LES JALOUSIES LITTÉRAIRES
Ce sujet, malheureusement trop vaste, était susceptible de beaucoup plus de développements. Je me suis arrêté aux principaux traits, et j*ai circonscrit dans les bornes d^une courte épltre la matière d'une longue satire.
Quoi! le Parnasse môme a ses guerres civiles! Quoi ! d'un chétif orgueil esclaves trop serviles, Pour un frêle laurier les enfants d'Apollon Transforment en champ clos l'harmonieux vallon! Pâles, et dévorés d'une envieuse rage.
L'éloge d'un rival est pour eux un outrage !
L'un, morose auditeur, en un cercle nombreux, D'un vague et froid sourire accueille un vers heureux. Tout applaudit : lui seul, immobile à sa place. Garde, non sans dessein, un silence de glace, Aux applaudissements il ne peut consentir, Et son flegme obstiné cherche à les démentir. L'autre, plus lâche encor, Tartufe littéraire,
Cache sa fausseté sous un front débonnaire :
Si vous lui confiez, par ses dehors séduit.
L'écrit que récemment votre verve a produit, Ardent à censurer les beautés qu'il redoute, Sur tel mot énergique il sème un léger doute. Votre style est serré, plein, nerveux et précis? « Prenez garde; ce sens me paraît indécis.
« Le sublime est souvent voisin du ridicule.
« Sur ce tour trop hardi j'aurais quelque scrupule. « De ce morceau brillant il faut vous défier; « Vous feriez mieux, je crois, de le sacrifier. « Je vous parle en ami, je suis franc... » Le perfide I Cet autre, prodiguant sa louange insipide, Flatte pour mieux tromper, sait d'un coupable miel De ses intentions envelopper le fiel.
Et, tandis qu'il m'assied au trône de Racine, Aiguise contre moi l'épigramme assassine :
Il me prédit, le traître, un succès éclatant. Et sourit par avance au revers qui m'attend.
Qui sait si contre moi sa rage prévoyante N'ira point ameuter la cabale bruyante, Et, de mes déplaisirs s' enivrant en espoir, Acheter le matin ma ruine du soir?
Le Cid en main, Corneille, arrivé de Neustrie, Vit les sots contre lui déchaîner leur furie. Sous la brutale injure et le brocard sanglant L'harmonieux Racine expia son talent, Quand, loin de ses moutons, une docte bergère Quitta pour le sifflet sa musette légère; Et lorsque Sévigné, dans son style enchanteur,
Réjouit les Colins d'un oracle menteur.
Hué chez Melpomène et tombé chez Thalie, Voyez œ vieux rimeur, à la face pâlie , Mordre sa lèvre altière, et subir en grondant Ce concert de bravos, pour lui seul discordant; Si le malin plaisir en ses yeux étincelle, Malheur! trois fois malheur à la muse nouvelle! Mais si son œil est terne et son front obscurci, Apollon soit loué ! l'ouvrage a réussi.
Que risible est Torgueil du poëte qui s'aime î Dans la nature entière il ne voit que lui-même, Tout est lui. Parle-t-il ? le moi retentissant Dans sa bouche en une heure est cent fois renaissant. Écrit-il? dans ses vers, c'est lui qui se proclame : Lui seul enûn , lui seul remplit toute son âme. D'une docte amitié dédaignant les douceurs, n ne se souvient pas que les Muses sont sœurs; Il n'a goûté jamais la volupté suprême De s'entendre applaudir dans un autre soi-même, Et, ses vers exceptés, n'aimant rien qu'à demi... Malheureux I vingt succès valent-ils un ami ?
Racine I ô Boileau ! véritables modèles Des rares écrivains et des amis fidèles !
L'un à l'autre enchaînés jusque dans l'avenir. Vos deux noms fraternels n'ont pu se désunir. La mort seule brisa votre chaîne invincible. Quand l'un de vous, trop faible, hélas! et trop sensible, Disgracié d'un roi dont il blessa l'orgueil, Va payer de sa mort le refus d'un coup d'œil,
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• Avec un long effort, près de la dernière heure, Sa voix éteinte adresse à Tami qui le pleure Un seul mot où son cœur s*exhale tout entier : c Je meurs heureux, dit-il, car je meurs le premier. »
Prétendez-vous comme eux vivre dans la mémoire? Égalez leurs vertus pour atteindre à leur gloire. Un génie obscurci d'envieuses vapeurs Ne jette qu'un feu pâle et des éclairs trompeurs. Accablez de ses torts celui qui vous irrite, Mais ne déguisez point l'éloge qu'il mérite.
Par des mortels jaloux vous êtes outragés?
Soyez i'istes pour eux , et vous serez vengés.
Impifcacuvb enn?%flisî n'aiie2 point dans la lice Des sots toujours ligués réjouir la malice :
L'un à l'autre plutôt servez-vous de soutiens. Qu'ils renaissent pour vous, ces heureux entretiens Où s'échaufiFe l'esprit, où l'âme se réveille. Où le choc fait jaillir la flamme qui sommeille, Où le goût, rallumant son antique flambeau, Avertit l'écrivain des nuances du beaul Songez-y , les enfeints divisés par la haine Appauvrissent bientôt le paternel domaine :
N'immolez point le vôtre à de fougueux débats. Dispuiez- vous la palme, et ne la brisez pas.
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