I . Adrien Lézai , auteur de plusieurs écrits
a. Rœderer, éditeur du journal ^ Économie politique.
i4a LE DOCTEUR PANCRACE.
N'as-tu pas sous les yeux plus d'un vaillant modèle ?
Je ne te parle pas du petit Lacretelle,
Des Michauds, des Beaulieux , des Perlets , des Crétots,
Des absurdes Fantins , populace des sots ;
Je ne te cite point Langlois, ni Baralère,
Ni Léger le niais , ni l'obscur Souriguière :
Subalternes faquins, qu'honore le sifflet;
Mais regarde Suard^ contemple Morellet;
Morellet, dont l'esprit trop souvent se repose,
Enfant de soixante ans qui promet quelque chose;
Suard, jadis censeur, et censeur très-royal,
AfÏTontant les mépris d'un public déloyal.
Du lecteur incivil bravant les apostrophes.
Valets inquisiteurs, et garçons philosophes,
Ne les a-t-on pas vus, dans ce double métier,
Hués, siffles tout vifs, durant un siècle entier?
Au tombeau de Cotin sitôt qu'ils vont descendre.
Par souvenir encore on sifflera leur cendre.
A ce bruit importun prompts à s'efFarouchef ,
Un moment dans la lice ont-ils daigné broncher?
Imite leur courage, et fournis ta carrière.
Le coursier de l'Élide, accusant la barrière.
Ne sait pas s'informer, dans ses nobles travaux ,
Si la route est pénible et s*il a des rivaux;
Les crins épars, il vole, et respirant la gloire,
Il dévore le champ, le but et la victoire.
ADRIEN
En style poétique on peut avoir raison;
Mais achevons^ docteur, votre comparaison.
Entre ces beaux coursiers le vaincu fait retraite, ^Sifflé par la canaille et pleurant sa défaite , l'andis que le vainqueur par Pindare est chanté.
LE DOCTEUR PANCRACE
Et par Paulin Crassous n'es-tu donc pas vanté? Paulin dit qu'en nous deux Montesquieu ressuscite.
adrieh.
Près de ce nom célèbre il est vrai qu'on nous cite ; Je l'entends tous les jours proclamer en bon lieu : Notre prose ressemble aux vers de Montesquieu.
le DOCTEUR pancrace.
Eh bien! connaîs-toi donc: pour saveur te connaître,
Analyse Pancrace, et vois quel est ton maître!
Devenu dans un greffe émule des Césars,
Et par deux procureurs formé dans les beaux-arts,
J'argumente, j'instruis, je professe, j'indique;
Je suis du grand Bacon l'arbre encyclopédique;
De Moitte et de Julien je conduis le ciseau;
De Renaud, de Vincent, j'anime le pinceau;
Méhul auprès de moi fait un cours de musique;
Et j'apprends à Garât quelque métaphysique.
Un drame intéressant fait-il pleurer Paris?
Je dis : bailler , public ; et sur le champ j'écris.
Bonaparte, suivant des routes immortelles,
A l'aigle des Germains vient dwracher les ailes.
L'ingrat! il m'avait plu; je le formais... de loin;
A le morigéner j'ai mis un tendre soin ;
i44 LE DOCTEUR PANCRACE.
Je voulais lui montrer Fart savant des retraites, Comme quoi Ton est grand, surtout, par des défaites ; Au fond, de ma doctrine il était convaincu; Mais il est si jaloux qu'il a toujours Vaincu.
ADRIEN
Il a tort : nous voulions opérer des merveilles. Nous avons confondu nos travaux et nos veilles. Châtié le sénat rebelle à nos décrets.
Des tribunaux futurs prononcé les arrêts.
Et, la verge à la main, menant le directoire. Calomnié l'armée, et jusqu'à la victoire.
Je vois tous nos efforts ; je cherche nos succès : En France, par malheur, on est un peu Français. J'entends souffler sur nous le vent de la satire. Nous admirons Suard, et Suard nous admire; Charlemagne pour nous est prêt à s'enrouer; Fonvielle , en son patois , osera nous louer ; Souriguière pourra nous chanter dans la rue; Michaud, Villiers, Ferlus, imbécille cohue.
Auprès de notre gloire inhumant la raison.
Feront de nos écrits la funèbre oraison ; Enfin l'ogre Dumont de sa louange impure Lancera contre nous l'insupportable injure; Mais par nos prôneurs même un bon mot répété Compromet tout à coup notre immortalité.
De l'Hébreu Josué vous savez l'aventure.
Et la trompette sainte, et la cité parjure Qui vit, aux sons guerriers du céleste instrument.
SATIRE. î45
S'écrouler ses remparts, étonnés justement:
Telles sont, cher docteur, les armes d'un poète;
Nous sommes Jéricho , les vers sont la trompette.
Jacques, le grand cousin, dans la lune immortel,
Ici-bas d'un tréteau s'était fait un autel;
Le voilà, par malheur, déterré dans sa niche;
La satire en riant lui lance un hémistiche;
L'autel est renversé; les traits accusateurs
Percent lè dieu burlesque et ses adorateurs.
Le parti de l'ennui n'aura jamais d'empire :
Les lecteurs sont toujours du parti qui fait rire,
Et surtout dans Paris, où le public léger
De mode et de héros est si prompt à changer.
Le bel-esprit du jour n'était qu'un sot la veille;
Tel s'endort applaudi , que le sifflet réveille.
Craignons pour nous, docteur, un pareil guet-apens:
Si la mode arrivait de rire à nos dépens!
Ou nous trouve ennuyeux.
LE DOCTEUR PANCRACE
C'est pure calomnie.
ADRIEN
On bâille en nous lisant.
LE DOCTEUR PANCRACE
On bâille par envie.
ADRIEN
Vous connaissez l'envie?
LE DOCTEUR PANCRACE
Oh! beaucoup.
Œurres anciennes. III. I O
i46 LE DOCTEUR PANCRACE.
ADRI£N.
On le dit:
Mais en la connaissant que de monde en médit! Jusqu'au moine Gallais, tout fuit ce monstre étique, A la dent venimeuse, au regard frénétique.
Au ton dur et tranchant, au cuir jaune et tanné, Au visage hideux, long, sec et décharné, A u front chauve, aux yeux creux, rougis de pleurs de rage.
LE DOCTEUR PANCRACE, à part.
S'il n'était pas si sot, je croirais qu'il m'outrage.
(Haut.)
Alte-là !
ADRIEN
Qu'avez-vous?
LE DOCTEUR PANCRACE
Tu fais tout mon portrait.
ADRIEN
Si, quand on peint, l'envie on vous peint trait pour trait,
Il n'en faut accuser ni peintre ni modèle:
La faute en est aux dieux qui yous^rent comme elle.
De ses coups toutefois vous n'êtes pas exempt :
On vous accorde en tout l'art frivole et pesant
D'enter de nouveaux mots sur de vieilles idées.
D'agiter longuement des choses décidées.
D'affecter un jargon qui commence à s'user.
Et de disséquer tout sans rien analjrser.
On dit qu'en un journal, nommé d^ économie,
Journal fort estimé... pour les cas d'insomnie.
SATIRE. ï47
Vous êtes seulement économe d'esprit; Enfin, si j'en croyais maint discours, maint écrit, On trouverait chez vous, en dernière analyse y L'insolence et l'ennui , l'orgueil et la sottise. Passe pour l'insolence, on l'excuse aujourd'hui; ' Mais on n'absout jamais du grand péché d'ennui. Dirai-je tout , mon maître? Un noir chagrin me ronge : Je ressemble à Macbeth poursuivi par un songe. Si conter le passé c'est conter l'avenir, \'
Et si prophétiser c'est se ressouvenir, J'annonce aux nations la prochaine disgrâce Et d'Adrien l'élève, et du maître Pancrace.
Je vais, sans divaguer... et c'est beaucoup pour ni'ôi, Vous réciter un fait'qui me glace d'effroi; '^-^ ' 11 est vrai : je le tiens d'un professeur d'histoire: Un jour Gille et Pierrot, revenant de la foiré ^ ' Aux deux bouts du Pont-Neuf placèrent deux tréteaux. lies passans ébahis lisent leuts écriteaux: r
On s'ameute. Pierrot disait: « Courez la vitlé,'^^ ^' "^' <c Vous n'y pourrez trouver qu'un bel-esprit: c'-est-GîItei « Chacun reçut du ciel un talent différent;^ '* ' ' ' ' « Mais tout devient petit devant Gille le grand.»'"' ' Gille, sur l'autre bord, criait d'un ton ca^aWë:' ' ' « Rien n'est grand que Pierrot ,Pierrbtlsetilestàimâblé.» On les croit sur parole; et tout le- jkeu^le sot Va du grand homme Gille iau grand homme Piert^ôt; Chez tous deux à la fois voilà l'argent qui roule. Advint qu'un vieux routier, moins nigaud que la foule,
lO.
i48 I.E DOCTEUR PANCRACE.
Lui dit : « Braves badauds, sifïlez*moî si j'ai tort; « Mais pour vous escroquer ces coquins sont d'accord; «Je vous les garantis de grands hommes de fotne.» Tout fut dit : l'ort brisa leurs boutiques de gloire. Je vois^ cher co-penseur, vos sourcils se froncer : Sur ce fait à loisir il faudra co-penser.
, Jj1& DOGTSITR P A. N G H A G E , d'an ton trè»4mg«9Cte.
Jeune homme! et c'est ainsi que l'honneur vous anime!
Après un long espoir quel ton pusillanime!
Du nom de Montesquieu n'êtes-vous plus jaloux?
Gille, qui n'est pas moi, Pierrot, qui n'est pas vous.
Peuvent-ils inspirer ces frayeurs enfaiitines?
Votre esprit s'endort-il au milieu des ruines^?
J'osai vous accorder sur vos premiers écrits
Des lettres de grand homme au Journal de Paris;
Je m'écriai) charmé de votre noble audace,
« ^e .serais Adrien si je n'étais Pana-ace: »
Et quand , par ^lOn appui , vous marchez tmon égal ;
Quand Lémerer en vous reconnaît son rival,
Lémerer, éditeur et seul propriétaire
Des célèbres joUTnaux imprimés sous Tibère; .
Assiégé tout à coiup d^. «oqpçons ennemis, :
Vous fyyez.les honneurs qui vous furent promis!
Al?bi; ne; résistez >plus a votrp de^néè-
Imprudent If^^ue aurore avance la jout^aée
Qui du }mw Adrien doit ^ite un sénateur;
■ III I I I i ■ * I ' J ' J, J . ' I ■ ' 'Il lit I I I ■ » III ■ III"
m , Voyez ries jfate^ «iw . cette jsatire , page 1 5 3 .
Le lendemain verra Pancrace directeur;
Lacretelle l'a dit: s'il parait un peu bète,
C'est qu'il parle avec poids et du ton d'un prophète.
O mon fils, mon élève... ou mon maître en jargon,
Profond comme un jeune homme, et chaud comme un barbon ,
Caressant tous les jours ta morgue didactique ,
Si j'ai fait à plaisir un Cotin politique.
Deviens plus grand que moi pour me récompenser!
Vainement les sifflets osent nous menacer;
Affirmons et crions: les badauds sont crédules;
Sous un large manteau cachons nos ridicules;
Gardons-nous de jaser de Gille et de Pierrot :
Ces noms nous resteraient; on nous prendrait au mot.
Si chacun rit de nous, jurons de n'en pas rire,
De nous vanter l'un l'autre, et même de nous lire:
Pour l'amour de la gloire il faut faire un effort.
ADRIEN, touché jusqa au larmes».
J'y consens, cher docteur;... mais lire est un peu fort.