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CL1V FUNÉRAILLES

la plus sanglante des tyrannies dont l'histoire des hommes ait offert Fexemple.

Là, ses dangers finissent, mais non pas ses tourmens. Échappé à la hache , Chénier n échappa point à fa calomnie. Des^ens, que le malheur rendait injustes, confondirent dans leur haine tous les membres d'une Assemblée qui , elle-même , avait été décimée par la tyrannie exercée en son nom.

Chénier fut désigné comme complice d'un meurtre qu'il n'avait pas pu empêcher : celui de son frère. C'était une consolation pour des âmes exaspérées que d'outrager la Nature , afin de trouver un crime de plus dans le parti contraire. On osa ordonner le remords à un cœur déchiré de regrets.

Si ces regrets, que Chénier exprima depuis envers si touchans, laissaient encore quelques doutes sur son innocence, s'il était encore besoin de le justifier, après la plus éloquente des justifications % j'ajouterais... mais , non : laissons-là de froids raisonnemens , qui ne feraient que provoquer des raisonnemens plus froids encore. Un seul fait en dira plus que tout ce qu'on a dit , que tout ce qu'on pourrait dire.

Dans sa douleur, Chénier se réfugia entre les bras de

I. Voyez le Discours sur la Calomnie, tome III des Œuvres anciennes, page i5:

Narcisse et Tigellin, bourreaux législateurs,

De ces menteurs gagés se font les protecteurs, etc.

[Note de l'Éditeur.)

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sa mère, qui a vécu, qpi est morte dans les siens. Mères y c'est vous que j*en atteste! Le sein dlune mère n eût-il pas été. pour jamais fermé au repentir même dun fils qui l'aurait si atrocement déchiré?

Depuis l'époque du 9 Jthermidor jusqu'à celle du 18 brumaire , Chénier continua à se livrer presque exclusivement à la politique ; mais s'il s'occupa peu des lettres pour sa gloire : il s'en occupa beaucoup pour leur utilité. Membre du Comité d'Instruction publique, il fut l'un des plus ardens provocateurs de ces décrets par lesquels le gouvernement de cette époque signala son retour vers les idées sociales ; de ces décrets par lesquels l'État vint au secours de tant d'hommes célèbres tombés dans une pénurie déshonorante pour l'Etat lui seul; de ces décrets par lesquels les professeurs ont été rendus aux écoles, l'instruction rendue aux élèves ; de ce décret enfin par lequel l'Institut a été créé.

L'Anarchie avait succédé à la Tyrannie. Dans la grande journée qui mit un terme à tous les désordres, dans cette journée du 18 brumaire, où tout bon citoyen fut soldat, Chénier, sans quitter la toge, marcha sous les drapeaux du libérateur que la Providence nous ramenait du fond de l'Egypte.

La vérité veut que nous confessions que , depuis , il servit moins vivement la cailse qu'il avait d'abord. em** brassée avec tout renthousiasi[ne que lui inspirait le héros auquel il s'était rallié. Imprudemment passionné pour cette liberté absolue que tant de législateurs ont rêvée, et qui n'a existé réellement chez auciii^ peuple,, il

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sembla quelquefois oublier la triste éjweuve à laqudle la

France avait été soumise.

Les malheurs qu'il s'attira en qudques circonstances

par des écarts, auxquels son talent n'a donné que trop

d*éclat, furent bientôt réparés par les bienfaits que son

talent lui obtint.

Ces bienfaits dn Souverain arrachèrent au phis absolu

dénùment un homme qui avait participé pendant dix ans à la législation et au gouvernement de la France, an homme qui avait joui, pendant la majeure partie de ce tems, d'un crédit sans bornes, dont il n'usa que pour les autres; dont il usa, non-seulement pour l'intérêt de quiconque le réclama , mais encore pour le salut de tant de personnes auxquelles il ne laissa pas le tems de le réclamer.

Indépendamment de l'honorable pension qu'elle lui avait accordée sur son épargne , Sa Majesté voulut, par de nouveaux témoignages d'estime et de bienveillance ^ adoucir les derniers momens de notre illustre et malheureux confrère.

La reconnaissanèe dont il était pénétré pour tant de générosité le suivit jusque dans ce tombeau, fl se piai* sait à l'exprimer de sa voix affaiblie; et, dans l'impossibilité où ses doigts glacés étaient d'en traccfr l'expression , il priait les amis qui l'assistaient dans Ses douleurs d'acquitter pour lui cette dette sacrée.

n n'est pas mort non plus ingrat envers l'amitiéé Rieii de plus doux, rien de plus afiFectueux dans son intimité que ûet homme si fougnettx, si intraitable quelquefois

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dans ses relations publiques; que cet homme qui, pas« sionné en tout, et non moins sensible au bienfait qu'irritable à l'injure, tirait ses défauts du principe même de ses qualités , ou chez qui , pour mieux dire, les dé- Caïuts n'étaient que des qualités exagérées. Ses dernières paroles ont été des bénédictions pour les amis de toutes les classes dont son lit de mort fut entouré; et, quand k parole lui manqua, ses derniers regards achevèrent les actions de grâoes que son cœur ne cessa de leur adresser que lorsqu'il cessa de battre.

Chénier avait à peine quarante-sept ans.

Regrettons-le, Messieurs, pour notre gloire plus encore que pour la sienne ! Il avait fait assez pour lui; mais il pouvait faire encore plus pour nous. Regrettons-le particulièrement, nous qui sommes entrés dans l'une des carrières que cet homme , dont tant d'aptitudes diverses ont multiplié l'existence, a si glorieusement parcourues ! Regrettons-le, parce qu'il s'y montra supérieur à nous ! Regrettons-le, parce qu'il pouvait s'y montrer supérieur à lui-même !

Après une vie orageuse, qu'il dorme en paix dans cette enceinte que notre choix a indiquée pour notre dernière réunion * ! Que la terre lui soit légère ! Que nos adieux , que nos regrets lui portent la consolation jusque dans ce froid asile où toutes les passions viennent s'éteindre.

I . L'iDstitut a pris un arrêté d'après lequel un terrain a dii être acheté dans le cimetière de Mont-Louis , pour la sépulture de tous ses membres. [Noté'de M. Arnault,)

XLViii FUNÉRAILLES DE M. J. CHÉNIER.

jiisque sous la pierre funèbre , contre laquelle toutes les haines doivent se briser! Que les calomniateurs surtout s'en écartent; et respectent le sommeil de leur victime ! Que dis-je ? Eh ! que lui importent désormais la calomnie et ses clameurs ! La voix de la calomnie peut-elle s élever au-dessus de la grossière atmosphère qui environne cette terre de douleurs? Le peut- elle atteindre jusqu en ces régions célestes , où y dans le sein du dieu de Fénélon , notre collègue oublie les injustices des hommes entre la mère qu'il a tant chérie et le frère qu'il a tant pleuré ?

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