du Pont-Remy ou de Long» deux prochains villages. Obéissant à Tune de ces promptes saillies comme il en avait, le poëte se leva de table à l'instant, et dit de seller son cheval pour faire lui-même cette reconnaissance, cette espèce de course au clocher. Mais à peine était-il en route, que le cheval, qu'il n'avait pas monté depuis longtemps, le renversa. Il eut le col du fémur cassé, et le traitement, la fatigue qui s'ensuivit, déterminèrent la maladie de poitrine dont il mourut, le 12 août 1816. Il avait passé les six dernières semaines à Neuilly, et ne revint à Paris que tout à la fin; la veille de sa mort, il avait demandé et lu des pages de Fénelon.

Son souvenir est resté intéressant et cher; ce qui a suivi de brillant ne Fa pas effacé. Toutes les fois qu'on a à parler des derniers éclats harmonieux d'une voix puissante qui s'éteint, on rappelle le chant du cygne, a dit Buffon. Toutes les fois qu'on aura à parler des premiers accords doucement expirants, signal d'un chant plus mélodieux, et comme de la fauvette des bois ou jiu rouge-gorge au printemps avant le rossignol, le nom de Millevoye se présentera. Il est venu, il a fleuri aux premières brises; mais l'hiver recom-

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mençant Ta interrompu. Il a sa place assurée pourtant dans T histoire de la poésie française, et sa Chuîe des Feuilles en marque un moment.

Sainte-Beuve.

1" juin 1837.

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L'Élégie est uo genre de composition naturel à Thomme. Si le premier chanl des premiers humains fut un hymne, le second fut sans doute une Élégie. D'abord^ la chiite d'un arbre en fleur, les ravages du torrent, la perte d'un agneau chéri, inspirèrent les accents nouveaux de la plainte. Bientôt l'amour, dont l'origine, comme celle de la poésie, remonte au berceau du monde, exprima naïvement ses joies inquiètes, ses craintes sans objet, son bonheur toujours mêlé de quelque tristesse. A ce vague sentiment de douleur succéda la douleur réelle. Prima mors, primi parentes j pri-mus Inclus, tels furent les vrais sujets de larmes; et quand les larmes eurent abondamment coulé, le besoin d'exprimer ses peines fit naître sans art les chants destinés au deuil.

f L'Élégie se plut longtemps aux déserts. Là le Sauvage prisonnier entonnait son cantique de mort ; l'Arabe déplorait la perte de son coursier ou l'abandon de sa maî-

U SUR L'ÉLÉGIB.

tresse; Tlndien, partant pour Texil, regrettait de no pouvoir emporter les os de ses pères.

Les livres saints respirent cette mélancolie dont le charme mystérieux s'augmente encore de la naïveté des anciens jours. Ce sont les adieux de Noémi à ses filles infortunées, ceux de la fille de Jephté à ses compagnes et à la vie; c'est David pleurant, au pied du fielboé, Salil et Jonathas; c'est Rachel qui a perdu ses fils et qui ne veut pas être consolée parce qu'ils ne sont plus *. Tour à tour les misères de Job, la captivité des Hébreux, les lamentations des prophètes, prêtèrent à la lyre sacrée des sons douloureux et sublimes.

C'est ainsi que l'Élégie existait sans loi et sans nom avant que la Grèce, foyer universel de la poésie, lui donnât des formes et des attributions particulières. Le nom primitif qu'elle y reçut semblait la consacrer exclusivement aux larmes. On la récitait aux funérailles ; on la gravait sur les tombeaux *. Elle prit par degrés plus d'extension. Dans un chapitre sur la bibliothèque d'Euclide, le savant Barthélémy distinguo de la manière suivante le caractère de l'Élégie grecque :

« Avant la découverte de l'art dramatique , les poêles à qui la nature avait accordé une âme sensible et refusé le talent de l'épopée, tantôt retraçaient dans leurs tableaux les désastres d'une nation ou les infortunes d'un

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