‹ Œuvres sociales de Channing;Chapitre 2 sur 15 · X LIT · texte numérisé non relu

X LIT

nièrement ont voulu maintenir leurs prétentions par la violence. Les passions et la force peuvent renverser un gouvernement, mais l’ouvrier sera enveloppé dans la ruine commune. Pour qu’on songe à vous il n’est besoin ni d’émeutes ni de destructions. Votre véritable force est dans la culture de l’intelligence, dans la droiture, dans le respect de vousmême, dans la foi en Dieu, dans la confiance mutuelle qui vous unira tous. Voilà ce qui ne peut manquer de vous assurer votre juste part dans les avantages de la société.

« D’après ce qu’on m'apprend, j’espère que la cause des classes ouvrières ne sera pas déshonorée et compromise par l’esprit d’irréligion. On est confondu de voir des hommes qui s’appellent vos amis se lever contre le christianisme, une religion dont les premiers apôtres ont été des ouvriers, qui ne fait acception de personne, qui ne connaît rien des distinctions de la naissance et de la richesse, qui commande au fort de secourir et de soutenir le faible, et qui, partout où elle agit, donne à toutes les classes de la société un môme esprit et un même intérêt. C’est sous l’étendard de la Croix que doit vaincre l’humanité.

« Un des moyens essentiels d’élever les classeslaborieuses, c’est un système d’éducation nationale ayant pour objet, non pas d’asservir l’esprit de l’ouvrier, mais au contraire de l’éclairer et de le rendre actif, prêt et disposé tout à la fois à remplir sagement ses devoirs publics et privés. J’espère qu’on ne pourra bientôt plus reprocher à votre gouvernement de vous refuser un bien si nécessaire. Vous devez le demander avec une importunité qui ne comporte pas de refus. ■

« C’estdu fond du cœur que je désire le succès de l’ouvrier dans les efforts qu’il fuit pour améliorer sa condition extérieure ; mais il ne doit pas se donner tout entier aux choses du dehors. Un fort salaire n’e^t pas le bonheur; un homme peut gagner de l’argent et cependant mener une vie misérable. D’un autre côté dans la situation la plus précaire un

INTRODUCTION. xtm

homme peut accomplir l’œuvre principale de la vie et s’en assurer le plus grand bien. Les circonstances ne font pas tout ; notre âme peut triompher de noire destinée. Dans un état désavantageux: nous pouvons souffrir et agir comme des hommes et comme des chrétiens. Noire pensée peut nous fournir les movens ou l’occasion de signaler noire vertu, et nous procurer ainsi une paix et des espérances que la fortune seule ne donne pas. ;

« Votre ami,

« W. E. Chanmng. »

Quelques personnes ont paru craindre que le langage de Clianning 11e fût trop élevé pour les ouvriers, et que par conséquent il 11’arrivât pas jusqu’à ceux qu’il intéresse davantage. Je suis d’une opinion tout opposée, j’estime que si le peuple ne lit pas la plupart des écrits qui lui sont adressés, c’est qu’il ne les trouve point assez sérieux ; il sent qu’on le juge mal, et qu’on ne le connaît pas. On parle à nos travailleurs comme à des enfants; ce sont des hommes instruits par l’expérience et la misère et qui, trop souvent, grâce à cette rude école, en savent beaucoup plus que ceux qui se font leurs instituteurs. D’ailleurs il répugne de croire que l’ouvrier français soit moins intelligent que l’ouvrier anglais ou américain, et que son éducation soit tellement imparfaite qu’il ne puisse écouler une voix amie qui lui parle de Dieu, de lui-même, de ce qui touche le plus dans ce monde et dans l’autre. Pour moi qui ai passé dans un atelier six années de ma vie, et non certes les moins utiles ni les moins honorables, pour moi qui ai pratiqué les typographes de Paris, et vu de près ce qu’il y a chez eux d’intelligence et de cœur, j’ai toujours été convaincu que dans notre temps les hommes qui désirent le plus sincèrement la lumière, et qui serviront la vérité avec le plus de dévouement

lorsqu’une fois ils l’auront connue, ce sont ces ouvriers qu’on juge trop légèrement. Je ne sais quel Anglais comparait la société de son pays à un tonneau de bière; au dessus, disait-il, est la mousse, au fond est la lie, mais au milieu est une liqueur aussi pure que généreuse. J’en dis autant de la France: cemilieu, la force et l'espéranc : du pays, ce sont les travailleurs; et sous ce nom je comprends quiconque vit du labeur de ses bras ou de son esprit, depuis l’architecte jusqu’au maçon, depuis l’écrivain jusqu’au pressier. Ce sont eux qui décideront de l’avenir, c’est à eux qu’il appartient d’établir le l ègue de l’intelligence et de la moralité. C’est pour eux qu’a écrit Channing, et il n’eût demandé, je crois, ni d’autres juges, ni d’autres amis.

Édouard Laboulaye.

Paris, 15 décembre 1855.

DE

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