‹ Œuvres sociales de Channing;Chapitre 4 sur 15 · PARIS. — IUP. 61MOH RAÇON ET CO.UP., RUE U ERFURTH · texte numérisé non relu

PARIS. — IUP. 61MOH RAÇON ET CO.UP., RUE U ERFURTH

AVANT-PROPOS

Il y a dix-sopt ans que, me promenant sur les quais, anx environs de l’Ilôtel-Dieu, j’avisai à l’étalage d’un libraire un livre anglais que j’ouvris par hasard. C’étaient les œuvres de William Ellery Channing. Le nom de l’auteur m’était inconnu. Je feuilletais machinalement le volume, quand tout à coup une page m’arrêta. J’y trouvais des idées si nouvelles, des réflexions si grandes et si justes que je me hâtai d’acheter le livre, et que je me mis à descendre les quais, jusqu’à la place de la Concorde, sans pouvoir détacher mes yeux de ces lignes inspirées. Ce que je tenais dans les mains, ce que je lisais avec la ferveur et la joie d’un homme qui voit enfin la vérité, c’était le discours sur l'éducation personnelle, ou la culture de soi-même, qu’on trouvera à la suite de cet avant-propos. Je ne crains pas de dire que ce discours a été pour moi une révélation. Il a résolu pour moi l’énigme qui trouble notre siècle, il m’a appris comment il était en notre pouvoir de fonder une démocratie sage, heureuse, riche et pacifique. Le problème de la démocratie n’est pas un problème politique, au sens vulgaire du mot ; toutes les combinaisons, toutes les inventions constitutionnelles, toutes les formes de gouvernement sont impuissantes à le résoudre; c’est un problème d’éducation. Il n’y a que des écoles largement dotées, il n’y a qu’une éducation gé-

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néralc qui puissent donner aux peuples modernes la véritable liberté et la parfaite égalité. C’est ce qu’avaient reconnu les Grecs qui vivaient dans des cités libres, c’est co qu’après de longues et dures épreuves on commence à sentir dans notre pays.

Convaincu que le premier devoir d’un citoyen qui tient la vérité est d’ouvrir la main toute grande, et de semer le bon grain aussi loin qu’il peut aller, j’écrivis pour le Journal (les Débats deux articles sur Channing, qui parurent en 1852 et furent accueillis avec faveur par le public. L’année suivante je publiai en un volume quelques-uns des traités de Channing, et j’intitulai ce recueil Œuvres sociales, en un temps où le nom meme de socialisme faisait reculer d’horreur les Français elfrayés; je voulais indiquer ainsi (ju’il y a de nos jours des questions capitales, qui intéressent la société tout entière, et que la société seule peut résoudre, par un effort continu. Ce n’est pas à l’État, c’est à la commune, c’est à l’association, c’est à l’individu qu’il appartient de répandre et de propager l’éducation. Tant que nous ne nous mettrons pas tous à cette œuvre qui dépasse toutes les autres en importance, nous n’obtiendrons jamais cette égalité des conditions qui est la gloire de la démocratie. Ce n’est pas en abaissant tous les hommes sous le même niveau administratif ou révolutionnaire qu’on arrivera jamais à la prospérité et à la grandeur ; c’est au contraire en élevant les plus humbles et les plus pauvres aux idées, aux sentiments, aux jouissances intellectuelles et morales des plus riches et des plus heureux. Voilà ce que ne comprennent pas tant de gens qui jettent l’anathème à la société, à la propriété, à la famille ; ils ne voient pas que tout bouleversement social ne ferait qu’aigrir les maux dont ils se plaignent, tandis qn’ils ont la guérison sous la main, sinon pour eux, au moins pour leurs enfants.

Ce volume de traduction, suivi de trois autres, et un excellent travail anonyme publié sur Clguming ont fait con-

naître au publie français le nom et les idées du Fénelon américain. Channing a conquis droit de bourgeoisie chez nous, et l’on s’appuie de son autorité, dans les camps les plus opposés. Mais il s’en faut que ces idées soient entrées dans la circulation, autant qu’on doit le désirer. Voilà pourquoi on a pensé qu’une édition populaire de ces traités servirait utilement la cause de la démocratie. Si le public y fait bon accueil, il sera facile de multiplier ces publications et d’y joindre les discours d’Horace Mann, ou d’autres amis de l’éducation générale. On sentirait alors que, la prodigieuse croissance des États-Unis n’est point l’effet de la fortune ou du hasard ; mais qu’elle tient à des racines profondes et indestructibles et qu’en deux mots, c’est l'école qui fait la force et la grandeur du peuple américain. Le jour où l’on sera pénétré de cette vérité, on arrivera à poser clairement le grand problème social, et tout problème bien posé est à peu près résolu.

Je n’insisterai pas sur les idées que Channing défend avec tant de chaleur et tint d’onction, je ne veux pas refaire son discours; mais il est un point sur lequel je dois insister. De nos jours, parmi les réformateurs et les amis do la cause populaire, il en est beaucoup qui tiennent à honneur de se séparer, non-seulement de l’Église, mais du christianisme ; il en est d’autres qui font profession de matérialisme, et qui traitent de chimère Dieu et l’immortalité de l’âme; je respecte toutes les convictions, et n’entends imposer ma foi à personne ; mais je cherche encore en quoi la proscription du christianisme, en quoi le triomphe du matérialisme peuvent hâter les progrès de la civilisation et donner au peuple plus de liberté ou plus d’égalité. Il me semble que l’iLvangile est le plus démocratique de tous les livres, et qu’il y avait un fond de vérité dans l’expression bizarre de Camille Desmoulins, lorsqu’il se vantait d’avoir trente-trois ans, iâije du sans-culotte Jésus-Christ. Si la fraternité n’est pas sortie de l’Evangile, pourquoi ne

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la trouve-t-on que chez les peuples chrétiens? Chacun, sans doute, a aujourd’hui le droit de prendre pour soi la morale chrétienne et de repousser les croyances du christianisme; la vérité, une fois <|u’elle a paru dans le monde, appartient à tous, comme l’air et la lumière ; mais ce que ma raison se refuse à comprendre, c’est comment le christianisme, après avoir apporté sur la terre les idées de liberté, d’égalité et de fraternité, serait devenu tout à coup une chaîne qu’il faut rompre, un esclavage qu’il faut abolir. 11 me semble qu’on confond deux choses fort différentes, et qu’on rend l’Évangile responsable des fautes et des crimes que les hommes ont commis en son nom.

Je me crois aussi libéral et aussi démocrate que personne, je ne reconnais pas de réforme plus nécessaire que la séparation de l’Église et de l’État. Selon moi, la civilisation aura fait son plus grand pas le jour où la religion sera mise en dehors de la politique, où la politique n’aura plus rien à faire avec la religion. Mais en quoi l’Évangile s’oppose-t-il à la conquête de la plus précieuse de toutes les libertés? Le christianisme est la seule religion qui ait donné au monde, durant trois siècles, l’exemple d’une Église séparée de l’État. Ne peut-on reprendre cette noble tradition? Je demande donc à rester chrétien avec Chanuing, avec Horace Mann, avec cette société américaine qui fait de si grandes choses pour la cause populaire, et je repousse ces doctrines de désespoir qui chassent Dieu de l’àme humaine et font de l’homme un animal misérable pour qui tout finit avec la vie. Tous ces systèmes, renouvelés de Zénon ou d’Épicure, ont toujours été funestes à la liberté; ils ont enfanté l’orgueil stérile de quelques hommes, l’égoïsme du plus grand nombre, l’impuissance universelle, et le despolisme; l’amour seul peut fonder la vraie liberté, et l’amour, c’est la vertu qui sort de l’Évangile.

En lisant Channing, j’espère donc que les âmes pieuses se rassureront ; elles sentiront que ce fatal divorce entre la

DK I, 'ÉDUCATION PERSONNELLE.

liberté et l'Evangile qu’on nous présente comme une loi nécessaire, n’est que l’erreur de quelques esprits, éblouis par l’éclat des sciences naturelles, aigris par des causes diverses, ou emportés par le courant du jour. Il n’est pas vrai qu’il faille choisir entre le christianisme et la liberté; on peut sans doute aimer la liberté et repousser les croyances chrétiennes, mais comment peut-on se réclamer de l’Évangile et ne pas aimer la liberté? N’est-cc pas le christianisme qui, en rendant à Dieu ce qui appartient à Dieu, a renversé le despotisme antique et brisé l’idole de l’État? N’est-ce pas l’Evangile qui, en affranchissant la conscience de l’individu, a enseigne à l’homme à se gouverner lui-même? N’est-ce pas la liberté du fidèle qui a enfanté la liberté du citoyen?

Un pareil langage est aujourd’hui peu populaire ; mais en lisant Channing on comprendra peut-être que la liberté et l’Evangile sont faits pour s’entre-aider et non pour se combattre. Qui a plus aimé le peuple que Channing, et qui cependant a eu une foi plus vive dans l’avenir du christianisme? Ne mêlons donc pas la religion à nos problèmes politiques; n'avons-nous pas assez de causes de division, sans troubler inutilement les consciences? Répétons seulement que ceux-là ne sont pas des chrétiens qui, au nom de la religion, disent anathème à la liberté, et que ceux-là ne sont ni des libéraux ni des démocrates qui, au nom de la liberté, disent anathème à la religion. Chrétiens ou non, mettons-nous tous à l’œuvre commune, et en laissant chacun maître d’adorer Dieu à sa guise, unissons-nous tous pour répandre la vérité, propager la lumière et combattre 1 ignorance et la misère, ces deux tyrans impitoyables, qui asservissent le monde, et qu’il faut vaincre à tout prix, si nous voulons établir le règne de la liberté.

Avril 18C9.

ÉD. LADOULAYE.

DE

OU

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