SUR UNE FIGURE DE RACCHUS
sera permis de faire remarquer que ce personnage mythologique, reconstruit par Jupiter, avait une épaule d'ivoire pour remplacer celle qu'avait mangée Cérès, distraite par la perte de sa fille. La fable ne parle pas du bras, et les vases peints représentent fréquemment le jeune Phrygien toujours exempt de mutilation. En sorte que le Bacchus Fejervary rappellerait beaucoup moins le fils de Tantale que certain personnage d'un drame populaire qui n'a rien d'archéologique.
Les observations qui précèdent sont, sans doute, un peu étrangères à l'érudition, et je me reprocherais de les avoir consignées ici si, à part le petit service qu'elles peuvent rendre aux antiquaires en les débarrassant d'une difficulté apparente, elles n'avaient pas une utilité générale. Il m'a toujours semblé, en effet, que pour arriver à la connaissance intime de l'antiquité, l'élude des textes et des recueils de planches était insuffisante; et je me permettrai de recommander certaines notions techniques comme de fort utiles auxiliaires. Ce n'est pas assez pour apprécier un monument, de le considérer tel qu'il se présente à nos regards dans un musée ; il faut encore se rendre compte des procédés à l'aide desquels il a été fabriqué, et pour cela le meilleur moyen est de savoir comment s'exercent de notre temps même les arts et métiers. C'est en voyant travailler les modeleurs, les mouleurs, les sculpteurs, les fondeurs, les bijoutiers, les tisseurs, les céramistes, tous ceux qui mettent en œuvre les métaux, le bois, la pierre, l'argile, qu'on peut parvenir à comprendre la raison d'une foule de détails qui, appréciés à leur juste valeur, fournissent assez souvent des indices chronologiques, et dans tous les cas ne viennent plus compliquer inutilement l'explication des représentations de l'art des anciens.
Avec l'étude de la fabrication, je recommanderai encore celle de la série des objets analogues entre eux. Une composition antique prise isolément peut donner lieu à beaucoup de suppositions fausses. Mais placée à son rang parmi ses congénères, elle acquiert ce qu'on pourrait appeler un aspect circonscrit, un caractère relatif, qui limite les écarts de la
OBSERVATIONS
pensée. Certainement, si M. le docteur Braun avait eu le temps de comparer le Bacchus Fejervary aux autres figures da même dieu qui existent dans les collections, quand même il ne fût pas sorti de la seule ville de Rome, il n'aurait pas vu dans la pose du bras droit un indice de la fermeté avec laquelle le dieu commande et se fait respecter de ses ennemis (la fermezza con cui comanda e si fa rispettare da suoi nemici). Nous sommes bien loin, en effet, de ce Bacchus des vieux âges, barbu, vêtu, armé, qui perce de son thyrse transformé en lance un géant toujours anonyme (1). Le dessin offert par M. Pulski an docteur Braun nous montre ce dieu presque androgyne qui no connaît d'autre ennemi que la fatigue, et n'étend le bras que pour attirer vers lui, à l'aide d'une grappe de raisin ou d'uno œnochoé, la panthère qu'il veut asservir par Tivresso. Conception d'une époque de décadence religieuse.
Qu'on ne s'étonne pas de nous voir placer à la fin do la série cotte figure de Bacchus d'apparence juvénile. C'est en vieillissant que les dieux devenaient imberbes, témoin Mercure ol Hercule, qui ont subi exactement la même métamorphose que Bacchus.
Ce n'est pas que les anciens n'aient connu les amputations et même le moyen de remplacer jusqu'à un certain point les membres amputés. Les représentations qui nous le prouvent sont rares, à la vérité; l'antiquité n'aimait pas à reproduire dans les œuvres d'art les difformités humaines.
Cependant M. Raymond, archiviste du département des Basses- Pyrénées, a relevé l'année dernière la figure d'un chasseur muni d'une jambe de bois, qui se trouve dans une mosaïque de la ville de Lescar. Une autre preuve indirecte mais fort curieuse, se tire d'un vase peint conservé au Louvi-e, scyphus qui parait appartenir à la fin du iv** siècle avant notre ère.
On voit sur ce vase un satyre comique dont la jambe droite, repliée et pour ainsi dire dissimulée, s'ajuste avec un long
(1) Millingen, Ancient unedited monuments, in-4o, 1826, t. I, pi. XXV. — Gui- ;(uiaut, Noiii\ galerie myth., pi. CXLVUï. n® U7. — (ierhnrd. Amprl. gneehixrhf VasetMtd, t. 1, pi. Lf, 4 et LXIV, i.
SUR UNE FIfiURR DE BAOCHIS. I3:i
bAlon quo le personnage tient de la main gauche, combinaison <jui arrive à imiter une jambe de bois. Celle invention comiquo «l'un mime ne serait guère explicable si elle n'avait pas eu pour raison d'être l'imitation d'un état de chose réel. Elle nous semble donc démontrer l'usage des jambes de bois, dans l'Italie méridionali- du moins, contrée à laquelle appartient le vase quo nous venons de citer. A coup sûr, la mosaïque gnllnl'iimaine <l<* Lcsrar ne remonte pas à la même antiquilé.