Acte IV, scène m, page 3o3 , vers a
juste signalement des armées de la république, que leur esclavage avait dépouillées de la dénomination nationale qui les attachait à la gloire commune, et qui étaient devenues les troupes mercenaires d'un seul homme. Après l'examen de tant de choses irréprochables , ne craignons poipt
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d'altérer l'estime due à cette tragédie, en marquant la faiblesse de la scène qui termine le quatrième acte. L'ouvrage est assez fort pour supporter les critiques; et le blâme de l'impartialité rehausse d'autai^ plus les éloges qu'elle en fait.
Dans le lieu que nous désignons , le fonds est bien placé , mais il est mal mis en valeur. Quoique l'imperfection n'y résulte que d'une absence de beautés, cela me parait une faute essentielle. Cnéius croit que son père a seulement été compromis par les discordes militaires suscitées dans le camp du héros pour lequel Agrippine réclame la véhgeance : son devoir est de plaider la cause paternelle. Mais Pison refuse la grâce que lui accorde la veuve de Germanicus, parce qu'il fit empoisonner son époux : ses remords le déclarent coupable ; et cet aveu lui est arraché par le scrupule d'impliquer Agrippine dans ses complots , par le cri de la conscience , par l'impossibilité d'échapper aux coups que lui préparent ses ennemis , et surtout par le désir d'offrir une réparation solennelle en exemple à son fils qu'il veut enchaîner à la vertu pour qu'il fasse renaître Thonneur de sa race. Cet aveu terrible forme une puissante péripétie, dont le ressort doit agir dans l'âme de Cnéius. Voilà ce qu'il fallait amplement déployer ; voilà ce qui fournissait toutes les ressources de l'éloquence du sentiment; voilà ce qui exigeait
]'aboodanoe du pathétique. Quel spectacle à la fois plus instructif et plus touchant ! c'était une leçon politique très-botnne que la déclaration forcée d'un ministre d'attentats tombé dans la dermère disgrâce par un crime qu'il exécuta pour monter au comble des &veurs, et détrompé de ses illusioRs à la vue de la had»e des licteurs levée sur sa tête. C'était une instruction très*>morale que \t dévcmement filial de Cnéius partageant le malheur et lès périb d'un père criminel , et l'encour^eant à momir avec hii pour le salut de la patrâe et poiu* la révélation des ordres d'un tyran. L'idée ipremière, la racine de cette situation originale appartient tout entière à Chénier : son art en îaSti sortir un dénouement très-beau qui lui attiirera phis d'un imitateur ; mais la gloire de l'invenÉîan lui pestera. Tous les élémens de cette donnée tragique sont convenablement posés et préparés : il ne manque à leur emploi que la chaleur et rélévation poétiques. Elles les eussent fécondés, aoccwis et colorés; car, maniés par Corneille y qui en eût creusé la profondeur, ou souteons <Ie d'iéaergie et du feu de Duds, rien n'eût été plus dramatique. Ceci démontre en quoi les qualités de Chénier sont restreintes à de certaines bornes. Son talent, comme je l'ai dit, atteint à la hauteur des plus grands esprits , mais non à la sublimité du génie des grandes âmes. Il passe ra-
a8 ANALYSE RAISONNÉË
rement les limites de Tordre et de la raison exacte : il ne va jamais jusqu'à l'extraordinaire dans lequel brillent les passions que doit respirer Melpomène.
Le style de l'auteur suit la mesure de ses conceptions : on le distingue à l'arrangement , à la propriété des termes, toujours soumis au tour philosophique de ses pensées. Sa versification est sage 9 correcte , ferme , et même élégante , mais un peu froide et moins passionnée que celle qui reluit sur le noble tissu des rôles de Britannicus , pièce historique du même genre. On ne remarque point , dans la sienne, ces figures , ces métaphores heureuses, ces hardiesses cachées, qui ajoutent tant de couleurs aux formes du langage. Néanmoins, la pureté, la convenance, la gravité, la concision , caractérisent un écrivain de la bonne école. Une exquise justesse lui fait rejeter toute emphase et tout appareil déclamatoire. Toujours raisonnable, toujours fort de choses, il les rend quelquefois plus fortes par l'expression , et par le bon choix de l'acteur qui les doit dire. C'est ainsi qu'il place dans un monologue de Tibère l'image la plus vigoureuse de l'esclavage public, dont l'ex-* ces l'étonné.
Quel prestige maintient cet empire suprême , Pesant pour les sujets, pour le tyran lui-même^ Un seul, maître de tous, ordonnant de leur sort,.
£t promettant la vie oa prescrivant la mort! Un seul I et les Romains tremblent devant un hommei Les Romains!... oti sont-ils? Dans les tombeaux de Rome.
ActeT, soèiie ii, page 3i6y ven 5 et suiv.
Et plus loin, envisageant la sujétion des principaux corps qui délibèrent sous ses yeux , dans sa chambre , et dont son souffle dicte les décrets :
Mais que sont désormais les pères de l'État? Un fantôme avili qu'on appelle Sénat.
O lâches descehdans de Dèce et de Camillel Enfans de Quintius! postérité d'Emile!
Esclaves accablés du nom de leurs aïeux. Us cherchent tous les jours leurs avis dans mes yeux. Réservent aux proscrits leur vénale insolence, iPlaltènt par leurs discours, flattent par leur silence , Et, craignant de penser, de parler et d'a^r, Me font rougir pour eux , sans même oser rougir.
IbiiL iàUL f page 3i6, yen i5 et suiv.
le ne crains pas d'assurer que ce passage est comparable aux meilleurs fragmetis des grands maîtres. Pas une faute ne dément le caractère artificieux et cruel du héros. Il assemble ce même sénat qu'il vient de représenter sous le plus vil aspect : Agrippine y comparait pour se désister de sa plainte légale contre Pison, dont il a déjà commandé l'assassinat, qu'il veut faire passer pour un suicide. Une clémence qui assimilerait Germanicus à Auguste, et qui trompe la férocité du tyran, irrite son naturel envieux, et réveille son industrie. C'est alors qu'il oppose au vœu d'un généreux
3o ANALYSE RAISONNÉE
pardon Fatitorité des lois; c'est aloi^ qu'il déclame contre leur violation : ruse bien digne d'un tel oppresseur, qui foule aux pieds les plus saintes coutumes, et qui feint de les respecter quand elles prêtent des armes à sa haine. Il a besoin que ce trait de dissimulation répande le témoignage de sa rigide équité à l'heure où doit éclater le bniit d'un nouveau metirtre. Mille courtisans répéteront ces paroles consolantes envers Cnéius, qui accourt tout effrayé de la révolte nocturne dana laquelle est assailli son père ; ils auront soin de publier que l'Empereur se hâta d'envoyer pour le secourir la garde du prétoire ^ et son ministre le plus fidèle ; mais aussitôl Gnéius aperçoit l'abîme où son père est jeté :
Des secours de Séjan courons le préserver,
Ibid, , aoène v, iia^e 32x , vers x i.
dit-il éloquemment aux séMt«ur$% Il n'est plus t^mps ; car l'épée si^uigUintQ que Séjan ti^nt ^i maîn d^vancQ 1^ bort^i^n^ d.u r^it qu'il fait de la mort volontaire que s'est donnée Pisoin. Tous le& personnages percent le foi^ ^ ce téoébreuïc mystère; et la stupeur Iç^ sk^isit. Enfin, Tibève se âatfee que le secret de sa complicité demeurera po«ir jamais daos rpiabre^ où le seul ttémotn qu'il dOU; redouter eat enseveli. Quelques plaintes affectées sur le sort de Pison exprimei^t la regret qu'il n'ait pas atten* du de l'équité du sénat une justice favorable à
DU THÉÂTRE DE CHÉNIER. 3i
son innocence ; et Tibère ose dire qu'il le présumait incapable d'un crime. Soudain, Cnéius, désespéré, produit, par un seul vers, une révolution aussi forte que noblement théâtrale.
Vous vous trompez , César , mon père était coupable.
Jhid, , wène yi , page 3a4 $ Ters xo.
L'effet devient sublime k ce second coup , qui redouble la terreur :
Mon père était coupable, et Tibère encor plus.
iM. ibid. ib'td. , vers 19.
Cnéius découvre la trame et révèle les ordres secrets de l'Empereur; il en repousse la fausse pitié qui lui abandonne l'héritage paterne).
Tu m'offres des trésors teints du sang de mon pèr^ Garde pour un Séjan les faveurs d*un Tibère.
Ibid, iiid, , page 3a6 , \en 6 et suiv.
Il prédit la chute de l'ambitieux ministre de César ; et , reconnaissant qu'il n'est d'autre Àfuge que la mort contre une tyrannique puissant , il s'immole en dernière victime , et couronne l'ouvre en désignant au sénat, sous les yeux duquel i expire, le digne objet de ses apothéoses*
Il est temps de placer Tibère au rang d€^ dieux. \
Ibid, ibid. ibid,, vers dernier. \
Ce trait de génie termine la catastrophe trWi-
que. N'est<-ce pas assez de l'analyse que nousbn
offrons pour convaincre le lecteur de toutes es
3^ ANALYSE RAISONNEE
qualités que nous y admirons? La vérité des ca* ractères, leur grandeur, leur variété, leurs oppositions heureuses concourent à l'effet général que produit Faction la plus simple : elle marche d'elle^ même, resserrée dans les trois unités, sans l'aide des incidens, sans complication d'intrigue, sans lieux communs , sans coups de théâtre et sans aucun ressort artificiel. La noblesse d'Agrîppine , la naissante vertu de Cnéius, y contrastent avec la sinistre profondeur de Tibère, avec l'ambitieuse abjectbn de Séjan. L'ombre de Germanicus plane entre les personnages, comme une puissance vengeress?, et, toujours présente sur la scène, y répand me majesté idéale. Le choix des pensées , la femeté du style, ne trahissent le sentiment de la potsie, ni dans l'ensemble, ni dans les détails. Jadis imitateur du langage de Tacite et créateur de sm sujet, Racine nous représenta l'image de la c<ur de Néron et d'un crime de famille. Puisanlaux mêmes sources après lui , Chénier nous expse le spectacle de la cour de Tibère, et d'un cou d'État contre la liberté publique. Il ne resseuble point à son modèle , et s'élève presque à saïauteur. D'après cet effort, on ne niera plus qdl ait possédé les véritables secrets de son art. Ol sent que les méditations avaient mûri son talat; qu'il traça de verve tout ce bel ouvrage; et qie l'aversion du despotisme lui inspira ce ta-
bleau frappant de la tyrannie : il ne Ta point emprunté, point traduit. C'est d'après nature qu'il Ta copié : il l'avait vu.
La plus admirable tragédie du théâtre grec est, sans contredit, VOEdipe-Roi de Sophocle : les suffrages des plus doctes anciens s'accordent sur ce chef-d'oeuvre avec les opinions des plus savans littérateurs modernes. Deux de nos grands poètes se sont efforcés d'en transporter les beautés sur notre scène; mais ni l'un ni l'autre n'en ont pu égaler la perfection : pourquoi? c'est qu'ils ont voulu seulement imiter cette tragédie, et qu'il fallait exactement la traduire. Chénier, l'a fait; et, grâce à ce travail supérieur, nous verrons représenter la fable d'OEdipe dans toute sa pureté ^ Le génie de Corneille , étranger à ses formes mythologiques, et parfois trop assujetti au goût des intrigues romanesques du siècle qui le vit naître, l'avait altérée en la traitant, et dénaturée en essayant de la façonner au gré des mœurs françaises ; cependant, son Œdipe, qui n'avait de l'antique rien que le nom, obtint un succès dont on cherche aujourd'hui la raison avec étonnement. Voltaire en éclipsa la fausse gloire, dès qu'il fit paraître le sien. Nous ne renouvellerons point le reproche qu'on lui fit, et qu'il s'est fait à lui-même,
I. Voyez le tome I*' des OEuvres posthumes, page 3a7- OEuTrcs anciennes. I. "^
d'y avoir introduit une double action , puisque le vicieux épisode des amours de Philoctète et de Jocaste lui valut l'accueil des comédiens, et que cette complaisance forcée pour leurs conseils, qui lui prescrivirent le seul défaut évident de sa pièce, devint la condition de son heureuse entrée dans la carrière dramatique. On sait qu'il n'acquit sa première palme qu'à ce prix. Mais, ce que les critiques ont droit de blâmer dans son ouvrage , c'est l'imitation trop confuse de son beau modèle; c'est l'omission du rôle de Tirésia»', auquel supplée mal celui du grand-prétre ; c'est le rétrécissement du sujet, si simplement développé dans la pièce originale ; c'est le délire emprunté des fîireurs d'Oreste, si peu convenable au juste désespoir qui saisit OËdipe au terme de la catastrophe; c'est l'absence du dénouement, formé dans l'auteur grec, par le récit de la mort de Jocaste, et par le douloureux exil du héros aveuglé de ses propres mains. Tant de vices notoires sont rachetés à la faveur de principales scènes d'un merveilleux éclat, et couvertes des richesses d'un style brillant qui les déguise avec élégance. Néanmoins, ils n'échappent point à l'examen des vrais connaisseurs, et nuisent au plaisir que leur sévérité demande à la représentation. La jeunesse du poète les excusait dans une œuvre qui, toute imparfaite qu'elle est, reste encore assez belle pour qu'aucun écrivain ne
Tait surpassée. On sent bien que Voltaire , à la fois poussé par le sentiment des qualités de l'antique et par son imagination naissante, entraîné d'ailleurs par les habitudes théâtrales de son tems, s'est flatté d'embellir la fable grecque en la corrigeant , et de nous la faire admettre en la conformant à notre faiblesse. Il a cru devoir la changer devant le public français, et ne serait point tombé dans cette erreur, s'il l'eût maniée à l'époque où l'expérieuce avait affermi ses vues profondes : aussi doit-on remarquer que VOEdipe de Voltaire fut le premier pas de cet auteur, et que VOEdipe de Chénier fut l'un des derniers qu'il a faits. Chénier, moins assuré dans sa marche, moins éclairé sur son art, se serait plus égaré que lui dans son jeune âge. Enclin à suivre la méthode vive et rapide du philosophe de Ferney ; tout imbu des principes de sa nouvelle école, son esprit ne s'accoutuma que très -tard à la manière simple et forte des poètes de l'antiquité. Je me souviens que mes préférences pour leur système lui semblaient autant de préjugés sur l'ancienne littérature , dont il m'annonçait que le tems me guérirait, tandis que , frappé des préventions qui gâtaient encore son talent, j'osais lui prédire qu'il révoquerait la légèreté de ses jugemens sur les tragiques d'Athènes, et qu'il se perfectionnerait en les étudiant.
Que de fois lui rappelai-je obstinément, en nos entretiens, l'opinion de Boileausur YOEdipe^Roij l'estime qu'en faisait Racine, qui, teïité de le traduire, tremblait de le faire avec infériorité! Me serait -il permis de penser qu'aux débats élevés dans le cours de nos communications amicales et littéraires peut-être le public est redevable d'un û&'âf^pe fidèlement rendu d'après le texte, ouvrage dont la réussite ne diminuera point la réputation de celui de Voltaire ; car il n'y est vaincu que par Sophocle. Encore ne l'est-il point sous le rapport du style, en comparaison avec celui du traducteur dont les vers n'atteignent , ni dans . le dialogue , ni dans les choeurs, cette pompe, cette lucidité poétique, ce charme entraînant, par lesquels nous séduit son prédécesseur.
La seule plume qui traça les hymnes des compagnes d'Esther, ceux des lévites de Sion, et jle dialogue de Joas avec la fille de Jésabel, eut rivalisé dignement avec la majesté de la Melpomène attique. Celle de Chéuier s'arrête toujours en-deçà du sublime: il n'a ni l'accent lyrique, ni le langage pleinement tragique ; mais sa correction suffit à la noblesse du genre, et n'est pas sans ornement. EUe prédomine même, par la netteté, par la précision des tours , sur cette régularité fi:oide des vers de La Harpe, dans sa traduction libre du Philoctète. Ce n'est point assez pour égaler la
grâce, la force, la sublimité de Sophocle que d'en traduire les idées, si l'on n'en traduit l'expression toujours si noblement soutenue. Le premier vers de V Œdipe grec sert d'exemple à. ce précepte : voici comment Chénier l'exprime :
Enfans du vieux Cadnms, postérité nouvelie.
Mais voici comment Racine avait su le faire plus élégamment passer en notre langue :
De l'antique Jacob jeune postérité.
Ailleurs, dans la scène du Devin, Chénier fait dire à cet interprète des destinées d'OEdipe :
Ce jour TOUS fera nidtre, et ce jour vous perdra.
Mais Voltaire avait mis dans la bouche du grandprêtre une version plus poétiquement tournée :
Ce jour va vous donner la naissance et la mort.
Plus loin , il ne lutte qu'avec désavantage contre le texte si vanté par Longin, où l'emploi des pluriels dans une longue période semble multiplier deux crimes commis involontairement par une seule personne.
Hymen! horrible hymen! toi qui m*a$ enfanté. C'est toi qui rends Œdipe aux flancs qui l'ont porté.
Ces deux premiers vers s'accordent mieux avec la décence théâtrale que ne le feraient ceux dans lesquels Boileau avait trop défini la même image.
Hymen! funeste hymen! tu m'as donné la vie;
38 ANALYSE RAISONNEE
Mais 9 dans ces mêmes flancs où je fus enfermé. Tu fais rentrer ce sang dont tu m'avais formé.
Chénier use d^un tour plus chaste et plus concis ; mais il ne le soutient pas aussi heureusement dans les derniers vers.
Tu produis, tu confonds des frères et des pères. Des fils et des époux, des femmes et des mères, Tout ce qui des humains peut exciter Teffroi : Des forfaits , des malheurs inconnus avant moi.
Ce relâchement ne se fait pas sentir dans la version, pleine de force et de nombre, par laquelle Boileau reproduit l'accumulation des pluriels et la progression des idées effrayantes, lorsque Œdipe s'écrie , en attribuant à Thymen la fatalité de son inceste :
Et par-là, tu produis et des fils et des pères , Des frères, des maris, des femmes et des mères, Et tout ce que du sort la maligne fureur Fit jamais voir au jour et de honte et d'horreur.
Laissons aux judicieux hellénistes le soin de relever les autres passages qui démontrent que la poésie de notre auteur ne peut entrer en parallèle avec la diction épurée de Sophocle. Ils s'apercevront asse^i^ que la traduction n'est pas littérale , qualQt à la beauté du dialogue; mais ils reconnaîtront qu'elle est fidèle , quant à l'ordre des scènes et du détail de la composition : rare mérite qui nous rend ce chef-d'œuvre à jamais précieux. II.
deviendra , pour les disciples de Fart , le modèle le plus parfait de la simplicité d'une fable toute tragique , fable conduite par un seul fil , auquel s'attachent tous les ressorts de la terreur extrême et de l'extrême pitié que suscite le destin d'un seul personnage.
V Œdipe de Voltaire, que nous pou vons nommer \ Œdipe français y offre, au quatrième acte, une scène magnifiquement conçue, et exécutée avec un luxe admirable de poésie. L'effet de la double confidence y résulte de la puissance également prêtée aux deux rôles qui réagissent fortement l'un sur l'autre , en s'accablant de leur effroi réciproque par leurs récits terribles. UOEdipe de Chénier, que nous nomvaevonsVOEdipegreCy dans lequel la même scène occupe la moitié du troisième acte , ne comporte pas un si riche développement^ parce que Jocaste, moins effrayée et plus passive , n'y fait que suivre et seconder les grands mouvemens de l'âme agitée de son époux, seul ressort de cette sublime intrigue. Le motif de la scène ne s'y produit point par des narrations alternatives : il s'y déroule graduellement par des interlocutions entrecoupées presque vers par vers et mots par mots : dialogue vif, précis , plein de traits, et d'un naturel profond. Chaque interrogation du héros incestueux semble un pas de plus vers sa perte ; chaque réplique lui découvre un
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abyme où il se plonge. L'attention , de plus en plus captivée, ne peut s'en distraire un instant; elle le suit avec angoisse, depuis queTirésias, inspiré d'Apollon , lui a révélé le sort futur dumeur* trier de Laïus.
Il se verra le fils et l'époux d'une mère , L'héritier de la couche et l'assassin d'un père; n sera de ses fils frère et père à la fois.
Prophétiques menaces qui terminent la scène la plus artistement tissue^ et qui prépare le noble entretien de Créon , frère de Jocaste , injustement accusé par le roi d'avoir fait parler l'imposture pour le détrôner.
£h bien! qu'ordonne Œdipe à Créon son ami?
OBDIPB.
De sa cour et de Thèbe CËdipe vous exile.
CEléOV.
Je resterai dans Thèbe, où j'ai le droit d'asile.
OBDIPE.
Vous désobéissez aux volontés d'un roi!
GEiON.
Oui : son pouvoir n'est rien ^ séparé de la loi.
OBDIPE.
Vos crimes...