‹ Œuvres, revues, corrigées et mises en ordreChapitre 19 sur 233 · DE M. J. CHÉNIER · texte numérisé non relu

DE M. J. CHÉNIER

LE la JANVIER l8lX.

L*Iiistitut national, en exécution de Farrêtë pris dans sa séance du 25 frimaire an VII, a assisté aux funérailles de Ch^nieil (Marie-Joseph), membre delà Classe de la Langue et de la Littérature firançaises.

Le convoi arrivé au lieu de la sépulture, M. A&nault, membre de la Classe , a prononcé le discours suivant :

ESSIEURS,

Entre les pertes nombreuses que nous avons à déplorer depuis peu de tems , il n'en est pas de plus difficile à réparer que cell^ qui nous rappelle en ce lieu funèbre. La mort ne saurait frapper au milieu de vous que les lettres n'aient à gémir, que nous n'ayons à, regretter un orateur , un philosophe , un littérateur ou un poète : combien ses coups ne sont^-ils pas cruels , quand toutes ces douleurs se renouvellent à la fois par la chute d'une seule tête !

Il est inutile, je crois, de faire devant vous l'énumé»

xLii FUNERAILLES

ration des droits de Chénier aux regrets de quiconque aime ou cultive les lettres.

Doué d'un esprit aussi étendu que délié, d'un jugement aussi pénétrant que juste ; doué d'une âme brûlante et de la plus ardent imagination, il excella dans toutes les parties où les succès durables ne s'obtiennent que par la réunion si rare de fac|iltés si diverses.

La tribune et le théâtre retentissent encore de ses triomphes ; la littérature et la philosophie lui sont redevables de plusieurs écrits dictés par la critique la plus judicieuse, par le goût le plus délicat. Aux ouvrages qu'il a publiés, il a dû en ajouter beaucoup d'autres, si l'on en juge par l'insatiable amour qu'il avait pour l'étude , par l'infatigable activité de sa tête, où , pendant la maladie qui le travaillait depuis onze ans, sa vie semblait s'être réfugiée.

Eh! combien n'eùt-il pas augmenté le nombre des productions du génie, si la révolution, qui l'a saisi dans la fougue de la jeunesse ; si nos dissensions civiles , au milieu desquelles un esprit si ardent ne pouvait demeurer neutre, n'étaient venues le disputer à ses travaux littéraires , à l'instant même où il s'y livrait avec cette passion que justifie un premier succès , avec cette impétuosité qui le caractérisa dans toutes Les circonstances de sa vie!

Les questions qui divisaient alors la France, dès long-tems préjugées par la raison, sont décidées aujouiv d'hui par l'expérience. De trop longs malheurs nous ont Élit connaître quel système de gouvernement convenait

DE M.-J. CHENIER. xuu

au génie et aux intérêts de notre Nation, entre les sj$* tèmes que les partis opposés voulaient ou conserver ou établir dans notre malheureuse Patrie.

Si Chénier erra en politicpie , il n'erra point en morale. Le parti qu'il embrassa ne fut pas favorable à la monarchie; mais , dans ce parti, divisé aussitôt après son déplorable triomphe, Chénier fut du petit nombre des hommes qui osèrent élever la voix en Êtveur de l'ordre et de l'humanité.

Des lois et non du sang ', s'écriait-il i cette époque où les tables de la loi disparaissaient sous les tables de proscriptions»

C'était être rebelle qu'être raisonnable, et traître que de n'être pas cruel. Chénier fut promis à l'écha&ud; mais le coup qui n'eût frappé que lui n'eût pas satisfait la vengeance de ses féroces ennemis. Sa tête ne devait tomber qu'après que son cœur aurait été déchiré par les plus cruelles tortures. Chénier vit la fureur qu'il avait si noblement provoquée s'étendre sur toute sa famille. Son orgueil, que rien jusqu'alors n'avait pu briser, s'humilia devant les bourreaux, et s'humilia en vain* Son firère, dont il admirait les talens, tout en combattant ^s principes, tomba sous la hache des décemvirs. N'espérant plus pour son fi^re, il n'espérait plus que la mort, quand une révolution imprévue mit un terme à

I. Voyez la tragédie de Caïus Gracchus^ page 196, acte III ^ aieèce % , tome second des Œuvres anciennes. {Note de l'Éditeur.)

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