ACTE III, SCÈNE IL
Que, voyant approcher le moment de sa mort,
Cet inflexible père a connu le remord;
Qu'il a maudit cent fois sa cruauté funeste :
Sans doute il pressentait la vengeance céleste.
rapprends que, loin de lui, sa fille, sans secours,
A Cambrai, dans un cloître, a terminé ses jours;
Que le fruit d'une amour aussi triste que chère
Est mort enseveli dans le sein de sa mère.
Cette horrible nouvelle a fixé mon destin ,
Et mon cœur ne fut pas un moment incertain.
J'abandonne la cour, la ville, ma province;
Je demande, et j'obtiens de la bonté du prince
L'honneur de le servir au sein des mêmes lieux
Où de mon Héloïse on a fermé les yeux.
Là je gémis en vain; là, depuis douze années,
Héloïse au tombeau consume mes journées;
Là, de son souvenir sans cesse déchiré.
Je respire à longs traits l'air qu'elle a respiré.
Je l'entends , je la vois , tout m'offre son image ;
Elle eut mes premiers vœux, et mon unique hommage;
Le jour que du trépas elle a subi la loi ,
Le bonheur et la paix , tout a cessé pour moi.
FÉNÉLON
Ami, n'écoutez point ce désespoir extrême:
Le bonheur naît souvent du sein du malheur même; Et, quand Dieu le voudra, par des moyens secrets, A votre ame agitée il peut rendre la paix.
Sur un fatal écueil vous avez fait naufrage;
3o8 FÉNÉLON.
Il n'appartient qu'à Dieu de dissiper l'orage : Epanchez votre cœur devant ce grand témoin; Attendez le moment , peut-être il n'est pas loin. D'un ministre du ciel tel sera le langage ; Fénélon , votre ami , vous dira davantage :
Je ne méprise point l'amour et ses douleurs, Et je n'ai point l'orgueil d'insulter à des pleurs. Je suis homme , et sensible aux passions humaines; Mon cœur est pénétré du récit de vos peines ; Elles s'adouciront auprès de l'amitié ; Partageons vos chagrins, j'en prendrai la moitié; Bénissons tous les deux le jour qui nous rassemble: Quelquefois, mon ami , nous pleurerons ensemble.
d'elmange.
Que vous m'attendrissez! que ce langage est doux! Où prenez -vous ce ton qui n'appartient qu'à vous? La vertu d'elle-même est partout respectable; Vous doublez son empire en la rendant aimable. Je vous ai, Fénélon, lassé de mon malheur; Consolez-moi du moins avec votre bonheur; Que je puisse admirer l'éclat de votre vie :
Vous méritiez sans doute un sort digne d'envie. La fortune en naissant vous a tendu les bras; Les plus brillans succès ont marqué tous vos pas; Vertueux sans orgueil, sage avec indulgence.
Vous avez condamné vos rivaux au silence; Votre âme a triomphé quand la mienne a gémi, Et la gloire...