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Channing, Traitas religieux. Paris, 18j7, p

ŒIVHES SOCIALES DE Cil AN N IN G.

qui s’y soumet, distinguera toujours un chrétien d’un philosophe. Tant qu’un homme fera de ce livre inspiré la règle de sa foi et de sa vie, il y aura une religion.

Y aura-t-il une Église? Ceci est plus douteux. Unité de croyance et liberté d’opinions sont deux termes difficilement conciliables. Mais cette question, qui a si cruellement tourmenté les premiers protestants, le triomphe de Bossuet, quand, dans sa logique impitoyable, il place ses adversaires entre la soumission absolue et ce système qui leur fait horreur, où il y aurait autant d’Égliscs que de tètes, cette question n’en est pas une pour Channing; il raisonne comme l’évêque de Meaux, sans s’effrayer de la conclusion. « Ce qui caractérise par-dessus tout l’unitarianisme, écrivait il en 1851 à M. de Gérando, c’est l’esprit de liberlé et d’individualisme. Nous n’avons ni credo, ni symbole établi. Chacun y pense par soi-même, et diffère d’autrui, si bien que mes écrits vous donneront mes opinions plutôt que les dogmes d’une secte. » L’opinion de Channing choque au premier abord; en y réfléchissant, on voit qu elle est logique. Bossuet et Channing, placés aux deux pôles opposés, raisonnent tous deux de façon invincible. Pour le premier, la vérité religieuse est au-dessus de la raison humaine, car c’est la vérité absolue que Dieu a portée sur la terre; l'Eglise en a le dépôt; qui n’est pas avec T Église est nécessairement dans l’erreur. Channing, au contraire, a vu (et cette vue profonde a échappé à plus d’un protestant) que, dès qu’on admet le jugement individuel, la vérité religieuse change de caractère et rentre dans la classe

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de toutes les vérités humaines. Elle n’est plus extérieure, indépendante ; tout au contraire, elle devient propre à chaque individu, suivant le degré et l'effort de son esprit. Sans doute ce n’est pas la raison qui crée la vérité, mais c’est elle qui la découvre; la vérité n’existe pour chacun de nous que dans la mesure de celte découverte. L’unité de croyance supposerait l uniformité des intelligences, qui n’a jamais existé. 11 ne faut donc pas poursuivre l’impossible. En religion comme en science, l’absolu nous échappe; notre mission, notre devoir, c’est de poursuivre la vérité suprême dans la mesure de nos forces, c’est de nous en approcher sans cesse; mais nous ne la posséderons que dans le ciel, car elle est Dieu même ; des yeux mortels n’en pourraient supporter l’éclat.

On voit combien Channing est à l’aise avec ce grand problème de l’Eglise. La religion pour lui n’est pas un nom, une formule, un symbole, une secte, c’est l’esprit de vérité qui opère sous toutes les formes et dans toutes les communions. L’Église est universelle, c’est la réunion de tous ceux qui étudient et pratiquent l’Évangile.

« 11 y a, dit-il avec sa chaleur ordinaire, il y a une Eglise plus grande que toutes les Églises particulières quelle que soit leur étendue, cest l'Église catholique ou universelle qui s’épand sur toute la terre et ne fait qu'un avec 1 Église céleste. Tous ceux qui suivent le Christ ne forment qu’un corps et qu’un troupeau; cest ce que Jésus nous enseigne dans le Nouveau Testament. Vous vous rappelez la ferveur de sa dernière prière : Que tous ne fassent qu'un comme lui et son père ne font qu un. Dans cette Église sont admis tous ceux qui participent à l’esprit du Christ. On ne vous demande pas Qui vous a baptises ? Quelle marque portez-vous ? Si vous êtes baptisés par le Saint-Esprit, les larges

portes de cette Église vous sont ouvertes. Là sont réunis ceux que des noms divers ont séparés ou séparent encore. On n’y entend pas parler d'Église grecque, romaine, anglicane, mais seulement de l'Église du Christ. Mes amis, ce n’est pas une union imaginaire. Quand l'Église parle ainsi, ce n’est pas une vaine rhétorique, c’est la vérité pure. Tous ceux qui ont part à la vertu du Christ sont essentiellement unis. Dans 1 esprit qui les anime il y a une puissance d’union plus forte que tous les liens du monde. Séparés par les mers, il y a entre eux des sympathies énergiques et indestructibles. La voix nette et puissante d’un chrétien inspiré vole par toute la terre, et va dans un autre hémisphère faire vibrer les cordes d’un cœur ami. La pirulc d’un Fénelon, par exemple, touche des millions d'hommes épars dans le monde; toutes ces âmes ne sont-elles pas d'une même Église! Je tressaille de joie au nom des saints qui ont vécu il y a des siècles. Le temps ne nous sépare pas. Je les vénère davantage à cause de leur ancienneté. Ne sommes-nous pas du mime corps? Cette union n'est-elle pas quelque chose de réel? Venir ensemble dans un même édifice n'est pas ce qui fait une Église î Me voici dans un temple, je suis assez près d’un de mes semblables pour le toucher ; mais il n’y a entre nous nul sentiment commun ; cette vérité qui m’émeut intérieurement, il s'en rit comme d’un rêve et d’une chimère; le désintéressement que j’honore, il l’appelle faiblesse ou folie. Que nous sommes loin l’un de l’autre, quoiqu’en apparence si voisins! Nous appartenons chacun à un monde différent Que je suis plus près de quelque homme généreux et pur qui vit sur l’antre continent, mais dont la parole a pénétré mon cœur, dont les vertus m'ont enflammé d’émulation, dont les saintes pensées s'offrent à mon esprit, pendant que je suis dans la maison de prière ! C’est celui-là qui est de mon É.lise !

« Ne me dites pas que je m’abandonne à un rêve de l’imagination quand je dis que des chrétiens séparés par la distance, que tous 1 s chrétiens et moi-même nous ne formons qu’un corps et qu’une Église, aussi longtemps qu’un même amour, qu’une meme piété possède nos cœurs. Rien de plus réel que cette union spirituelle. 11 y a une grande Église qui embrasse tout; chrétien, j’appartiens à cette Église, personne ne m’en peut faire sortir. Vous pouvez bien m’exclure de votre Eglise romaine, de votre Église calviniste, de votre Église épisco-

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pale à cause des défauts prétendus de mon symbole ou de ma secte, et je suis content do celte exclusion; mais je ne veux pas être détaché du grand corps du Christ. Qui donc me séparera d’hommes tels que Fénelon, et Pascal, et Borromée, de l’archevéque Leighton, de Jeremy Taylor, de John Howard? Qui rompra le lien spirituel qui m’unit à ces hommes? Est-ce que je ne les chéris pas? L’esprit qui s’exhale de leurs livres et de leur vie n’a-t-il pas pénétré mon âme ? Ne sont- ils pas une portion de mon être? Ne suis-je pas différent de ce que j’aurais été si ces grands esprits n’avaient agi sur moi ? Est-il au pouvoir d’un synode ou d’un conclave de m’en séparer ? Je tiens à eux par la pensée et l'affection ; est-ce qu'on supprime la pensée et l’amour par la bulle d’un pape ou l'excommunication d’un concile? Lâme brise dédaigneusement ces barrières, elle déchire ces toiles d’araignées, et se joint aux grands et aux bons. Si elle possède leur esprit, est-ce que les grands et les bons, vivants ou morts, la rejetteront parce quelle ne s’est pas enrôlée dans telle ou telle secte? îne âme pure a droit de cité dans l’univers entier. Elle appartient à l’Église, à la famille des âmes pures de tous les mondes. La vertu n’est pas chose locale. Elle n’est pas respectable parce qu’on est né dans telle ou telle communauté, mais parce que sa beauté propre est absolue et immortelle. Voilà le lien de l’Église universelle. Personne ne peut être excommunié que par lui-même en tuant la piété de son cœur. Toutes sentences d’exclusion sont vaines si nous ne brisons nous-mêmes ce lien de pureté qui nous unit à toutes les saintes âmes 1 ! »

Telles sont les doctrines de Channing ; elles se réduisent à un principe : souveraineté absolue de la raison en fait de religion comme en tout le reste. Mais nous ne possédons encore que la moitié de l’homme ; il nous reste à étudier le principe de sa morale et l’application qu’il en a faite aux questions sociales. - Là il nous sera plus facile d’apprécier les grandes qua-

1 Channing, Traités religieux, l'Église, p. 61.

Ii tes de Cbanning, car nous ne trouverons plus de problème irritant. A l’esprit du plus bardi calviniste nous le verrons joindre toute la tendresse de cœur de Fénelon, son modèle ; ce double caractère nous donne le secret de sa force et de son originalité.

Nous avons vu quelle est la théologie de Cbanning ; tout y aboutit à la suprématie du jugement humain. Le docteur ne cro t pas que l’homme en soit réduit à choisir entre l’indifférence de Montaigne et le désespoir de Pascal, jetant au pied de la croix la raison humiliée et vaincue. Pour lui, cette force dédaignée des dévots et des sceptiques est le don le plus grand que Dieu nous ait fait, c’est l’œuvre divine par excellence, c’est le secret de la création. S’il Y honore, ce n’est donc pas par orgueil, mais par piété; c’est qu’il est convaincu que la vérité est la fin de notre être; et qu’une seule route y mène: celle où nous guident, comme deux sœurs, îa raison et la révélation. Toute doctrine qui attaque l’intelligence attaque Dieu et le christianisme : Dieu, qui nous a créés à son image, c’està-dire qui nous a fait raisonnables; le christianisme qui n’a plus de base dès qu’au nom de la religion on condamne l’esprit humain aune incertitude invincible, et qu’on abandonne aux incrédules la seule clarté qui nous permet ici-bas de deviner le ciel. « Je me glorifie d’être chrétien, dit-il, parce que le christianisme agrandit, fortilie, exalte ma raison. Si je ne pouvais être chrétien qu’en renonçant à mon jugement, je n’hésiterais pas dans mon choix. Je suis prêt à sacrifier pour la religion mes biens, mon honneur et ma vie. Mais je ne dois pas immoler à une croyance, quelle qu’elle soit, ce qui m’élève au-dessus de la brute et

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me fait homme. Renoncera la plus haute faculté que Dieu nous ait accordée, c’est commettre un sacrilège, c’c>t faire violence à ce qu’il y a en nous de divin. Non, le christianisme ne déclare pas la guerre à la rai on ; il est un avec elle, et lui a été donné comme un guide et comme un ami. »

Quel sera le lien de tous ces esprits divers qui cherchent la vérité par des voies particulières et ne vont pas toujours du même pas? Qui constituera cette Eglise universelle où l’on entre de tous cfttés? Qui réunira ces chrétiens que la croyance ne rapproche pas? C’est en ce point que les idées de Channing sont dignes d’attention ; car on voit reparaître ce besoin d’unité qui est du fonds même de la nature humaine, et dont personne ne peut s'affranchir. L’unité, suivant Channing, n’est pas et ne peut pas être dans le dogme, puisque tous les hommes ne saisissent pas la vérité au même degré ; l’adoption d’un symbole commun couvre mais n’efface pas des différences insurmontables, les confessions n’ont jamais empêché le schisme, parce qu’il est de l'essence de l’esprit humain d’être toujours en action et de ne point connaître de limites. Ce n’est donc point dans la possession de la vérité qu’il faut chercher l’unité, car nous n’en pouvons atteindre ici -bas cette vue entière qui seule serait la même pour tous. Dieu amis le principe d’union, non dans l’esprit, mais dans le cœur de l’homme, c'est là seulement qu’on le trouvera. Ce principe est celui qui, suivant Jésus-Christ, résume la loi et les prophètes ; c’est l’amour de Dieu et du prochain. Aimer c’est notre œuvre commune. Le seul lien, la seule religion universelle, c’est l’amour. Quiconque est pénétré de

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la morale de l’Évangile et en fait la règle de sa vie, celui-là accomplit la loi, celui-là est un membre de la grande société chrétienne.

Ainsi l’homme a été créé pour rechercher la vérité, qu'il ne connaîtra toute entière que dans un monde meilleur, c’est pour cela qu’il a reçu une intelligence que rien n’arrête et que rien ne lasse. Mais en outre, Dieu a fait l’homme sociable ; et comme il a voulu que toutes les créatures, s’appuyant l’une sur l’autre, se servissent mutuellement de soutien, il a mis dans nos âmes cette force de sympathie qui tient unie la société, malgré la différence des vues, l’opposition des intérêts et P égoïsme des passions. Ce principe de la société humaine, l’amour, est aussi le principe de l’Église, qui n’est qu’une société plus parfaite, où nos sentiments naturels trouvent une plus complété satisfaction. En ces deux sociétés, ce qui réunit, ce n’est point l’unité de doctrine, unité impossible (en politique du moins, nous en avons fait la cruelle expérience), c’est la sympathie, c’est l’amour mutuel. En religion pas plus qu’en tout le reste, il ne faut donc pas exiger qu’on pense et qu’on raisonne de même ; la diversité des esprits est sans doute dans les desseins de la Providence, mais il faut demander à tous les hommes d’aimer Dieu et leurs semblables, puisqu’une main divine a gravé ce sentiment dans tous les cœurs. Là, et là seulement est le principe d’union si vainement cherché ailleurs. En somme, liberté absolue de la pensée, et charité inépuisable, ce sont les deux besoins suprêmes de l’homme et du chrétien. La perfection, c’cst de donner pleine carrière à notre raison et d’aimer Dieu et nos frères d’une tendresse inlinie. Tel est le

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système complet de Channing, système qui, à ne l’envisager que comme philosophie, ne manque certes ni de simplicité ni de grandeur.

Channing, on ne peut lui refuser cette justice, à été toute sa vie le parfait modèle des doctrines qu’il a défendues ; en lui rien d’un sectaire, point d’orgueil, point de fiel, rien de ce dédain superbe qui, à bout de raisonnement, maudit et damne ses adversaires ; s’il ne comprend pas toutes les opinions, du moins il les excuse toutes, et il est chrétien jusqu’à ce point d’aimer ceux memes qui ne pensent pas comme lui. Chose singulière, c’est surtout à l’endroit des catholiques que perce sa sympathie. Tandis que les communautés évangéliques, parmi leurs divisions, sont toujours d’accord pour traiter en ennemi commun cette Fglise dont la durée semble un démenti et comme un défi constant jeté à la Réforme, Channing n’a pas assez d’éloges ponr cette puissante communion dont il repousse le symbole, mais dont il ne peut trop admirer la prodigieuse charité. Son idéal, c’est Fénelon, auquel on l’a souvent et heureusement comparé. De l’archevêque de Cambrai il ferait volontiers un unitaire, comme les quakers en ont voulu faire un des leurs, et il est remarquable que ce sont les deux Églises les plus éloignées du catholicisme par le dogme, l’une donnant tout à l’illumination intérieure, l’autre soumettant tout à la raison, qui toutes deux ont fait de la charité la seule base d’union, et sur ce terrain ont tendu aux catholiques une main amie, que le calvinisme leur a toujours dédaigneusement refusée.

Les lignes suivantes, écrites à propos d’une traduction de Fénelon, et qui ont pour la France un intérêt

particulier, frapperont certainement quiconque sait comment en Amérique et en Angleterre des pasteurs éclairés et quelquefois même des hommes d’État considérables parlent de la Babylone moderne et de la grande prostituée. Pour venir d’un Samaritain et presque d’un infidèle, la leçon n’en est pas moins belle, et mériterait de n’être pas perdue.

« Ce livre est pour nous le bienvenu, puisqu’il est l’œuvre d'une âme si pure et si heureusement douée. Ajoutons que nous ne l’en aimons pas moins parce qu’il vient d’un catholique. Peut-être l’en estimons-nous davantage, car nous voudrions que le protestantisme devînt plus sage et plus tolérant, et nous ne connaissons pas de meilleure leçon que l cxemple de Fénelon : il suffit d’un tel homme pour que notre charité embrasse le corps tout entier auquel il appartient. Sa vertu est assez grande pour défendre toute son Église contre cette réprobation sans mesure et sans distinction dont le zèle protestant l’a trop souvent frappée. Quami on pense que l Église catholique compte dans ses rangs plus de cent millions d’âmes, c’est-à-dire plus, probablement, que l’ensemble de toutes les autres communions chrétiennes, on doit trembler à l’idée de la proscription qui a été souvent prononcéee contre cette immense portion de l’humanité. Il est temps que meilleure justice soit faite à celte antique communauté, si largement répandue sur la terre. L'Église catholique a produit quelquesuns des plus grands et des plus excellents hommes qui aient jamais vécu, c’est une preuve suffisante qu’elle possède tous les moyens de salut. A entendre le ton de mépris dont on en parle quelquefois, qui soupçonnerait que Charlemagne, Alfred, Michel-Ange, llaphael, le Tasse, Bossuet, Pascal, Descartes étaient des catholiques ? Quelques-uns des plus grands noms dans les arts et dans la guerre, sur le trône ou dans la chaire, ont été portés par des catholiques.

« Pour ne parler que de notre temps, est-ce que la métropole de la Nouvelle-Angleterre n'a pas vu un sublime modèle de vertu chrétienne dans un évêque catholique? Qui, parmi nos maîtres en religion, oserait se comparer au pieux Cheve-

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rus? Cet homme de bien, que ses vertus et ses talents ont porté à de hautes dignités dans l’Église et dans l'État, et qui a reçu dans sa patrie le double honneur de l'archiépiscopat et de la pairie, il a vécu au milieu de nous, dévouant ses jours, ses nuits et tout son cœur au service d'une communauté pauvre et sans éducation. Nous l’avons vu décliner la société des gens éclairés et polis pour rester l'ami des ignorants et de ceux qui n’avaient pas d’amis, laissant pour les plus misérables cabanes les cercles de la vie élégante qu’il eût embellis, portant avec la tendresse d’un père les peines et les maux de sa nombreuse famille, se chargeant tout ensemble de ses intérêts temporels et spirituels, sans jamais montrer, menue par le plus faible indice, qu'il sentit sa belle àme dégradée par ces fonctions si humbles en apparence. Cet excellent homme, tout entier à son œuvre de miséricorde, nous l’avons vu dans nos rues, par le soleil le plus brûlant de l’été ou parmi les plus rudes assauts de l’hiver, marchant comme si la force de la charité l'armait contre les éléments. Il nous a laissés, mais nous ne l’oublions pas. Il jouit parmi nous de ce qui, pour un tel homme, est plus cher que la renommée : son nom est béni là où les grands du monde sont inconnus. On ne parle de lui qu’avec des bénédictions et des larmes, on soupire après son retour dans plus d’un séjour de douleur et de besoin ; comment pouvons-nous fermer nos cœurs à cette preuve de la puissance qu’a la religion catholique de former de grands hommes et des hommes de bien ? »

Maintenant qu’en Channing nous connaissons le théologien, il nous sera facile de comprendre ses idées politiques et sociales ; elles sortent toutes des deux vérités religieuses quil a proclamées. Channing n’est pas de ceux qui séparent la religion de la politique, ni de ceux qui placent les intérêts du monde et les intérêts du ciel, les vérités divines et les vérités humaines sur deux lignes parallèles qui ne se rencontrent jamais ; la religion n’étant pour lui que la perfection de la raison et du sentiment, cette raison plus achevée, cette

sympathie plus ardente et mieux dirigée, embrasse tous les rapports humains. Le christianisme prend l’homme tout entier ; il n’est pas une pensée, pas une action qui ne doive être chrétienne. Tous les grands problèmes du jour : éducation, perfectionnement moral, élévation des classes laborieuses, tempérance, paix universelle, abolition de l'esclavage, droits politiques, meilleure forme de gouvernement, tout, pour Channing, se ramène à ces deux principes : amour religieux des hommes, respect religieux de leur liberté. Aussi dans cette étude porte-t-il une chaleur extrême ; ce n'est pas un sa„ r e qui examine froidement un théorème indifférent, c’est un missionnaire qui remplit une œuvre sainte, et que dévore la plus noble et la plusardente des passions.

Dans son amour de l’humanité, Channing est bien de son siècle. Il en a toute la générosité et peut-être aussi les illusions. Qu’on dise ce qu’on voudra de notre temps, et que, suivant l’usage, on nous écrase avec la vertu, la piété, l’esprit de nos ancêtres, il n’en est pas moins vrai qu’au travers de toutes nos agiiations et de toutes nos erreurs, au fond même des événements les plus déplorables, il y a un sentiment qui jamais n’a paru sur la terre avec autant de vivacité. Ce sentiment, qui est celui de la chrétienté tout entière, c’est la philanthropie, l’amour de tout ce qui souffre et de tout ce qui est opprimé, la protection de l’enfance, de la vieillesse, de la misère, de la faiblesse, et même du repentir, un désir sincère d’élever la condition du pauvre et de l’ignorant. Philanthropie, c’est la devise et ce sera l’honneur de notre âge. Pour Channing, la philanthropie est une passion, mais avec un caractère

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particulier qui la rend tout à la fois plus grande et plus respectable. Chez lui ce n’est pas entraînement, sympathie involontaire, sensibilité physique, c’est l’accomplissement d’un devoir imposé par Dieu même, et qui est une des fins de la création. En un mot, son amour des hommes, c’est la charité de l’Évangile.

Channing est aussi chrétien en un point où notre siècle s’est séparé de la pensée chrétienne pour retourner aux idées de l’antiquité, par un égarement fatal à la liberté. Il pousse au plus haut degré le respect de l’individu ; ce n’est pas l’humanité, c’est-à-dire une abstraction, c’est l'homme qu’il aime, et dont il rappelle sans cesse la valeur et la dignité méconnues. Trop souvent, et c'est l’erreur constante des socialistes et des despotes, on imagine un intérêt général qu’on obtient par le sacrifice des droits particuliers , Channing répète sans se lasser que l’homme n’est pas fait pour la société ni le citoyen pour l’État, mais que tout au contraire Étatetsociété n’existent que pour la garantie des droits de l’individu. L’homme n’est pas un ressort de machine qui n’a de valeur que par sa place et sa fonction dans l’ensemble ; ce n’est pas un moyen, mais un Lut. Sa fin est en lui-même et non pas dans la société. Ce n’est pas la première fois sans doute qu on a proclamé ces saines idées et défendu les droits naturels, mais je ne sais si jamais personne a été aussi loin que Channing, car personne n’a eu, je crois, une conviction plus pro londe de la grandeur originelle de l’homme, un sentiment plus vif de ce qu il y a en nous de divin. Il ne faut pas s y tromper : ce qui rend l’individu sacré pour le reste du monde, ce qui fait sa liberté et son droit, c’est la pensée, c’est 1 àme, c est

cette essence supérieure qui donne au vase le plus fragile un prix inlini. Pour respecter et aimer son semblable, il faut voir en lui un être immortel. Le matérialisme n’est pas seulement une erreur religieuse, c’est une erreur sociale, c’est la négation du droit. En même temps qu’il dégrade l’homme intérieur, il prépare son asservissement, et le livre sans défense, esclave à un maître, sujet à un tyran.

C’est surtout pour attaquer l’esclavage que Channing a usé avec puissance de cet invincible argument. On a combattu la servitude par des raisons de toute espèce, la misère du nègre, par exemple, et la cherté de son travail ; mais il a été facile de répondre qu’aux États- Unis l’esclave était mieux nourri, mieux vêtu, mieux soigné que le paysan irlandais, et que la cherté de la main-d’œuvre ne signifiait rien dans un pays comme la Caroline et la Louisiane, où le blanc meurt de la fièvre, tandis que le noir cultive avec une parfaite sécurité. C’est sur l’utilité qu’on avait fondé le droit de l’esclave; c’est au nom de l’utilité, de l’intérêt social, de la suprématie de l'État, grands mots qui couvrent tant d’excès, qu’on lui a contesté et refusé la liberté; mais ce qu’on n’a jamais touché, ce qu’on ne touchera jamais, c’est la base inébranlable sur laquelle Channing pose les droits naturels de l’individu; c’est pour ainsi dire entre les mains de Dieu qu'il place la liberté de l’homme, et il y a dans ses paroles un tel enthousiasme pour la justice, une passion si vertueuse, une majesté si douce, qu’on se sent entraîné malgré soi par cette éloquence qui parle au cœur plus qu’à l’esprit ; on aime l’orateur plus encore qu’on ne l’estime.

« Devant Dieu et devant la justice, l'honune ne peut pas

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être une propriété, parce qu’il est un être raisonnable, moral, immortel, parce qu’il a été créé à l’image de Dieu, de Dieu dont il est l’enfant dans le sens le plus élevé du mot, parce qu’il a été créé pour développer des facultés divines, et pour se gouverner lui-même suivant une loi suprême, écrite dans son cœur et que la parole de Dieu a une seconde fois promulguée. Toute sa nature défend qu’on s’en saisisse comme d’une chose. C’est insulter le créateur, c’est porter un coup fatal à la société. Dans tout être humain Dieu a mis un souffle immortel, plus précieux que toute la création. 11 n’y a pas de langage ni de la terre ni du ciel qui puisse exagérer la valeur d’un homme, Qu’importe l’obscurité de sa condition ! La pensée, la raison, la conscience, la vertu, la charité, une destinée immortelle, une liaison morale avec Dieu, voilà des attributs de notre commune humanité devant lesquels toute distinction extérieure est insignifiante, et qui rendent toute créature infiniment chère à son auteur. Qu’importe l’ignorance de l'individu? Sa perfectibilité l’allie aux plus instruits de son espèce, et met à sa portée la science et le bonheur des classes plus élevées. Tout homme a en soi le germe de la plus grande idée de l’univers, l’idée de Dieu, et développer cette idée est la fin de son existence. Tout homme a dans son cœur les éléments de cette loi divine, immortelle, à laquelle obéit toute la création ; il a l’idée du devoir, et la vie lui a été donnée pour développer, respecter, pratiquer celte idée. Tout homme sait ce que signifie le mot : vérité ; c’est, il le voit quoiqu’à travers un nuage, le grand objet de l’intelli ence divine comme de l’intelligence créée, et il est capable d’acquérir de la vérité une connaissance qui grandit chaque jour. Tout homme a des affections faites pour se purifier et s’étendre on un sublime amour. Tout homme a l’idée du bonheur, et une soif de félicité que rien ne peut étancher. Telle est notre nature. Partout où nous voyons un homme, nous voyons un possesseur de ces grandes facultés. Est-ce que Dieu a fait un être de cette espèce pour qu’un autre en dispose comme d’un arbre ou d’un animal? N’est-il pas évident que l’homme a été fait pour exercer, développer, améliorer son énergie, qu’il a été créé pour le bien moral, pour le bien spirituel? Quelle injure pour lui, quelle offense au Créateur quand on le force, quand on le brise pour en faire un instrument des jouissances d autrui 2

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a Quoi donc! posséder un être immortel créé pour connaître jt adorer Dieu, destiné à survivre au soleil et aux astres! Asservir à nos besoins les plus bas un être fait pour la vérité et ta vertu ! Convertir en un instrument brutal toute cette nature intelligente, qu’illumine comme un rayon, l’idée du devoir, et qui est une plus noble image de Dieu que le monde tout entier ! Pion; tout pe .t être possédé dans l’univers; mais un être moral, raisonnable ne peut ,amais être une chose. Le soleil et les étoiles peuvent être possédés, mais non pas la dernière des intelligences. Touchez à tout hormis cela. Ne mettez pas la main sur cette créature à qui un père céleste a donné la raison. Le monde spirituel tout entier vous crie : Arrêtez ! Les intelligences les plus élevées reconnaissent leur propre nature et leur droit dans le plus humble des hommes. Au nom de cet esprit inestimable, de cet esprit immortel qui demeure en lui, au nom de cctle image de Dieu qu’il porte en sa personne, ne 1 écrasez pas dans la poussière, ne le confondez pas avec la brute ! 1 »

On ne doit pas s’étonner qu’avec ce profond respect de la nature humaine, ce sentiment de la grandeur originelle de l’individu, Channing se soit occupé, toute sa vie, de l’éducation et du perfectionnement des classes ouvrières. Ses écrits les plus intéressants sont peut-être les lectures publiques qu'il fit à lloston en 1838, et qui ont pour objet 1 éducation qu’on se donne à soi-même (self culture) et l’élévation des travailleurs. Quand on lit ces discours, faits pour des ouvriers, et dans lesquels la plus haute raison est jointe au plus noble langage ; quand on sait que le succès en fut immense aux Etats Unis et en Angleterre, et qu’encore aujourd'hui c’est une lecture favorite dans plus d’un atelier, on comprend alors ce qu’il y a de solide dans la race saxonne, et on la juge tout autrement que les voyageurs, qui n'en ont vu que la rude écorce. Qu’on

* Channing, l'Esclavage, Paris, 1853, p. 22-26.

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ouvre, par exemple, la collection que vient de publier M. Everett, et dans laquelle il a réuni les discours qu'il a prononcés depuis quarante ans; quand on aura vu avec quelle fermeté il parle aux moindres citoyens de leurs devoirs, du respect et des conditions de la liberté, on sentira qu’il est quelque chose de plus remarquable encore qu'une si noble éloquence, c est le peuple qui l’écoute et qui l’applaudit.

Channing veut relever les classes ouvrières, mais c’est un réformateur chrétien, le chemin qu’il suit n’est pas celui du socialisme, il ne promet pas un labeur attrayant ; suivant lui, c’est un effet de la bonté divine de nous avoir placés dans un monde où le travail seul nous conserve la vie. La sujétion aux lois physiques, l'aiguillon du froid et de la faim, la lutte incessante contre la nature, c’est ce qui fait la grandeur de l’homme ; un monde où les besoins seraient prévenus ferait une race méprisable. C’est la résistance, c’est l’effort qui donne à l'individu la volonté sans quoi il n’est rien. Le travail est l’école du caractère. Sans doute la souffrance et le besoin sont de rudes professeurs, mais ces maîtres sévères font une œuvre que jamais n’exécutera pour nous l’ami le plus tendre et le plus indulgent. Le travail n’est pas seulement l'outil puissant qui donne à la terre sa fécondité et sa beauté, qui soumet l’Océan, qui asservit à nos besoins la matière mille fois transformée ; c’est lui qui donne l'activité, le courage, la patience, la persévérance, la volonté. Malheur à qui n’a point appris à travailler! C’est une pauvre créature qui ne se connaît point; les jouissances mêmes dont elle s’attribue le monopole lui échappent. Le plaisir et le re-

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pos doivent tout leur charme à la peine, il n’y a pas de fatigue plus grande que l’oisiveté de celui qui ne sait pas user de son esprit.

Ce n’est donc pas en renonçant au travail que les ouvriers s’élèveront ; ce n’est pas davantage en se coalisant, en devenant un pouvoir politique, par exemple, en réunissant leurs votes de façon à triompher des riches, à forcer le gouvernement de servir un intérêt particulier. Channing n’attend que des malheurs certains pour l'individu et pour le pays de tout régime où l’on sacrifie une classe de la société. D’ailleurs il sait trop bien qu’en toutes ces agitations le peuple ne fait jamais que servir des passions et des vues égoïstes, toujours instrument et toujours dupe. En homme qui voit de près la démocratie et qui aime sincèrement la liberté, ce qui l’inquiète n’est pas de donnerau peuple le pouvoir, comme une arme qui éclatera dans ses mains, c’est de l’instruire, d’éclairer son esprit, de substituer la réflexion à la passion, de lui apprendre à se respecter et à ne plus servir ces factieux qui l’égarent et fondent leur pouvoir sur ses erreurs et ses souffrances. Channing a, du reste, peu de foi dans les constitutions, il attend beaucoup de cette vérité, qui, dit-il, deviendra bientôt évidente : c’est qu’on a singulièrement exagéré l’importance du gouvernement, et qu’il y a des moyens bien plus efficaces pour procurer la prospérité des nations. Il n’est pas de ceux qui déifient les institutions politiques ; ce n’est ni d’un mécanisme ni d’un individu qu'il attend le bonheur d’un pays. La source en est plus profonde et plus sûre, c’est en soi-même que chacun la trouvera.

CHANNING ET SA DOCTRINE. xxa

Ainsi ce n’est pas d’un changement de condition que Channing attend l’élévation des classes laborieuses ; ce n’est pas davantage d’une organisation qui les porte au premier rang dans l’État. Pour l'homme du peuple qui veut grandir, il n’est qu’un secret, le même pour toutes les conditions, le seul qui mène à la véritable égalité : c’est l’élévation morale. Dieu n’a pas mis la grandeur et la félicité dans des choses extérieures qui sont nécessairement le monopole du petit nombre, comme la richesse et les emplois ; c’est en soi-même que l'homme doit chercher la puissance et le bonheur ; qu’il les demande à l’amour du devoir, à l’énergie de la volonté, à la culture de l’esprit. Ces vertus, l’ouvrier le plus misérable y peut atteindre en fortifiant sa pensée par la réflexion et la lecture, en fortifiant son caractère par le goût du travail et la pratique du bien. (Ju’il entre dans cette voie féconde, il y trouvera la paix de l’âme, le sentiment de sa force et de sa dignité, qui manque souvent au riche, et, avec son bien propre, celui de la société.

» Quand je considère, dit-ii, la puissance de l’esprit, je ne nie laisse pas décourager par cette objection que l'ouvrier, si on le pousse à user son temps et son énergie pour cultiver son intelligence, mourra de faim et appauvrira le pays. La plus grande force de l’univers, c’est l’esprit. C’est lui qui a créé les cieux et la terre; c’est lui qui a changé le désert en un sol fécond, et qui a réuni les contrées les plus éloignées en servant leurs mutuels besoins. Ce n'est pas la force brutale, l’cflort matériel qui fait la puissance de l’homme dans le monde, c’est l’art, l’habileté, l’énergie morale et intellectuelle. C’est l’esprit qui a conquis la matière. Craindre que développer l’intelligence d'un peuple soit l’appauvrir et l’affamer, c’est avoir peur d’une

xk ŒUVRES SOCIALES DE CHANNIHG.

ombre. Je penso, au contraire, qu’avec l’accroissement de la puissance intellectuelle et morale d'un peuple sa puissance productive grandira, que l’industrie deviendra plus efficace, qu’une plus sage économie accroîtra la richesse, qu’on découvrira dans l'art et la nature des ressources qu’on n’a pas encore imaginées. Je crois que les moyens d existence sont d’autant plus aisés qu’un peuple devient plus éclairé, plus résolu, plus juste, et qu’il se re>pecte davantage. On peut mesurer les forces de la nature et celles du corps, mais non pas prédire les résultats d'un accroissement dans l'énergie de l’esprit. Un peuple qui en serait là briserait des obstacles réputés invincibles et en ferait des instruments. C’est l’intérieur qui donne la forme aux choses extérieures. La puissance d une nation est dans son esprit, et cet esprit, si on le fortifie, si on l'agrandit, mettra la nature en harmonie avec lui-même, et créera le monde qui lui convient. »

Il m’est impossible de suivre plus longtemps Channing dans le développement de ces idées, qui ont soutenu toute sa vie, et dont la vivacité fera peutêtre sourire des gens moins confiants dans l’avenir de l’humanité; mais qu’on le lise, et je suis convaincu qu’on cédera, malgré soi, à l’influence pénétrante de cette âme pure, de ce cœur honnête, de celte raison hardie qu’aucun problème n’effraye, et qui les résout souvent avec tant de nouveauté et de bonheur. Ses écrits produisent un effet singulier. On sent qu’on a devant soi un homme qui ne fait pas métier d’écrire ou de prêcher, qui ne poursuit ni la gloire littéraire, ni l’influence religieuse, ni l’autorité politique, mais qui tient à se faire une idée juste de toutes choses, parce que chez lui la pensée est toujours le principe et la règle de l’action. On comprend alors la puissance de ses écrits, la force de son exemple, la grandeur morale de cette vie toute consacrée au culte de la vérité.

CHANNING ET SA DOCTRINE

Du reste, jamais existence ne fut plus belle ni plus douce, Channing a été la preuve vivante d’une doctrine qu’il a souvent défendue, c’est que le ciel est en nous, et que le plus sage est aussi le plus heureux. « Je trouve, écrivait-il en 1826, que la vie est un bienfait dont la valeur croît chaque jour. Je n’ai pas trouvé que ce fut une liqueur qui pétille et brille à la surface, mais qui devient insipide quand on la boit. De fait, je n’aime pas cette vieille comparaison. La vie n’est pas une coupe qu’on emplit au fleuve du temps. Elle est elle-même un fleuve ; et quoique à sa naissance elle jaillisse et murmure plus gaiement qu’elle ne fera plus tard, cependant elle est destinée, en avançant, à couler parmi des régions plus belles, à orner ses rives d’une verdure plus riche et d’une plus abondante moisson. Ne dites pas que ces espérances sont trompeuses. Je crois qu’il y a une foule d’individus qui n’ont pas trouvé leur enfance et leur jeunesse aussi heureuses que leurs dernières années. » Et, peu de temps avant sa mort, il écrivait les lignes suivantes, où se peint dans toute sa sérénité sa confiance en la raison et en Dieu : a La vie est réellement une bénédiction pour nous. Quel monde serait le nôtre si je pouvais voir les autres aussi heureux que nous! Oui, malgré l’obscurité qui l’enveloppe, ce monde est bon. Plus je vis , et plus je vois la lumière qui perce au travers des nuages. Je suis sûr que le soleil est là-haut! »

Ai-je eu tort d’appeler l’attention sur cette belle et bonne nature, et de croire qu en France on éprouverait pour Cbanning quelque chose de la sympathie qui lui a conquis tant de partisans dans les deux

mondes? Je ne sais, mais je crois n’avoir point cédé à un entraînement irrétléchi quand je vois qu’un ennemi déclaré des unitaires, un esprit chagrin, revenu dans sa vieillesse de l'enthousiasme et de l’admiration, Coleridge, n’avait pu se défendre de l’influence de Channing. « C’est, disait-il, un philosophe dans toutes les acceptions possibles du mot. 11 a l’amour de la science et la science de l’amour, » jeu de mots plus profond que bizarre, et qui rend avec netteté la douce et vive physionomie de cet homme de bien, qui, toute sa vie, consumé d’un même sentiment et d’une même idée, chercha la justice et la vérité de toutes les forces de son esprit, et aima Dieu et l’homme de toutes les forces de son cœur.

Juillet 1852.

INTRODUCTION

11 n’y a pas longtemps que le hasard fit tomber dans yncs mains les écrits de Channing. En lisant l’œuvre d’un homme mort il y a déjà douze ans, et dont le nom même m’était inconnu, je fus étonné et confus d'y tromer l’examen et la solution des terribles problèmes qui, sous le nom de socialisme, ont remué toute l’Europe, et qui restent encore à l’horizon comme une menace pour l’avenir. Les deux articles que je consacrai à Channing dans le Journal des Dcbats, et qui sont reproduits en tète de ce volume, eurent assez d’écho pour me prouver que je ne m’étais pas trompé dans mon admiration. Ils ont eu en outre cet heureux effet de susciter un éditeur moins dévoué à son propre intérêt qu’aux idées de Channing, et qui n’a rien négligé pour faire connaître à la France et mettre à la portée de chacun les conseils de l’homme qui a le mieux compris les besoins du temps, et indiqué le seul remède capable de guérir la cruelle maladie dont est rongée la société.

En effet, à ne considérer dans Channing que le réforma-

xxxiv ŒUVRES SOCIALES DE CHANNING.

tour, et pourquoi ne pas dire le socialiste chrétien, on peut affirmer que jamais homme n’a été mieux doué pour entreprendre une pareille mission, et que personne ne l'a plus habilement et plus saintement accomplie. Son caractère et son éducation, ses idées philosophiques comme ses croyances religieuses, la générosité de ses pensées comme la tendresse de son cœur, tout le portait à ce dévouement infatigable et éclairé qui a rempli et usé sa vie. Sans ambition politique (il n’a jamais voulu être autre chose que le ministre de sa petite église), sans vanité littéraire, sans illusion sur ce qu’on nomme la popularité, il n’a jamais eu qu’une pensée: relever la condition du pauvre, soutenir ceux qui travaillent et qui souffrent, faire régner sur la tirre la seule fraternité qui soit praticable, celle que nous a enseignée Jésus-Christ. C’est à l’Évangile que Channing a demandé un remède à des plaies que les sages du siècle jugent incurables ; c’est à cette fontaine de vie qu’il a puisé sa doctrine consolatrice. Il a compris que nos sociétés modernes, où l’on ne se propose qu’un but, la richesse, étaient hors des voies de la justice, et par cela même menacées de terribles révolutions. 11 a senti en même temps que la libeité ne résolvait pas le problème, car s’il n’y a point un autre élément pour en contre-balanciT l’effet, la liberté mène à l’extrême pauvreté comme à l’extrême richesse, c’est-à-dire à la division de la société. « La tendance de toutes les sociétés, écrivait-il en 1838 à miss llarriet Martineau, va à la dépression des masses, et la liberté ne promet point de remède ; car, abandonnez les hommes au libre usage de leurs facultés, et les différences de talent, d’intelligence, d habileté, amèneront des contrastes choquants. »

Que faire donc en présence de ce flot populaire qui monte tous les jours. Channing crie comme les disciples de Jésus- Christ: Seigneur, sauvez-nous, nous périssons. C’est dans la religion qu’il a confiance ; l’Évangile est tout son espoir, et j’oserai dire que personne n’a mieux lu ce qui convient

INTRODUCTION

JUXV

à notre siècle dans ce livre inspiré qui a des réponses pour toutes les générations. Avec tout le respect qu’on doit à des efforts généreux, il me semble qu’en Europe, et surtout en France, on n’a pas tiré de l’Évangile tout le parti qu’on en pouvait attendre pour combattre les doctrines qui menacent la société. Tandis que les écoles communistes» matérialistes, divisées sur tout le reste s’accordent eu ce point qu’elles prêchent au peuple le bien-être et la jouUsance, tandis quelles poussent le pauvre contre le riche, et font de la propriété ou de l’héritage, un privilège et une usurpation, que fait-on, que dit-on dans les églises catholiques et protestantes? On recommande au pauvre la patience et la résignation ; on essaye de lui arracher du cœur l’envie qui le dévore, et cette âpre convoitise qui pousse aux révoluiions. On prêche au riche la bienveillance, la douceur, la charité. Tout cela est dicté par une pensée vraiment chrétienne : c’est la morale de tous les temps, c’est la parole même de Jésus-Christ ; mais ce n’est pas assez pour notre siècle ; la condition de la société moderne demande une application nouvelle de ces principes universels. Le pauvre (je ne dis pas le mendiant) ne dépend plus du riche, il n’en attend plus ni bien ni mal. Loin d’avoir besoin de sa protection, il est souvent plus puissant que lui. L’ouvrier veut, lui aussi, conquérir la richesse; la résignation ne lui va pas; il a une activité fiévreuse, il veut arriver. En meme temps la société s’associe à ses instincts bons et mauvais ; elle lui promet l’égalité et une part de bien-être ; et enfin la démocratie, nivelant tous les rangs, et armant chaque citoyen d’un bulletin, remet la souveraineté au nombre et donne au peuple la responsabilité de son avenir. Telle est la situation, ce n’est plus la hiérarchie du moyen âge, la dépendance d’une société aristocratique; les préceptes qui convenaient aux siècles passés sont insuffisants aujourd'hui.

Est-ce que l’Évangile, est-ce que la religion n’ont rien faire dans cette position nouvelle et menaçante? iS’ont-iis

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rien à répondre à cette société qui implore leur secours, ou le christianisme est-il appelé encore une fois à sauver le monde? Oui, dit Channing, c’est là et là seulement qu’est le salut. Ce problème social qui fait pâlir les plus hardis, le christianisme seul peut leré-oudre. En élevant l’individu, en chassant de son esprit l’ignorance et de son cœur les passions mauvaises, la religion fera de chaque homme un citoyen éclairé, juste et digne de sa position. Ce sera une société nouvelle, et meilleure que les âges précédents, parce qu’elle sera plus chrétienne. Aujourd’hui la société est entachée de matérialisme, et le gouvernement, quelle qu’en soit la forme, a tous les vices de la société. Tout s’y réduit au bien-être et, pour l’atteindre et le donner aux masses, il n'est pas d’empereur, de roi ou de république qui ne croie toute loi juste et tonte mesure légitime. Nous retournons aux idées païennes; l’individu n’est rien, l’intérêt social est tout ; c’est la doctrine régnante depuis un demi-siècle; son dernier mot, c’est lecommuuisme. Channiug, au contraire, proclame l’idée chrétienne et la remet en pleine lumière sous une forme vive et nouvelle; pour lui c’est l’individu qui est tout; l’intérêt social n’est rien devant le droit éternel de celui que Dieu a tait à son image ; ou plutôt ce prétendu intérêt social qui sacrifie l’individu est une déception, sinon un crime, l a société est faite pour tous ses membres ; sa fin est de faciliter une vie qui ne s’achève point ici-bas, mais non pas de sacrifier la minorité au plus grand nombre, ou de remplacer la tyrannie d’un maître par la tyrannie d'une multitude. Le grand devoir de la société, c’est le ménagement, c’est la protection de l’individu ; la perfection de l’État, c’est la perfection du citoyen.

Améliorer l’individu, l’instruire, le moraliser, lui apprendre à s’estimer ce qu’il vaut, ranimer en son âme le sentiment de dignité et de noblesse personnelle que le Christ a apporté aux hommes, lui rappeler sans cesse ses devoirs envers lui-même et le respect qu’il se doit, considérer enfin

INTRODUCTION

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Tact ion individuelle comme le grand ressort de la société, telle a été la pensée constante de ( hanning, et, je le répète, c’est une pensée éminemment chrétienne. Au lond c’est le sentiment qui fit la grandeur des premiers fidèles, qui soutint les premiers martyrs et leur lit prélérer la conscience et le devoir à tous les Liens de la terre et à toutes les corruptions du temps. Ce fut le salut de l’ancien monde, ce doit être le salut du nouveau. Celui-là seul en effet peut résister aux tentations du vice, à l'envie, au désespoir, qui sait ce que vaut une âme immortelle et dont la pensée ne se termine pas ici-bas. Tous les systèmes socialistes sont impuissants, car ils s’imaginent qu’ils assouviront les besoins et les désirs du peuple; c’est la plus vaine et la plus dangereuse des chimères Pourraient-ils centupler les ressources matérielles et donner à tous les hommes le bien-être de quelques privilégiés, ils échoueraient encore, car le désir est insatiable et ne s’arrête pas. « Égaliser les richesses, disait déjà Aristote, c’est ne rien faire; ce ne sont pas les propriétés, ce sont les passions qu’il faut égaliser, et celte égalité-là ne résulte que de l’éducation réglée par de bonnes lois *. » La question n’a pas changé, ou pour mieux dire, elle est plus grande que jamais, aujourd’hui que s’élèvent de toutes parts des démocraties démesurées, et trlles que n’en a jamais connu l’antiquité. La solution du problème est pour nous et nos enfants une question de vie ou de mort. Dans un État où la souveraineté est dans les mains d’un seul homme, tout dépend de l’honnêteté et des lumières du chef de la nation ; il est assez puissant pour comprimer la passion populaire, et maintenir dans l’ordre les masses ignorantes ; mais où la souveraineté appartient à tous, le gouvernement n’est viable et bienfaisant que si la grande majorité des citoyens est honnête et éclairée ; autrement c’est le règne de la force brutale, un régime qui ne

1 Arist., Polit., liv. IIT, cl'.ip.v.

ŒUVRES t OCIAI.ES DE CHANNING.

peut durer. Éclairer la multitude, la rendre sage, intelligente, modérée, étouffer ses mauvais instincts et les remplacer par de nobles sentiments, c’est, dira-t-on, un rêve philanthropique dont le moindre défaut est d’être impossible. Channing a pensé le contraire, il a montré comment l’Evangile pouvait accomplir ce prodige ; comment en éclairant l’esprit non moins qu’en apaisant le cœur, il rendait possible le règne de la démocratie et lui assurait un effet bienfaisant et une durée indéfinie.

Ainsi comprenons bien ce qui fait l’originalité de Channing. Il est de son siècle en ce qu’il accepte le grand mouvement qui emporte toutes les classes vers l’égalité ; il ne voit point de mal dans l’ambition du pauvre, pourvu que cette ambition soit raisonnable et bien dirigée; il ne veut pas d’une résignation qui n’est trop souvent que l’abandon de soi-mème et une cause de dépravation pour l’individu qui ne se respecte plus; il sent que la charité du riche, bonne pour soulager d’incurables misères, ne fera pas que l’ouvrier se contente d’une position inférieure, et qu’il faut au peuple un remède, non pas externe, mais intérieur pour les besoins et les désirs qui le tourmentent. En ce sens c’est un socialiste, un homme qui s’occupe des penchants nouveaux, des idées et des inquiétudes du siècle ; mais ce qui le distingue des réformateurs ordinaires, c’est qu’en acceptant le problème, tel que le temps l’a posé, il lui donne une solution toute différente, et selon nous la seule véritable. Dans tous ses discours populaires, on trouvera la même idée sous les formes les plus diverses : Education personnelle, Élévation des classes laborieuses , Tempérance , etc., tout aboutit à cette sainte parole: Sursum corda! élevez votre âme, éclairez votre intelligence, soyez chrétiens non pas des lèvres, mais de cœur et d'esprit.

« Ce qüi fait tache dans votre pays, écrivait-il en 1831 à miss Joanna Kaillie, c’est la position de vos classes infé-

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ricures, misérables et affamées. Ce mal peut être guéri par une reprise du travail et du commerce, mais je crains que ce ne soit pas un accident de votre système, mais bien un effet nécessaire de l’état artificiel de votre société, et qu’il ne reparaisse bientôt. S’il en est ainsi, il faut de grands changements dans la société pour écarter le fléau. Communiquer aux dernières classes l’intelligence et les avantages des classes supérieures, ce devrait être la lin et le résultat assuré de toutes les institutions sociales, elles sont défectueuses quand telle n’est pas leur action. Je suis unniveleur, mais je voudrais accomplir ma mission en élevant ceux qui sont au dernier rang, en tirant les travailleurs de l’indigence qui les dégrade et de l’ignorance qui les abrutit. Si je comprends ce que signifient christianisme et philanthropie, il n’y a pas de précepte plus clair que celui-là. »

Je trouve encore cette belle profession de foi en tête de la troisième édition de ses œuvres, faite à Glasgow en 1839,

Ces volumes montreront combien l’auteur a la ferme conviction que notre civilisation imparfaite, où tout se rapporte à la richesse, ne peut pas durer toujours. La masse des hommes n’est point condamnée sans appel à rester malgré tout dans la dégradation d’esprit et de cœur où elle est tombée; une notion nouvelle de la fin et de la dignité de riionnne, réformera les instituions et les mœurs ; le christianisme et la nature humaine nous promettent quelque chose de plus saint et de plus heureux que ce qui existe aujourd’hui. C’est un bonheur que de vivre dans cette foi, c’est un bonheurque de la communiquer aux autres ; l’auteur ne désespère pas de retrouver des forces pour des travaux plus importants; mais il compte que ces écrits, qui lui survivront quelque temps, attesteront sa sympathie pour ses semblables et sa foi dans les grands desseins de Dieu sur l'humanité. »

Channing a eu dans sa patrie un succès considérable et qui dure encore. Le peuple a aimé dès le premier jour l’homme qui lui parlait de ses devoirs avec tant de grandeur, car sous l’austérité du langage il a reconnu la voix d’un ami. Ce n’est pas un philanthrope qni fait au moins heureux l’aumône d’une dédaigneuse pitié ; c’est un frère qui veut relever ses frères, qui souffre de leurs peines, et qui jouit de leur bonheur. C’est une âme tendre et dévouée, un chrétien, un missionnaire des premiers jours. En Angleterre, ses lectures n’ont pas eu moins de retentissement; répandues par milliers dans les districts ouvriers, on les a lues avec avidité, avec enthousiasme. Le peuple y retrouvait sa dignité perdue, et pour la première fois peut-être il comprenait que la fortune n’est pas tout, et qu’il y a plus d’un moyen de s’élever au-dessus du riche sans lui envier son or. De tous les points de l'Angleterre les ouvriers adressèrent à Channing des remercîments et des félicitations. « Rien, dit son biographe, ne lui donna dans sa vie une satisfaction plus complète et plus pure que l’accueil fait à ses lectures par ceux à qui il les avait destinées, et un jour qu’il avait reçu une adresse de l’Institut ouvrier de Slailhwaite dans le Yorkshire, on le vit s’écrier la figure animée et les yeux brillants : C'est de l honneur ceci , cest de l'honneur. Il y avait en ce moment sur sa table une lettre écrite par l’ordre d’un des plus grands monarques de l’Europe, qui le remerciait de son livre, mais la reconnaissance profondément sentie et simplement exprimée par la main d’un rude mineur le touchait bien davantage que les éloges des grands, l’admiration des sages, ou même la chaleur de ses amis. » C’était pour lui un bonheur inexprimable que de penser qu’il avait séché les larmes de l’ouvrier, adouci la misère du pauvre, porté dans leur âme un peu de consolation, dans leur esprit un rayon de lumière. Voici sa réponse aux mineurs de Slailhwaite, elle nous montre toute la force de ses convictions, toute la noblesse de ses sentiments.

INTRODUCTION

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A HÏI. JADES MKAL, — THOMAS SYKES, - JOHN FARIEY A SLAiiuwAiTE, rués hcïdersfieu» (Angleterre)

Boston, J" mars 1841. 1

« Messieurs.

« J’ai reçu avec un grand plaisir la lettre qui me transmet les résolutions prises par l’Institut ouvrier de Slaithwaite. L’accueil fait à mes lectures par ceux à qui elles ont été devinées est un grand encouragement. C’est pour moi, et depuis longtemps, un article de foi que nous verrons enfin se relever les classes laborieuses si longtemps abaissées. Les signes de cet heureux changement se multiplient, et vous, qui sans doute êtes plus jeunes que moi, vous vivrez pour voir des temps meilleurs.

«C’est une grande consolation pour moi que d’apprendre les progrès que fait chez vous la cause de la tempérance. Les liqueurs fortes ont été la malédiction de l’ouvrier. C’est en y renonçant complètement qu’il se sauvera et qu’il s’élèvera. Le premier pas vers la dignité de l’homme, c’est de renoncer à ce qui de l’homme fait une brute. Si le respect de soi-même ne peut conduire l’ouvrier jusqu’à ce point de sévérité, j'ai peu d’espoir en lui. Le peuple doit apprendre à s’abstenir et à se conduire, ou bien on le tiendra sous le joug et on en usera comme d’un outil. Pour soumettre la multitude à un assujettissement absolu, les gouvernements trouvent des raisons, des prétextes, dans son ignorance, son dérèglement, son abandon. Toute association d’ouvriers, toute institution qui a pour fin d’élever le peuple doit arborer le drapeau de la tempérance.

« J’ai été aussi bien heureux d’apprendre que vous comdamniez de plus en plus la conduite des ouvriers qui der-

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