‹ Œuvres, revues, corrigées et mises en ordre (volume 2)Chapitre 161 sur 259 · DE L'INSTITUT NATIONAL · texte numérisé non relu

DE L'INSTITUT NATIONAL

Y ou s n'ignorez pas, mon ami, que, pomr régénérer l'espèce humaine, il vient de s'élever en France une secte fanatique, ayant pour cri de ralliement: Guerre à la philosophie. Cette secte est assez peu redoutable par les talens; mais elle prêche tous les jours , et régente l'Europe dans quatre ou cinq feuilles périodiques. En attendant que ces grands écrivains se fassent des réputations, ils veulent détruire les réputations faites. L'un s'est chargé de Voltaire, l'autre de J.-J. Rousseau , un troisième de Montesquieu ; un quatrième annonce à l'Europe que les Anglais sont essentiellement absurdes; que Locke est un esprit faux; Bacon, un rêveur sans idées; Sidney, Gordon, Bolingbroke, des extravagans; et que les mots liberté , philosophie , doivent être prohibés comme

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marchandise anglaise. Tous affirment, c'est leur manière de raisonner, que le peuple a besoin d'erreurs , satis douté parce qu'il faut ifcfr dupes aux fripons; que c'est un grand mal de propager les flumières ; que l'instruction publique est une talamité ; et que le quinzième siècle était encore un assez beau temps , du moins avant cette horrible invention de Fimprimerie. Le théâtre ayant bien quelque influence, ils en ont refait la poétique, et voici l'abrégé de leur doctrine. Rien de ce qui intéresse la politique et la religion ne doit être offert sur la scène. Point de rois odieux, surtout ceux de TEurope moderne , à commencer de l'empereur Constamiti. - Point 4e prêtres chré^ tienâ , ni les vicieftix , ni même cenx qui seraient pt-ésentés comm^ des modèles de vertu. Peu d^stmte; beaucoup de héros fkbuleux, de lâytholo^ gie antique^ d'intiîgues d'amour. Ne jaiïiais parier de liberté, de tyrannie, de superstition. BatiAÎr sévèrement du théâtre la philosophie, et mêtùe les sentences morales. On n'y va point pour s'éclairer, mais seulement pour se divertir. La conclusion de ces juges souverains est de condamner l'ûrt dramatique à ne produire qu'un plaisit* insignifiant. Ils proposetit pour modèles les drames , lei romans , les journaux dont ils enrichissent la littérature. Au plaisir près , il faut convenir que les exemples sont bien choisis. Par malheur, la

nouvelle doctrine est directement contraire à la pratique des poètes qui ont illustré les deux scènes dans tous les temps et chez tous les peuples. Elle ne l'est pas moins à la théorie des critiques habiles, théorie qui n'est au fond que c<^e pratique réduite en préceptes. Il est £acile de démontrer ce que j'avance ; et Cela même peut servir, si ce n'est au redressement des institu» teurs, du moins à l'instruction des élèves, cré* dules pour des fables absurdes , et gardant jusqu'ici l'incrédulité pour urie chose évidente, la profonde ignorance de leurs maîtres.

Les Athéniens j inventeurs de la tragédie , en firent un spectacle essentiellement politique et religieux. Que sont, qu'étaient un Danaûs, un Alcméon y un Atrée , un Égisihe , un Oreste , un Poljmestor ? pour nous des tyrans fabuleux ; pour les Grecs des coupables couronnés qui avaient souillé les trônes de la Grèce. Eschyle n'était guère plus éloigné du siège de Troye que nous de la première croisade. Jupiter, Minerve, Diane ^ Hercule, qui toujours agissent, et souvent paîraissent dans la tragédie grecque, faux dieux pour nous , étaient les dieux qu'on adorait dans les temples; et l'on ne peut exiger que, cinq siècles avant le christianisme , Euripide et Sophocle aient deviné les beautés poétiques de la my-p thologie chrétienne. Quant à la morale , elle

aSo ÉPITRE DÉDICATOIRE

abonde dans le pen^nnage du chœur, et dans les autres personnages. Eschyle est sentencieux, Sophocle plus qu'Eschyle , Euripide plus que Sophocle : aussi fut-il chéri de Socrate et des autres philosophes. On grava sur son tombeau, qu'il avait orné la sagesse du charme des illusions tragiques. Il fut surnommé le philosophe du théâtre, et en même temps le plus tragique dés poètes. En effet, moins élevé que Sophocle, moins parfait dans ses compositions, il est plus naïf, plus exquis dans le pathétique , partie importante , où peut-être il ne fut jamais égalé. La vieille comédie était, comme la tragédie, un spectacle politique; et Platon conseillait à Denys-le-Tyran laf lecture d'Aristophane, s'il voulait connaître l'intérieur de la république d'Athènes. Mais ce spectacle était obscène et diffamatoire. Ce n'était pas seulement les dieux du paganisme qu'Aristophane faisait agir et parler d'une manière ridicule ; les bons chrétiens lui en sauraient gré. Ce n'était pas seulement Euripide et Socrate vivans qu'il outrageait, en les jouant sous leur propre nom ; les adversaires de la philosophie lui feraient grâce. Mais il insultait encore Périclès, Aldbiade, Cléon, les magistrats, les juges, les généraux, les chefs de l'État. Tant de licence fut avec raison réprimiez {)ar les lois, à deux époques différentes. Enfid ; la. nouvelle comédie, dépouillée du droit dé niitré^

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devint toute philosophique. Il nous reste un assez grand nombre de firagmens de Ménandre , et ces fiagmens sont pleins de morale. Il imitait £uripide dans un autre genre d'écrire ; et ses ouvrages, comme ceux de son modèle, étaient les délices des. philosophes. Quant aux théories des GrrecSy Plutarque loue beaucoup Ménandre pour cette morale philosophique répandue dans ses comédies, et lui donne une haute préférence sur Aristophane. Le plus grand critique de la Grèce, Aristote, dans sa Poétique où il n'a pour objet que la. tragédie, dit textuellement ces mots remarquables , que j'ai déjà cités ailleurs : La tragédie est plus philosophique et plus instructive que l'histoire même.

Il ne nous reste du théâtre latin, ni les tragédies de Pomponius Secundus, ni le Thieste de Varius, comparable, selon Quintilien, aux chefsd'œuvre de la scène grecque, ni la Médée d'Ovide, que le même Quintilien sembla regarder comme la plus haute preuve du génie de ce grand poète. Sénèque, ou, si l'on veut, les deux Sénèques, moraux et sentencieux comme les tragiques d'A-^ thènes , ne peuvent être toutefois comptés parmi les modèles. Octavie, pièce très -faible, écrite peu de temps après eux, mérite une seule remarque. Les spectateurs avaient pu voir les héros de cette tragédie historique. Néron y parait avec

ses victimes ; et tous les vers portent ce caractère d'indignation qu'une tyrannie récente inspire à des esclaves délivrés. Nous n'avons aucune comédie peignant les mœurs des Romains: ils en avaient pourtant un grand nombre : ATEixAiiJB,TiL-

BERNARUE, PRETEXTAT JE, TOGATJE. GclleS qui DOUS

sont parvenues étaient nommées pallia tje. Elles ne représentent que des Grecs, et ne sont qae des imiutions du grec. Il ne fiiut pas chercher la philosophie dans Plante dont les vers mal tournés et les grossiers jeux de mots ne sont point du goût d'Horace ; mais Térence , écrivain d'une élégance exquise, of&e souvent dans ses vieillards cette morale épurée de Ménandre qu'il avait dioisi pour modèle. Les critiques latins pensent comme les critiques grecs. Quintilien donne la palme comique à Ménandre, ce philosophe de la comédie. Pour la tragédie, il hésite entre Euripide et Sophocle ; il semble même pencher en feveur du premier qu'il dit presque égal aux philosophes, dans leur propre science. Un critique d'un ordre bien plus élevé, Horace, dans son Art poétique, développant en beaux vers le caractère du chœur tragique, lui fait tracer un véritable cours de mo* raie. Ce poète de la raison n'enseigne- 1 -il pas d'ailleurs à tous les poètes, que, pour atteindre au but de l'art, ils doivent réunir l'agréable et l'utUe, éclairer le lecteur en l'amusant? Ne leur

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rèoommaiide-t-U pas expressément d'étudier la philosophie de Socrate ; après avoir prononcé ce grand axiome, le bien penser est la source du bien écrire?

On sait dans quelle honteuse ignorance l'Europe fîit plongée durant treize Siècles, depuis l'époque où le christianisme devint la religion dominante de l'empire romain, jusqu'à l'invention de l'imprimerie. La théologie était forte; les sciences faibles; la philosophie et la littérature à peu près nulles. L'Italie seule avait produit un DaAte 9 un Pétrarque , un Boccace ; elle n'avait pas une scène régulière. Long-temps après eux, le cardinal Bibiena, auteur de la première comédie moderne, oublia d'y mettre du talent; mais, au commencem^it du seizième siècle , un des plus beaux génies que les derniers âges puissent opposer à l'antiquité, Machiavel, qui n'oubliait rien, fit représenter devant le pape Léon X sa jHquante ccNtnédie de la Mandragore. Le pontife éclairé, tout en excommuniant Martin Luther si déchaîné contre les moines, ne fut point choqué de voir, dans le personnage de frère Timothée, un moine octieux et ridicule. L'archevêque Trissino, vers le même temps, donna Sophonisbe , la première tra* gédie moderne : la tragédie de l'archevêque ne valait guère mieux que la comédie du cardinal; mais, comme lui du moins, il ouvrait la route;

il l'ouvrait par une tragédie historique ; et, dès la fin du même siècle , Lope de Yéga , chez les Espagnols , allait plus loin que Trissino. Lies drames de Lope y beaucoup trop compliqués, sans doute, offrent souvent une morale noble et saine. Il puisa plusieurs sujets dans l'histoire d'Espagne; et cet exemple fut suivi par Caldéron et GuiUen de Castro, ses successeurs. Quand notre théâtre était encore en pleine barbarie, l'Angleterre se glorifiait déjà d'un grand poète dramatique, Shakespear, contemporain de Lope, et génie bien plus remarquable. La plupart de ses pièces sont tirées des histoires modernes, défigurées, il est vrai, par une foule de traditions fabuleuses. L'impérieuse Elisabeth entendit parler sur la scène les Plantagenet, les Tudor, les rois, les reines, les ministres, les prélats d'Angleterre, et jusqu'à son père Henri VIII. Elisabeth et Jacques I*** qui lui succéda, bien loin d'arrêter le poète dans sa carrière, assistaient firéquemment à la représentation de ses pièces. On ne les accusera point d'avw trop favorisé la liberté. Cependant , si les ouvrages de Shakespear fourmillent d'obscénités et d'extravagances, tribut surabondant qu'il payait à son peu de culture, à l'ignorance de son siècle, au goût du public et de la cour, ces mêmes ouvragés étonnent par des traits sublimes et par une morale admirable. Indépendant comme la nature qui

Ftnspire seule , Shakespear peint à grands traits l'ambition délirante et les fureurs du despotisme. Plus d'un siècle après sa mort, les historiens de sa patrie, sans en excepter le philosophe David Hume, sont loin d'avoir égalé la sévère impartialité du poète, et la haine généreuse que lui iaspirait la tyrannie.

Pierre Corneille, immortel fondateur de la scène française, puisa dans l'histoire presque tous ses sujets tragiques, quelques-uns même dans l'histoire moderne. Il introduisit sur la scène deux martyrs du christianisme, et auprès d'eux un païen persécuteur qui se convertit, et un sceptique tolérant qui ne se convertit pas. Il est sentencieux jusque dans le Cid où l'amour domine avec tant d'éclat. Il l'est surtout quand il représente la majesté des peuples libres, ou quand il peint les tyrans avec une horrible vérité qu'il ne daigne pas même adoucir. Ce qui refroidit plusieurs de ses ouvrages, ce sont des amours déplacées, et non ces tableaux politiques où il excelle, et qui lui ont mérité le nom de Grand. 3i l'on s'intéresse fort peu aux tendresses d'Eudoxe , de Rodogune, de Jules César, d'Attale, de Perpenna, de Maxime, quoi de plus vrai que les sombres terreurs de Phocas , que l'ambition forcenée de Cléopâtre , que la bassess^ de Ptolomée et de son conseil, que l'ignominie de Prusias?

Quoi de plus admirable que les belles scènes d'Horace, de Ginna, d'Héraclius; que Tentrevue de Sertorius et de Pompée; que ce Nicomède, digne élève d'Annibal, luttant seul, après lui, contre le despotisme des conquérants du monde; que Pompée mort, et toujours présent, toujours le premier personnage de la tragédie ; que sa veuve Comélie tenant en main cette urne funèbre où la liberté romaine n'est plus qu'un peu de cendre? Nous avons de Racine onze tragédies , dont sept historiques, puisque Bérénice même est de ce nombre, et qu'on ne veut pas sans doute ranger Esther et Athalie parmi les sujets fabuleux. Bajazet seul est tiré de l'histoire moderne. Croit -ou que le rôle entièrement politique d'Acomat soit la moins belle partie de cette pièce ? Croit-on que la tragédie de M ithridate soit refroidie par l'entretien de ce monarque et de ses enfants , et par le beau récit d'Arbate ? AiroeraitH)n mieux les scènes où le roi de Pont avilit son grand caractère par une tendresse glaciale et des ruses de comédie? Quant à Britannicus, si l'on trouve au théâtre une peinture énergique de la tyrannie qui achète les crimes , et de la servitude qui les vend , n'estce pas dans cet austère chef-d'œuvre où vit tout entier le génie de Tacite? Si, dans Iphigénie , l'art merveilleux du poète inventa l'épisode d'Éripfaîle pour amener un dénouement convepable à la

scène française , toutefois ce qui est digne de Tadmiration de tous les siècles, n'est-ce donc pas cette foule de beautés sévères , ces richesses d'Homère et d'Euripide, étalées et augmentées par le ta-* lent pompeux de Racine ? C'est dans Phèdre que l'amour est à sa place, non l'amour d'Aricie et du farouche Hippolyte, mais l'amour de Phèdre, le personnage le plus passionné que nous ait laissé la scène antique. N'est-elle pas, d'ailleurs, essentiellement morale , cette pièce , où « les faiblesses « de V amour sont données pour de vraies fai^ « blesses , où les passions ne sont présentées que « pour montrer tout le désordre dont elles sont a cause j y^ on ii le vice est peint partout avec des a couleurs qui en font connaitre et haïr la diffor^ a mité? » Et qu'on y prenne garde : c'est Racine lui-même qui s'exprime ainsi dans sa préface, et yoici les mots qu'il ajoute: « C'est ce que tout « homme qui travaille pour le public doit se pro- « pos^, et c'est ce que les premiers poètes trace giques avaient en vue sur toute chose. Leur M théâtre était une école où la vertu n'était pas a moins bien enseignée que dans les écoles des ce philosophes. » Telle est la théorie de Racine. Je ne veux attaquer ni justifier le choix du sujet d' Athalie ; mais près de l'enfant roi , près du pontife prophète , ne voit-on pas une reine exécriJ^le , un prêtre infâme, altérés du sang innocent? Une 2 17

éloquente morale embellit chaque scène. Le styk, toujours ferme et sublime, est en même temps plus sentencieux que dans aucune tragédie firançaise. L'ouvrage est simple, sévère, religieux, politique, ainsi qu'une tragédie grecque. Long-temps avant ce chef-d'qeuvre , Racine, jeune encotej et dans toute sa force, abandonna la carrière, avant de toucher la borne où lui seul pouvait atteindre. Mais à quoi faut-il l'attribuer? Aux chaînes qu'il traînait dans sa route , aux spectateurs égarés qui négligeaient Britannicus, à la cour qui commandait Bérénice , à d'ineptes critiques , à d'indignes rivaux, à des cabales odieuses, aux intrignes de quelques puissants qui forçaient le génie de choisir entre l'honneur dangereux de leurs persécutions, et l'opprobre de leur protection.

Dès les commencements de ce grand poète, un talent aussi rare et plus audacieux, qui avait dirigé ses premiers travaux pour le théâtre, et dont il aurait dû rester l'ami, introduisait sur la scène comique une philosophie supérieure. Elle édbte partout chez Molière : dans les sujets, dans les compositions, dans les maximes d'un grand sens, dans une foule de vers nés proveii>es, et plus encore dans l'étonnante hardiesse des tableaux qu'il représente. Sous une monarchie, il ne fit point, comme la plupart des poètes comiques, un traité secret avec la vanité des gens du beau monde.

Il ne âatta point leurs portraits ; il ne leur immola poii|t les classer inférieures : il attaqua le vice où il régnait , et puisa le ridicule au plus haut de sa source. Dans le Bourgeois gentilhomme , les vices de CQur vivent aux dépens des ridicules en roture; dans Georges-Dandin , les ridicules sont partagés: la classe privilégiée garde le privilège du vice. Molière poursuit le charlatanisme chez les méde* qins du roi, chez les beaux esprits accrédités, chez les femmes considérées et puissantes , à l'hôtel Rambouillet, à l'Académie française. Tous les genres de fausseté sont mis en jeu dans le Misanthrope, et tous les personnages sont de la cour. iTest-il pas aussi du grand monde, ce débauché Dt Juan, qui, après avoir porté la désolation df^ns vingt familles, se propose de contre&ire le dévot, et trace le portrait vigoureux et trop fidèle de l'athée hypocrite? Dans Tartuffe, l'imbécille Orgou n'est-il pas un homme de la haute robe? Quant au personnage principal, non -seulement il.ii|dique en masse le corps nombreux des bigots, mais il désigne directement ce qu'on appelait alors les nouveaux casuistes. Les jésuites n'y fu* rent pas trompés. Un de leurs coryphées, le célèbre. P. Bourdaloue, fit et prononça contre Tartuffe un sermon qui n'est d'ailleurs ni aussi moral, ni ipéme aussi divertissant que cette ad* mirable comédie. Molière s'élève expressément,

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dans sa préface, contre certaines gens qui touiaient interdire au théâtre les matières de la religion. Il leur répond avec une raison victoriaise : a Si remploi de la comédie est de corriger les vices (( des hommes, je ne vois pas par quelle raiscm il tt y en aura de privilégiés. » Que Ton pèse ces mois remarquables^ et que les littérateurs non lettrés cessent d'opposer leur autorité biu^lesque à celle d'un profond et puissant génie , enlevé trop tôt à la gloire nationale, distingué au premier rang des philosophes , seul au premier rang des poètes co« miques , supérieur à ses modèles comme à ses suc* cesseurs dans tous les genres de comédie qu'ils ont traités, et, dans la comédie philosophique, resté sans successeurs, comme il avait été sans modèle. N'oublions pas, mon ami, d'unir à tant de grands hommes le premier de nos critiques, ce Despréaux dont vous avez fait un si judicieux éloge; l'ami, le guide, l'oracle des illustres écrivains de son siècle ; ce Despréaux que Voltaire a nommé leur maître est l'art d'écrire, et dont l'épais Marmontel eut le malheur de ne pas apprécier le mérite. L'élève des anciens, lHorace français, voulait aussi que le théâtre fut une école de vertu et de philosophie. Sans rappeler même les leçons de son Art poétique , il suffit pour s'en convaincre de Ure cette belle épitre où il réconcilie l'ombre de Molière avec Racine vivant. C'est

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là surtout qu'il peint et juge en maître l'audace éclairée du poète comique , honoré par lui du nom de contemplateur. C'est là qu'il loue spé* dalement dans le poète tragique la simple et touchante Iphigénie, et les nobles traits de Burrhus, et la douleur vertueuse de Phèdre ; il ne s'agit ni d'épisodes, ni de fades entretiens qui répugnaient à son goût sévère. On sait qu'il blâmait Racine d'avoir consenti à traiter le sujet de Bérénice. On sait encore qu'il opposa son approbation courageuse et consolante au froid accueil que reçurent d'abord Britannicus et le Misanthrope. Despréaux avait vu la comédie terrassée avec Molière; il vit la tragédie dégradée après la mort de Racine ; les aventures, les mœurs, le style des romans souiller la sévérité des sujets antiques et la majesté de l'histoire; pénétrer dans le camp du farouche Arminius,- dans la prison même de Phociou; introduire une partie carrée dans Electre, et une in-* trigue d'amour jusque dans l'horrible sujet d'Atrée. Ce qui, depuis, rendit Despréaux injuste pour les beautés réelles de Rhadamiste , ce ne fut pas seulement un style dur, souvent faible, et presque toujours incorrect; ce fut encore une princesse inconnue , un prince travesti , les galanteries d'Arsame , et La Calprenède mêlé à Tacite , ainsi qu'il était mêlé à Sophocle dans l'Electre du même auteur. Qu'aurait dit l'ami de Racine, s'il eût vé-*

eu assez long-temps pour retrouver ces fedeiirs et ces travestissements ridicules au milieu d'une conjuration pour l'empire du monde; s'il eût vu le sénat, non celui de Tibère, mais celui de Rome, libre encore , avili devant Catilina ; un Caton sans courage; un Cicéron sans éloquence, et le sauveur de la patrie prostituant sa fille aux tendresses d'un chef de brigands? Qu'aurait dit l'ami de Molière, s'il eût vu, grâces à La Chaussée, la comédie prude et larmoyante, sans miroir , sans masque et sans brodequin , en paix avec les vices et les ridicules? S'il eût vu Marivaux mettre à la mode les madrigaux en dialogue, et le jargon des précieuses; non parce qu'il avait trop d'esprit, mais parce qu'il n'avait point assez d'esprit pour être naturel, bien moins encore assez de génie pour peindre énergiquement les travers de l'humanité? Le Sage, par la forte comédie de Turcaret ; Destouches, Piron, Gresset, par quelques heureux ouvrages, relevèrent un peu, dans le dix-huitième siècle, la scène comique en décadence. Voltaire remplit la scène tragique. Je le considère uniquement dans ses tragédies ; sa gloire vaste et diverse dépasse les bornes de mon sujet. Elève de Racine et des Grecs, Voltaire nous rendit l'austérité du théâtre antique, presque entière dans les trois derniers actes d'QEdipe , entière dans le beau rôle d'Electre, et dans le chef-d'oeuvre de Mérope.

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Brutus et la mort de César semblent des pièces de Corneille, corrigées par Racine. Voltaire attaqua de front les préjugés , quelquefois la tyrannie politique, toujours la tyrannie sacrée. Il tenta lliistoîre moderne, traita historiquement jusqu'aux sujets d'invention, osa tout ce qu'il pouvait pour agrandir la carrière, fraya des routes nouvelles, en marqua les écueils, indiqua des sentiers encore impraticables, prévit et prépara l'époque où ils seraient frayés à leur tour : du reste , en ses compositions, moins original que Corneille, moins sage que Racine, plus large et plus varié que l'un et l'autre ; le premier pour la force , après l'auteur d'Horace ; le premier pour l'élégance , après l'auteur de Phèdre ; leur égal pour émouvoir les passions; le premier de tous pour appliquer la philosophie à l'art tragique. Il mérita, comme Euripide et Molière, le nom de philosophe du théâtre. Il eut , comme Euripide , des poètes pour détracteurs, et, comme Molière, des jésuites, mais point d'Aristophane ni de Bourdaloue. Ainsi que l'auteur de Tartuffe, Fauteur de Mahomet fut, des grands écrivains de son siècle, celui qui s'at* tira le plus d'ennemis. Tous deux obtinrent les mêmes, ceux de la raison humaine. De nos jours encore, les dignes héritiers de Fréron déclament sans pudeur contre les plus belles tragédies du grand homme; mais de pareils ouvrages useront

facilement plusieurs générations de pareils critiques.

Je crois superflu de faire observer que Voltaire littérateur est d'accord avec Voltaire poète; et certes , ce n'était pas un littérateur vulgaire. Mais de tous les faits que je viens d'exposer, ne m'accordez-vous pas, mon ami, le droit de conclure hardiment, n'en déplaise aux anti-philosophes et à leur poétique nouvelle, que lout ce qui intéresse la politique, la religion, que tous les personnages de l'histoire, tous les états de la société, appartiennent de droit au théâtre ; qu'il n'y faut disserter m sur la liberté , ni sur l'amour ; mais qu'il n'en faut exclure aucune des passions humaines ; que la tyrannie et la superstition peuvent bien y occuper un peu d'espace, puisqu'elles en ont occupé beaucoup trop dans l'histoire des hommes ; que les sentences riches de sens et bien placées sont des ornements dont la poésie dramatique doit se parer, mais non se couvrir; qu'il faut maintenir avec honneur la philosophie sur les deux scènes, et que tout l'art se renferme en deux mots. Instruire et plaire. Les vrais poètes suivront les sentiers difficiles qui mènent au but, non des sentiers faciles qui en écartent. Ils porteront le joug de Tàrt tout entier, non de ridicules entraves, qui ne généraient que le talent. J>'autres. écrivains, plus dociles, accepteront cette

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servitude ; mais l'art tombera : les esclaves n'ont pas de génie.

J'étais bien jeune encore, mais déjà convaincu de ces principes, lorsque je composai la tragédie de Charles IX. Elle indisposa des partis nombreux qu'irritèrent de nouvelles tentatives également accueillies par l'indulgence publique. Des succès me tinrent lieu des talents que mes ennemis me contestaient , non sans quelque raison , mais peut-être aussi avec une exagération passionnée. Dès-lors, et depuis douze années, j'ai vu se former contre moi des recueils d'injures, des bibliothèques de calomnies. Qu'est-il arrivé? Les imposteurs ont voulu me nuire: ils m'ont servi. Les hommes honnêtes, divisés sur des opmions, mais ralliés sur la morale , ont été révoltés d'un acharnement sans pudeur comme sans justice.

Tout-à-l'heure encore , on n'a vu qu'avec indignation des journalistes décriée, après avoir indécemment outragé le grand acteur qui a si bien créé le rôle de Fénélon, me reprocher les sentiments d'humanité que je fais professer à l'auteur du Télémaque, le justifier du crime de tolérapce, et m'opposer jusqu'à l'époque où ma tragédie fut représentée. Comment ces tartufiPes maladroits n'ont*ils pas senti qu'il m'était doublement honorable d'avoir publié Charles IX sous la royauté, et Fénélon sous la tyrannie démagogique ? Com-

ment n'ont-ils pas vu que les principes d'une faction cruelle étaient combattus dans Fénélon, et la faction elle-même attaquée ouvertement dans le discours préliminaire? Ne savent -ils pas qu'à cette occasion je fîis dénoncé dans ses clubs et dans ses journaux? Ne savent-ils pas que lorsqu'elle fut entièrement dominante, elle bannit du théâtre Fénélon et Calas comme fanatiques, Henri VIII et Charles IX comme royalistes, Caius Gracchus comme suspect d'aristocratie? N'ont-ils jamais ouï dire qu'en plein spectacle , un homme que je ne veux pas nommer, puisqu'il est aujourd'hui sans pouvoir, entendant Gracchus s'écrier, Des lois et non du sang, m'accusa devant quinze cents spectateurs d'être un ennemi de la liberté? Ignorent-ils que je fus contraint de laisser long-temps anonyme ce chant du départ, que les fiers accens de Méhul ont rendu cher à nos guerriers victorieux? Ignorent-ils enfin que, sans partager la gloire de votre captivité, mon respectable ami, je n'étais pas étranger aux périls qui menaçaient votre existence ; et qu'un mois avant la chute du tyran populaire, des hommes qui vivent encore solUcitaient devant moi, dans un comité redoutable, un décret d'accusation contre moi? La chance a tourné; les persécuteurs ont survécu à leur puissance. Comment me suis-je vengé d'eux? De quelques-uns par les services, du plus grand

nombre par le mépris , d'aucun par la persécution. Yoilà ce que les écrivains de parti pour-* iraient facilement savoir; Voilà même ce qu'ils pouiraient dire, si la vérité leur paraissait préférable à l'imposture ; mais peut-être l'imposture est lucrative, et la vérité les ruinerait.

Que faire toutefois, au milieu de tant d'ennemis littéraires, politiques, religieux? Continuer sa route avec courage, mépriser les calomnies, écouter les critiques, même injustes; profiter (des critiques judicieuses, fussent- elles gâtées par les injures, consulter les vrais connaisseurs, respecter le public, cultiver à la fois l'art de penser et l'art d'écrire. Animé de cet esprit, j'ai cru devoir corriger, sur-tout pour le style, les tragédies de ma jeunesse, long-temps après leur succès. Ce que j'ai déjà tenté pour les deux premières, je l'essaie maintenant pour Fénélon. Sans doute il n'y restera que trop de fautes; nul n'en est plus persuadé que moi ; mais du moins l'intérêt qu'inspire cette pièce est le résultat d'une morale pure, conforme aux sentiments du philosophe illustre que je fais agir et parler, commune aux différentes sectes, étrangère aux dogmes religieux, humaine, et faite pour des hommes. Voilà ce qui a soutenu l'ouvrage, en France et chez l'étranger. Voilà ce qui peut le rendre digne de vous être aujourd'hui dédié; à

vousy mon ami, qui, dans la Convention nationale, durant plusieurs législatures, au sein duTribunat , n'avez cessé de défendre avec éloquence les principes d'une sage liberté ; à vous , sans trésors comme sans intrigues; pur de tyrannie et de servitude ; à vous, qui honorez vos amis, comme vous avez honoré les fonctions pubhques. L'exemple que je m'empresse de donner trouvera plus d'un imitateur. Les gens de lettres, ceux qui méritent ce nom , sentiront de plus en plus que l'indépendance convient seule à l'auguste profession qu'ils exercent. Us réserveront désormais pour l'amitié modeste, éclairée, vertueuse, des hommages prostitués long-temps à l'orgueil sans fierté, à la richesse sans lumières^ et au pouvoir sans vertu.

FÈNÈLON.

PERSONNAGES

FÉNÉLON, archevêque de Cambrai.

D'ELMANGE, commandant de Cambrai.

HÉLOISE

AMÉLIE

ISAURE

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