Et noluit consolcu'i quia non sunL
2. Horace, dans une de ses odes, désigne les vers élégiaques pai l'épithète miserabiles; mais il représente l'Élégie sous un double rapport dans ces deux veis de VArt poétique :
Versibus impariier junetis querimonia jnimum, Alox ctiam inclusa est voli sentciUia compos, •
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SUR rÉLÊGIB. 8Î5
personnage de l'antiquité, tantôt déploraient la mort d'an parent ou d'un ami , et soulageaient leur douleur en s'y livrant. Leurs chants plaintifs, presque toujours accompagnés de la flûte, furent connus sous le nom d'Élégies ou de Lamentations... L' Élégie peut soulager nos maux quand nous sommes dans l'infortune; elle doit nous inspirer du courage quand nous sommes près d'y tomber. Elle prend alors un ton plus vigoureux, et, employant les images les plus fortes, elle nous fait rou> gir de notre lâcheté, et envier les larmes répandues aux funérailles d'un héros mort pour le service de la patrie. C'est ainsi que Tyrtée ranime l'ardeur éteinte des Spartiates, et Gallinus celle des habitants d'Éphèse... Lasse enfin de gémir sur les calamités trop réelles de l'humanité, l'Élégie se chargea d'exprimer les tourments de l'amour. Plusieurs poëtes lui durent un éclat qui rejaillit sur leurs maîtresses. Les charmes de Nanno furent célébrés par Mimnerme de Colopbon , qui tient un des premiers rangs parmi nos poètes; ceux de Battis le sont tous les jours par Philétas de Cos, etc. » Tels sont les détails que l'auteur d'Anacharsis met dans la bouche d'Euclide. Il en résulte que l'Élégie antique s'étendait fort au delà des limites qu'on se plaît à lui imposer. C'était le genre qui , dans sa noble et majestueuse simplicité, se rapprochait le plus du ton de la poésie épique. Les poëtes grecs qui l'ont fait fleurir sont nombreux. Quintilien se borne à citer Callimaque et Philétas, et n'en dit qu'un seul mot; il réserve l'admiration pour Archiloque, plus connu par ses ïambes que par ses vers élégiaques. 11 lui trouve du sang et des nerfs , sans observer si ces nerfs et ce sang ne. convenaient pas mieux
86 SUR L'ÉLéCIH. •
dans la satire. Prodigue de louanges àl'égard d'Archîloque, il se montre plus économe envers Simonide, qu'il juge un peu mince, D*ailleurs il le trouve assez capable d'exciter Tattendrissement : Féloge est lui-même un peu mince. Le savant rhéteur aurait*il voulu diminuer en faveur des Latins le mérite de leurs modèles? Aurait-il regretté de ne pouvoir appliquer à TÉlégie ce qu'il disait de la satire : tota nostra est î Mais ne demeurâtil aucune trace de TÉlégie grecque, on retrouverait toutes ses formes, toute sa physionomie dans plusieurs passages du divin Homère et dans les chœurs de plusieurs tragédies que ses poëmes ont inspirées. Qui refuserait le nom d'Élégies aux adieux d'Andromaque et d'Hector, aux plaintes de cette même Andromaque sur le corps défiguré d'un époux? « voulez-vous, dit l'auteur du Voyage déjà cité, voulez-vous le modèle d'une Élégie aussi courte que touchante? vous la trouverez dans Euripide. Andromaque, transportée en Grèce, se jette aux pieds de la statue de Thétis, de la mère d'Achille : elle ne se plaint pas de ce héros; mais, au souvenir du jour fatal où elle vit Hector traîné autour des murailles de Troie, ses yeux se remplissent de larmes, elle accuse Hélène de tous ses malheurs; elle rappelle les cruautés qu'Hermione lui a fait éprouver; et, après avoir prononcé une seconde fois le nom de son époux , elle laisse couler ses pleurs avec plus d'abondance. » C'est peutêtre le seul morceau remarquable de Y Andromaque d'Euripide, pièce assez médiocre, surtout comparée à la belle tragédie de Racine.
Il parait que du temps d'Horace on recherchait encore sérieusement l'inventeur des vers élégiaques :
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Quts tamên exiguos elegos emserit auctor, Grammatici certant, et adhuc sub judice lis est.
Quoique pareille.découverte ne fût pas de la plus haute importance, les rhéteurs et les grammairiens n'auraient pas laissé fuir une si belle occasion de conjecturer. Peutêtre eût-il mieux valu prendre simplement la peine d'entendre le vers d*Horace, et ne pas interpréter à faux, comme la plupart l'ont fait, le mot exiguos j lequel ne se rapporte pas aux limites du genre, mais bien à la brièveté du pentamètre qui termine le distique élégiaque.
Que Strabon attribue tour à tour la gloire équivoque de cette invention à Callinus ou à Mimnerme, il n'est pas moins vrai que le retour continuel du distique finit k la longue par fatiguer excessivement Toreille. La nécessité de renfermer un sens complet en si peu d'espace ajoute encore à la monotonie. Ce mètre, inégal quoique régulier, fut cependant appliqué dans la suite à de longs ouvrages d'une autre nature. On cite un poëte nommé Pigrès, qui s'était flatté d'embellir Homère en intercalant après chaque hexamètre de Y Iliade un potit pentamètre de sa façon. Il était possible d'obtenir le ridicule à moins de frais.
Plus heureux, nous ne sommes asservis à aucune mesure déterminée. L'oreille et le goût nous avertissent du mètre et du rhythme commandés par le sujet. Que notre Élégie soit en grands ou en petits vers , qu'on la divise en stances, qu'on la coupe par des refrains, elle n'en est que plus variée. Ce sont des avantages qu'elle possède parmi nous à défaut de quelques autres qu'on lui a ravis et qu'il est juste de lui restituer.
Pourquoi les Romains, imitateurs trop timides, n'ont-
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ils jamais essayé de la reproduire sous toutes ses formes? L'unité du genre leur eût-elle semblé préférable à sa diversité? Non, sans doute; les seules bucoliques de Virgile admettent, comme celles de Théocrite, plusieurs tons et plusieurs sujets. Élégîaque dans Alexis, dans Daphnis, dans Gallus, épique dans Pollion et dans Silène , pastoral dans tout le reste, il s'est affranchi des lois symétriques inventées à froid par la minutieuse médiocrité. Ne suffît-il pas que le sujet se rattache au genre par le Ion général et par le choix des principales circonstances?
C'est dans ce choix qu'excellait Tibulle, Tibulle appelé par Horace le juge de ses écrits. Quelle vérité! quel naturel ! Comme il aime sincèrement la vie champêtre ! comme il la fait aimer ! Ses descriptions de la campagne ne sont jamais chargées. Celles de Properce, beaucoup plus longues, ne sont pas toujours exempte? de recherche. On sent que l'un a besoin d'une digression poétique et brillante, que le seul besoin de l'autre est de retracer souvent l'objet de ses goûts paisibles. Le talent de Tibulle est tel qu'on se représente Tibulle lui-même, doux, simple et sans ambition. A la pureté, à l'élégance, à l'harmonie de ses vers, à leur air de facilité même, on doit juger qu'il les travaillait avec soin. Aussi ses contemporains le nommaient- ils culte Tibulle. On a reproché à notre grand Racine la monotonie de la perfection, ce qui m'a toujours paru assez étrange. Peut-être en modifiant cette idée la rendrait-on plus convenable à Tibulle, qui, n'étant pas comme Racine soutenu par l'intérêt dramatique, retombe sans cesse dans les mêmes formes, monotone à la fois par le rhythme, par les su-
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jets, et même par Fanalogie parfaite des images. Le tour optatif, mouvement naturel aux cœurs tendres, est prodigué dans TibuIIe, mais souvent avec tant de bonheur qu'on est forcé d'en pardonner l'abus. Il revient aussi avec complaisance sur les évocations magiques et autres détails mystérieux, très-compatibles avec la faiblesse et la crédulité de Tamour. Libre de soins, exempt d'affaires, sans liens à la ville, maître de jouir du calme des champs , Tibulle a dû beaucoup méditer, beaucoup rêver, puisqu'il a si peu produit dans cette plénitude de loisirs. Serait-ce que l'amour eût tellement occupé sa vie qu'il en fût devenu l'unique intérêt? Non; l'amour de Tibulle fut plutôt un sentiment doux qu'une passion violente. Properce était plus fécond ; son âme était pourtant plus agitée : il passait continuellement d'un excès à l'autre, tour à tour divinisait et couvrait d'ignominie l'objet de ses feux, tantôt l'accablait de reproches, tantôt menaçait de le punir, et toujours finissait par lui demander pardon. Ces bizarreries, ces inégalités peignent l'amour tel qu'il est, et se prêtent surtout aux mouvements animés de la poésie. C'est l'unique avantage qui balance l'infériorité générale de Properce à l'égard de Tibulle. Il est un âge où Properce paraît plus poëte que son émule. Pourquoi? parce que Ton n'est frappé que des efforts qu'il faut pour l'être ; parce que son fastidieu x étalage d'érudition mythologique semble de la poésie lorsqu'il n'est, à vrai dire, que de l'emphase; parce qu'enfin l'inexpérience préfère à ce qui touche le but ce qui s'efforce de le dépasser. Toujours des comparaisons avec les amours de l'antiquité, comme si des amants pouvaient se comparer à d'autres qu'à eux-mêmes; tou-
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jours des dieux entre Cynthie et Properce, comme s'il ne devait pas voir tous ses dieux en elle seule! Il avait i)ien senti le mérite particulier de Tibulle, ce froid Boileau (puisqu'on a osé l'appeler ainsi) quand il disait ave^ tant de justesse et de grâce,
Qu*Âmoar dictait les vers que soupirait Tibulle.
Il reste à Properce des qualités précieuses, le feu, le mouvement, l'énergie. Si la multiplicité des digressions n'ajoutait trop souvent à la monotonie qu'il veut rompre, si le goût présidait plus fréquemment au choix de ses -détails, si surtout le poëte se cachait mieux, les amateurs de parallèles se verraient condamnés à de longues incertitudes entre les deux rivaux, et la palme resterait longtemps suspendue. Mais n'est-il donc qu'une seule palme? n'est-il qu'une sorte de talent? Félicitons-nous ■de ce que la manière de Tibulle ne soit pas celle de Properce. Nous possédons deux plaisirs pour un, deux richesses pour une.
Properce a composé plus de quatre-vingts Élégies, et ne célèbre qu'une seule beauté. Tibulle n'a laissé que vingt-quatre Élégies proprement dites, puisque le quatrième livre, dont on lui a contesté l'ensemble, ne contient que le panégyrique de Messala en grands vers, des -fragments la plupart médiocres, et enfin telle pièce qu'on rougirait d'attribuer à Tibulle. Eh bien, en si peu d'espace, il change quatre fois d'héroïne. Délie, Némé- :Sis, Néère et Sulpitie , ont à peine le temps de se succéder. Un tel défaut d'unité doit essentiellement nuire à i'intérôt. Il suffisait au poëte de ne nommer qu'une seule lémme dans ses vers, dût-il en avoir aimé plusieurs
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dans sa vie. La fidélité poétique n'en exige pas davantage. Properce ne mérite ni ce reproche, ni un autre encore plus grave que je me garderai bien de spécifier. ' Tibulle mourut jeune : Ovide, né le même jour que Tibulle, lui sun'écut pour ie pleurer. 11 lui consacra la plus touchante de ses Élégies , celle où il s'est le plus rapproché d'un si rare modèle. Cette pièce, jointe à sa dernière nuit à RomCy et à quelques morceaux épars, est tout ce qu'on a retenu des Élégies d'Ovide, qui , à cinquante ans, exilé en Scythie, on ne sait pourquoi, trouve le secret de rassurer ses lecteurs sur son sort, tant il badine ingénieusement avec sa douleur, tant il reste fidèle à l'esprit lorsque tout l'abandonne sur la terre. Consolons-nous : Ovide, poëte élégiaque, ne nous eût pas donné ses brillantes Métamorphoses, chef-d'œuvre de poésie, admirable par une qualité qu'il ne semblait point admettre, l'art de la composition.
Je ne crois pas qu'il soit arrivé à d'autres qu'au P. Le Jay de doner aux Élégies d'Ovide la préférence sur celles de Tibulle et de Properce : on voit que ce jésuite , qui écrivait ordinairement dans la langue de Quintilien, n'avait guère que cela de commun avec lui. Je préfère encore le jugement sans conséquence d'un autre commentateur qui, au lieu de caractériser le talent de Catulle, aime mieux nous apprendre que ce poëte avait la teint coloré, le nez médiocrement long et les dents fort blanches. A ces qualités il en joignait une non moins essentielle, celle de grand poëte. Le bel épithalame de Thétis et Pelée est une des productions latines où la couleur grecque soit le mieux reproduite : ouvrage supérieur dans tcus les temps, mais véritable phénomène,
si Ton pense qu'il a précédé Virgile, et que Virgile s'en est enrichi. C'est enrichir aussi Catulle que de le réduire, comme le fait judicieusement M, de La Harpe , à une douzaine de pièces exquises, irréprochables sous le rapport du goût et des mœurs. Jetés au hasard dans un recueil anthologique, les seuls vers sur l'Oiseau de Lesbie eussent établi la réputation d'un poëte ancien. Il travailla peu, et dès lors il ne fit point ombrage. Borner le nombre de ses succès, n'est-ce pas en quelque sorte passer une transaction avec l'envie? L'accent de l'Élégie, qui se fait sentir dans plusieurs passages de Catulle, est plus prononcé dans ses Adieux d'Ariane. Est-ce assez pour le constituer poëte élégiaque? L'absence du rhythme consacré au genre, et la rareté des sujets qui s'y rapportent lui interdiraient-ils cette dénomination? Il faudrait donc l'exiler du domaine de l'Élégie, comme Platon bannissait les poètes loin de sa République, avec des couronnes et des parfums.
Je ne sais si je dois ajouter au nom des poè'tes élégiaques dont je viens de parler, celui de Gallus, leur contemporain et leur ami. A moins que les beaux vers composés pour lui par Virgile, dans la dijcième églogue, ne soient réputés sa propre richesse, sa célébrité sera douteuse. Peu de vers sont plus durement fabriqués que les siens : personne cependant n'en avait inspiré de plus doux.
Qu'un poëte moderne essaye à varier les formes et les sujets de l'Élégie , on crie au novateur, on lui oppose TibuUe et Properce; c'est TibuIIe et Properce qu'il invoquera pour exemple et pour appui de son système. On verra combien ils attachent de prix à la variété. La
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quatrième pièce du premier livre de Tibulle esl-elle autre chose que T ingénieux fragment du nouvel art d*aimer mis dans la bouche d'un dieu? Le ton, la forme, le cadre, tout est changé, et personne ne songe à s'en plaindre. La septième du même Hato peint avec finesse les ruses, les subtilités de l'amour, prévient et embar* fasse la jalousie par des aveux et des conseils : c*est une scène vive et piquante qui ne diffère de celle de Térence que par un accent plus poétique. Properce s'abandonne bien plus encore à la liberté de ses compositions. Tantôt il détaille dans une pièce entière les apprêts d'une pompe triomphale ; tantôt il représente les malheurs de l'avarice. Ici la fable de Vertumne; là une lettre d'Aréthuse à Lycotas; plus loin la défaite de Cacus. Certes, l' Élégie ne reconnaît point là ses sujets accoutumés ; elles sont pourtant classiques, elles se retrouvent dans les modèles. On ferait un bon ouvrage sur les préventions litléraii*es et les préjugés poétiques.
Peut-être avec du temps, des soins, de profondes études et de longues méditations sur l'art, découvrirat-on encore des sentiers nouveaux au milieu des routes anciennes. Ne désespérons pas du talent, si nous ne voulons pas qu'il désespère de lui.
Le caractère de TËlégie est ordinairement simple et tempéré. Elle se compose d'une suite de circonstances intéressantes et naturellement exprimées. Même en chantant le bonheur, elle peut conserver la teinte de tristesse qui lui est propre. Ce mélange d'impressions opposées ajoute à son effet. Elle se platt surtout au souvenir de ce qui n'est plus; elle aime à consacrer, comme l'a dit un de nos poètes,
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Le regret du plaisir, et même de la peine.
Il n*est point pour elle d'objet inanimé; pour elle les ruines sont vivantes, la solitude est peuplée, et la tombe a* cessé d'être muette. Évoqués par ses chants, des mânes chéris semblent , sous leur forme première, revenir au jour pour s'entretenir avec elle. l'ingénieuse allégorie que celle d'Orphée, qui retrouve Eurydice tandis qu'il la chante, et dont le bonheur s'évanouit avec ie dernier son de sa lyre!
Les sujets passionnés ne conviennent pas moins à l'Élégie; mais ils ne peuvent franchir un certain degré d'exaltation sans sortir des bornes prescrites. Les éclats de la fureur, les cris du désespoir lui sont interdits, ils détruiraient le charme de la tristesse. Tel admirable monologue de nos tragédies ne formerait qu'une Élégie assez ridicule, à peu près semblable aux amplifications connues sous le nom d'héroîdes, genre détestable et faux qui se retrouve à deux époques bien marquées de la décadence des lettres. Si la vérité, si le naturel font l'essenco do toute poésie, où doivent-ils dominer si ce n'est dans une sorte d'ouvrages où , selon le précepte du maître, il faut que le cœur parle seul ! La recherche , la déclamation, défauts partout condamnables, y seraient des vices odieux. L'esprit même, non cet esprit qui, nécessaire au talent, préside à l'ordonnance de ses travaux en rapprochant des rapports éloignés, mais les saillies, les brillantes vanités du style, y rappelleraient le pulcher assuitur pannus dont parle Horace, et \o non erat his locus.
Je ne sais de quel compositeur on a dit : « Sa musique
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était douce et triste à la fois comme le souvenir du bon* heur passé, » ce qui me semble merveilleusement appli* cable à TËlégie. L'échelle des tons qu'elle parcourt n'a pas besoin d'une grande étendue. Elle peut varier se» accents, mais qu'elle se garde bien de les forcer.
Les femmes sont les juges les plus délicats de ces convenances. Les plaintes emportées d'un amant les touchent moins qu'elles ne les effrayent. Les cris d'un furieux repoussent jusqu'au fond de leur cœur un aveu, prêt à s'échapper.
Quelques femmes de l'antiquité grecque (car il est remarquable qu'on ne cite, en poésie, aucune femme célèbre chez les Aomains) obtinrent de brillants succès dans le style lyrique. Corinne triompha de Pindare luimême; et l'on ne dit pas qu'elle fût belle. Par quelle contradiction singulière celles pour qui les Muses semblaient avoir réservé les accents de la douce Élégie, n'ont-elles su que l'inspirer? Pourquoi ont-elles réussi de préférence dans un genre bien moins conforme à leurorganisation? Une seule avait reçu de la nature lesgermes brûlants de la poésie la plus audacieuse, la plus sublime : la désigner ainsi, c'est avoir nommé l'immortelle Sapho. Si son âme trop active avait pu se reposer quelques instants sur elle-même, si l'amour n'eût consumé avant l'âge son talent et sa vie, Sapho serait assiseau premier rang des poêles élégiaques. Que de mouve^ ment, que de chaleur dans cette Ode à Vénus, que Vénus même eût dictée 1 Quel désordre plein de charme, quel abandon passionné dans ce petit nombre de fragments dont la suite nous est dérobée, ou plutôt sortis sans suite d'une âme orageuse qui les laissait échapper
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e"" n'y revenait plus! Quelques vers, jetés comme au hasard, retracent plus vivement ses impressions que ne Teût fait la pièce la plus détaillée. D'un trait, elle forme un tableau : on la voit, on Tentend, on la reconnaît, non-seulement à son langage, mais à son regard, à son maintien. Quelle est cette jeune fille, qui n*est belle que du sentiment qui Tanime; qui, Tair distrait, les yeux chargés d'amour, pâlit et rougit presque à la fois; qui, assise à côté de sa mère, cherche autour d'elle un objet absent, laisse tomber sa tâche imparfaite , et s'écrie : « ma mère! ma mère ! mon travail s'échappe de mes « doigts; un nuage est sur mes yeux; je me soutiens a à peine. » C'est elle, c'est Sapho languissante, respirant le plaisir et l'amour, et brûlant de combler ses désirs ou du moins de les tromper. Notre admirable Racine a imité d'elle ce beau mouvement de Phèdre, comme elle en proie aux fureurs de Vénus :
Dieux ! que ne suis-je assise à Tombre des. forêts I Quand pourrai-je à travers une noble poussière Suivre de l'œil un char fuyant dans la carrière î
On a souvent cité ces vers comme un modèle du ton de l'Élégie. Je trouverai bientôt l'occasion d'examiner combien y eût excellé le talent supérieur de Racine. Je reviens à Sapho, pour regretter qu'elle ne se soit pas livrée à une sorte de composition où l'appelaient èpécialement la nature de son génie et la situation de son âme. Alors, comme on le dît en termes positifs, on eût pu dire, figurément, qu'elle avait ajouté des cordes à la lyre; elle eût joint à l'honneur d'introduire un rhythme nouveau le mérite de donner une existence nouvelle à
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un genre d'Ëlégîe qu'elle eût aussi décoré de son nom. Oh 1 quels sons douloureux et tendres seraient sortis de sa lyre amoureuse et désordonnée I rochers de My tilène I promontoire de Leucade! vous retentiriez encore de ses derniers accents I arrivés jusqu'à nous, ils seraient tout ensemble le modèle et le désespoir de qui veut chanter ' l'amour.
Depuis l'antiquité jusqu'aux temps modernes, pas une femme ne se présente dans la carrière élégiaque; et pour en trouver une, il ne faudrait pas moins qu'une foi parfaite aux productions moins autographes qu'hypothétiques de Clotilde de Surville. Ce qu'il y a d'incontestable, c'est la grâc^ spirituelle et naïve de la plupart de ces pièces, écrites en langage demi-vieux, remarquables d'ailleurs par des détails , des imitations et des rimes de fraîche date. Madame Deshoulières nous a donné, sous le nom d'idylle, une Élégie charmante :
Dans ces prés fleuris Qu'arrose la Seine , Cherchez qui vous mène, Mes chères brebis, etc.
Cette pièce me parait fort au-dessus de ses autres allégories, où elle abuse constamment de l'antithèse. Ici, tout est simple, naturel et touchant. Le rhythme luimôme est celui de la douleur qui ne peut soutenir longtemps sa voix, et qui l'abandonne.
De nos jours, quelques auteurs du sexe des Muses ont fait une heureuse exception à la loi commune. Elles avaient à triompher de plus d'un obstacle. Le penchant, naturel aux femmes, d'exprimer les moindres circonstances, parce que toutes ont du prix pour elles, pou-
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vait, dans leurs ouvrages, détruire l'efiFet de Tensemble par la multiplicité des détails. Une difficulté plus grande se présente à celles qui , cédant au besoin de consacrer leurs souvenirs, rappellent ce qu'elles ont inspiré, ce qu'elles ont senti; sujets délicieux, sans doute, mais plus bornés pour elles que pour nous. C'est une privation qui leur est imposée par leurs qualités mêmes. Cette pudeur, la première de leurs grâces, les condamne à ne célébrer dfe Tamour que Tespérance ou le regret. Ontelles retracé les premiers troubles d'une ardeur naissante, la puissance d'un premier regard, le charme d'un premier aveu , elles éprouvent l'embarras de poursuivre ; leur main timide soulève à peine le voile qui protège les Cendres mystères. Elles n'osent parler de l'amant heureux sans rougir; mais elles regrettent l'amant ingrat, quoique ce regret soit l'aveu d'une faiblesse passée. Elles semblent ainsi n'avoir le droit de chanter que le bonheur qui n'est pas encore et le bonheur qui n'est plus.
Ce n'est pas que l'amour passionné s'asservisse toujours, même chez les femmes, aux lois d'une réser^^e rigoureuse. Qu'Héloïse, adorant l'ombre d'un amant qui respire encore, se livre dans ses lettres brûlantes à tous les mouvements d'une âme bouleversée, qu'elle préfère à Dieu celui qui n'est plus même un homme : qu'elle le poursuive de ses feux jusqu'au pied des jiutels; le délire de ses expressions trouve son excuse <]ans l'excès de son infortune. Quoique fort savante, Héloïse n'est point auteur; elle ne compose pas, elle écrit : elle écrit à celui qui ne veut plus, qui ne doit plus l'entendre. Son éloquence est dans son désespoir.
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Jamais la plainte ne s'était élevée à nn tel degré d'exaltation et de force; mais combien elle est plus pénétrante encore, lorsque, fatiguée de ses emportements, elle retombe dans rabattement extrême qui succède toujours aux convulsions de la souffrance ! Comme alors les doux souvem'rs du passé s'unissent douloureusement aux angoisses de la situation présente I qu'ils laissent dans rame une impression profonde et triste, ces détails d'une vie autrefois paisible, ces retours amers vers des temps qui ne reviendront plus! Honneur k l'illustre Pope, qui a reproduit sans les affaiblir, et en les embellissant quelquefois, les traits énergiques ou attendrissants des lettres originales ! Colardeau, si heureusement né pour la poésie, a su répandre un charme inexprimable dans plusieurs parties de son imitation. Pourquoi faut-il que le froid phiîosophisme Tait forcé de sacrifier à son idole quelques-unes des images religieuses si analogues à la mélancolie du cloître 1 Apparemment le philosophisme porte malheur; caries vers qui remplacent les morceaux supprimés ne sont plus d'un poëte, plus môme d'un versificateur : pesamment sentencieux, péniblement abstraits, ils se traînent sans vigueur et sans grâce; mais ils plaisaient fort aux encyclopédistes.
* Dans cette Ëpître à jamais célèbre le poëte anglais a donc réuni le double avantage d'être souvent supérieur en imitant, et de conserver plus souvent encore la môme supériorité sur son imitateur. On lui doit également une Élégie intéressante sur la mort d'une jeune lady.
Les Anglais possèdent un assez grand nombre d'Élégies morales, parmi lesquelles on distingue celle de
Gray, intitulée le Cimetière de Campagne, Son mérite ne consiste pas moins dans la composition que dans les .détails; éloge rarement applicable aux productions de la poésie anglaise.
i Les autres nations ont faiblement contribué aux progrès de rÉlégie. Les Allemands , par leurs mœurs, leurs habitudes, sembleraient destinés à y réussir; mais leur manière trop détaillée, trop minutieuse, s*y retrouve, comme dans leurs romans. Cette foule de détails purement domestiques n'a guère de prix que pour eux, et touche médiocrement le lecteur désintéressé. La plupart des Élégies italiennes sont la paraphrase plus ou moins brillante des sonnets souvent trop spirituels de Pétrarque. Quant à l'Espagnol, il se plaît trop à faire parade de sa douleur, pour la restreindre à des plaintes touchantes et mesurées. Si deux modernes dont les noms ne se séparent plus n'avaient cultivé parmi nous les fleurs dont se couronne l'Élégie amoureuse, il resterait encore sur notre fécond Parnasse un champ stérile.
Clément Marot, quelquefois si naît et si tendre, se montre aussi froid que maniéré dans l'Élégie. Il n'en a guère saisi le ton et le sentiment que dans celui de ses madrigaux qui unit ainsi :
Je n'ai pas eu de vous grand avantage ; Un moins aimaut aura peut-ôtre mieux.
et dans une autre petite pièce terminée avec tant do grâce par cette apostrophe à l'Amour .
Je t*ai servi sous tous les dieux.
Ohî si l'on pouvait deux fois naître, Comme je te servirais mieux I
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J'ajouterai encore pour exemple ce rdraîn d*une de ses
chansons:
Cest la première,
Cest la dernière
Que j*ai servie et servirai.
Ronsard, trop méprisé par quelques poëtes qui ne Font pas lu, et trop imité par quelques autres, a aussi composé des Élégies, dont Tune est rappelée dans les notes de ce volume. On y reconnaît le poëte, qui, nourri des anciens, n'eut d'autre tort que de vouloir s'exprimer comme eux. Ce ne sont ni les idées ni les images qui lui manquent. Des mauvais vers de Ronsard on ferait aisément de fort bons vers grecs ou latins. II parait avoir pensé dans ces deux langues.
On eût dit que les poëtes ses contemporains et leurs successeurs se disputaient, dans TÊIégie, le prix du ridicule. Les uns, niaisement ampoulés, comparaient leur belle à tout ce qui existe de beau dans la nature, et, bien entendu, lui réservaient toujours l'avantage; les autres, beaucoup plus gais qu'ils ne croyaient l'être, démontraient leur passion en termes et en formules scolastiques. Tous enfin prétendaient à la finesse : il ne tenait pas à eux qu'ils n'eussent presque autant d'esprit que les bergers de Fontenelle.
Après avoir traversé plusieurs siècles sans rencontrer une Élégie française digne d'être citée, il faut se résigner à n'en trouver, pour ainsi dire, qu'une seule dans le grand siècle; quoique fort distinguée, elle fait encore plus d'honneur aux lettres qu'à la poésie : elle est plutôt encore une belle action qu'un b3l ouvrage. Je veux parler de la courageuse Élégie de La Fontaine sur la
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disgrâce de Fouquet. On sait par cœur {et jamais expression ne fut plus convenable] ce vers échappé ds rame:
Et c'e^t être innocent que d'être malheureux.
L'âme de La Fontaine était formée pour l'Élégie. Un fonds de tristesse aussi naïve que sa gaieté se fait sentir dans ses Fables inimitables. Que de sentiments naturels semés avec mélancolie au milieu de ses récits les plus animés ! S'il commence à dépeindre
Un mal qui répand la terreur, Mal que le ciel en sa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre...
après ces beaux vers, si, reprenant le ton de la fable, il poursuit gatment :
La peste (puîsqu*î! faut l'appeler par son ncaa) Faisait aux animaux la guerre;
bientôt il ajoute, avec un rare bonheur :
Les tourterelles se fuyaient;
Plus d'amour, partant plus de joie. *
C'est le premier trait du tableau , mais qu'il est vif et profond l Pijur forcer les tourterelles à se fuir, il fallait, en effet, que le danger fût extrême. La réflexion du second vers est charmante; elle n'appartenait qu'à La Fontaine. Pour ne pas multiplier les citations , je renvoie à la fable admirable des Deux Pigeons. Qui peut lire sans être cmu le discours adressé par son ami au pigeon voyageur :
Je ne rêverai plus que rencontre funeste ,
Oue faucons, qus rékaux. Hélas! dirai-je, il pleut:
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Mon frère a-t-îl tout ce qu*il veut, Bon souper, bon gite , et le reste?
Et le reste renferme une idée ravissante. Ce reste est tout pour un pigeon, et Ton devine que c*est l'amour. Je passe les traits du récit pour arriver à l'épilogue de ce petit poëme, oii le narrateur, par un retour naturel sur ses propres affections, s'écrie :
Hélas ! quand reviendront de semblables moments î Faut-il que tant d'objets si doux et si charmants Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète 1 Ah ! si mon cœur osait encor se renflammer !
Ne sentirai-Je plus de charme qui m'arrête?
Ai-je passé le temps d'aimer?
^rès des vers semblables, il faut fermer le livre et
rêver. L'Élégie est là tout entière.
Un spirituel académicien ^, qui a fait aussi des Fables ( fables très-jolies, surtout lorsqu'il les récitait) , a laissé un fort long discours sur l'Élégie, que je n'ai point lu, et des Élégies à sa femme, que, par malheur, je ne lui ai point entendu réciter.
L'esprit est loin de suffire à l'Élégie; le talent mômo n'y suffit pas toujours; pour rapprocher les exemples, qu'il me soit permis de franchir quelque espace, et do rappeler les essais élégiaques d'un poëte * justement célèbre à plus d'un titre, et dont notre époque doit s'iionorer, tout en signalant ses erreurs. Des imitations souvent heureuses de Tibulle et de Properce; des vers J>ien faits , mais trop ambitieux ; des expressions fortes, mais hors du genre; des tours hardis, mais forcéSi et