LA CULTURE PE SOI-MÊME
INTRODUCTION
Mes respectables amis 1 ,
Sur l’invitation des commissaires directeurs des cours Franklin je viens vous présenter quelques considérations qui serviront d’introduction à ces lectures. Ce qui m’a surtout décidé, c’est le profond intérêt que je porte à ceux de mes concitoyens auxquels s’adressent ces conférences. Il m’a paru qu’elles devaient être surtout suivies par ceux qui sont occupés de travaux manuels ; aussi ne me suis-je pas senti libre de décliner la tâche qu’on me proposait, j’ai voulu par mon concours témoigner de ma sympathie pour cette
1 Cet écrit, où la parfaite raison se montre à chaque ligne, a été composé par Channing pour servir d’introduction aux cours Franklin, et lu par lui à l'assemblée réunie à Boston en 1838. Il a été réimprimé sous cette forme de discours, quoique l’auteur y ait ajouté depuis des passages importants. Nous les reproduisons de même en français.
portion si nombreuse de mes semblables ; j’ai voulu exprimer le sentiment de reconnaissance que j ’éprouve pour ceux au travail et à l’industrie desquels je dois presque toute l’aisance de la vie, mais j’ai surtout voulu exprimer la joie que me causent les efforts que font les ouvriers pour améliorer leur condition, et témoigner de ma foi inébranlable dans leur succès. Ces raisons donneront un caractère et une portée particulière à quelques-unes de mes remarques. Je ne parlerai pas toujours le langage de ceux qui vivent du travail de leurs mains, mais je m’exprimerai toujours comme quelqu’un qui leur est dévoué. J’appartiens de droit à la grande famille des travailleurs. Dans cette république 1 , heureusement, tous nous sommes nés et élevés pour le travail. Ce caractère honorable, dont nous avons tous été marqués, doit rapprocher toutes les classes de la société.
De la dignité de la nature humaine
J’ai exprimé mon vif intérêt pour la masse du peuple; cet intérêt est fondé moins sur les services que rend le peuple, que sur ce qu’il vaut par lui-même. Sa condition, il est vrai, est obscure, mais son importance n’est pas moindre pour cela. Par la force des choses il n’y a point de distinction dans la multitude, car l’idée même de distinction suppose qu’on sort de la multitude; le peuple fait peu de bruit, il attire peu l’attention dans son étroite sphère, cependant il a aussi sa part de mérite personnel et même de gran-
1 Les États-Unis.
deur. Tout homme est grand dans toute condition ; c’est la faiblesse de nos yeux qui seule le fait petit. L’homme est grand en sa qualité d’homme, quels que soient sa place et sou état. Toute distinction extérieure devient insignifiante devant la grandeur de sa nature. La force de l’intelligence, la conscience, l’amour, la connaissance de Dieu, le sentiment du beau, l’action sur soi-même, sur la nature extérieure et sur ses semblables, ce sont là de glorieuses prérogatives ; c’est la mauvaise habitude de déprécier ce qui est commun à tous qui nous les fait considérer comme étant de peu de valeur ; mais dans l’àme comme dans la création extérieure, c’est ce qui est commun qui est le plus précieux. La science et l’art peuvent inventer de brillants éclairages pour les appartements du riche, mais tout cela est pauvre et sans valeur en comparaison de la lumière commune que le soleil nous envoie par toutes nos fenêtres, qu’il verse avec libéralité et sans préférence sur la colline et dans la vallée, de cette lumière qui embrase chaque jour l’orient et l’occident. Il en est de même et des lumières communes de la raison, et de la conscience, et de l’amour ; tout cela a plus de prix que les qualités extraordinaires qui ont fait la célébrité de quelques individus. Ne ravalons pas cette nature qui est commune à tous les hommes, car nulle pensée ne peut en mesurer la grandeur. C’est l’image de Dieu, l’image même de l’infini, car on ne peut assigner de limite à son développement. Celui qui possède les divines facultés de l’àme est un être grand, quelle que soit la place qu’il occupe. Vous pouvez le couvrir de haillons, le murer dans un cachot, l’enchaîner au travail de l’esclave ; il sera toujours grand. Vous
pouvez lui fermer vos maisons, mais Dieu lui ouvre les demeures célestes. 11 ne fait point d’effet dans les rues d’une splendide cité ; mais une pensée juste, une affection pure, l’acte courageux d’une volonté vertueuse, brille d’un tout autre éclat qu'un amas de briques et de granit, de plâtre et de stuc, quel que soit l’art qui les accumule ou l’étendue qu’ils occupent.
Ce n’est pas tout. Si, laissant de côté la grandeur de notre commune nature, nous tournons notre pensée vers celte grandeur relative qui attire principalement l’attention et qui est le privilège des individus que leurs facultés et leur caractère élèvent au-dessus de la moyenne ordinaire, nous verrons qu’elle se rencontre aussi souvent parmi les hommes obscurs et inconnus que parmi ceux que leur rang met en évidence. Les hommes véritablement grands se trouvent partout; il n’est pas facile de dire quelle condition en produit davantage. La vraie grandeur n’a rien de commun avec la sphère qu’on occupe. Elle ne tient pas à l’action extérieure, non plus qu’à l’étendue des effets produits. L’homme le plus grand peut n’avoir qu’une très-faible influence. Peut-être que les plus grands de notre cité sont en ce moment ensevelis dans l’obscurité. La grandeur de caractère consiste tout entière dans la force d’àme, c’est-à-dire dans la force de la pensée, du principe moral, de l’amour ; on peut la rencontrer dans les conditions les plus humbles de la vie. Un homme élevé pour un métier obscur, assiégé par les besoins d’une famille qui grandit, peut, dans son étroite sphère, voir plus clair, mieux discerner, jug cr plus sagement, et, dans une situation difficile, avoir plus de décision, plus de présence d’esprit que
tel individu qui, à force d’études, a entassé d’immenses trésors de connaissances ; il a donc plus de grandeur véritable. Tel qui ne s’est jamais écarté de sa demeure de plus de quelques milles, comprend mieux la nature humaine, découvre les motifs et pèse les caractères avec plus de sagacité que tel autre qui a parcouru le monde et s’est fait un nom par le récit de ses voyages.
De la grandeur morale.
La force de la pensée est la mesure de la grandeur r intellectuelle, comme la fermeté des convictions est la mesure de la grandeur morale, le plus noble des dons faits à l’humanité, la plus brillante manifestation de la Divinité. L’homme le plus grand est celui qui choisit le juste avec une invincible résolution, qui résiste aux plus terribles tentations intérieures et extérieures, qui porte gaiement les plus lourds fardeaux, qui est le plus calme dans la tempête, qui se rit des menaces et des regards irrités, celui dont la confiance en la vérité, en la vertu, en Dieu, est inébranlable; est-ce là une grandeur d’apparat, et est-il probable qu’on en rencontre 'le plus nombreux exemples dans une condition élevée? Les luttes entre la raison et la passion, les victoires remportées par le principe moral et religieux sur le cri pressant et presque irrésistible de l’intérêt personnel, les sacrifices si pénibles faits au devoir, l’abandon d’une affection profondément enracinée et des plus chères espérances du cœur, tout cela est invisible ; les consolations, l’espoir, la joie et le calme d’une vertu déçue, persécutée, insultée, abandonnée, les voit-on davantage? Non, sans doute, et c’est ainsi que la véritable grandeur de la vie humaine échappe complétées
ment à nos regards. Devant nous, peut-être, l’acte le plus héroïque s’achève en silence, le plus noble projet est médité avec amour, le plus généreux sacrifice est accompli, sans même que nous nous en doutions.
Elle se trouve surtout dans la multitude.
Je crois que cette grandeur se trouve surtout chez la multitude, chez ceux dont le nom n’a jamais de retentissement. Est-ce chez le peuple ou chez les heureux du monde que vous trouverez le plus de peines supportées avec un male courage, le plus de vérité sans lard, le plus de confiance religieuse, le plus de cette générosité qui offre ce qui est le nécessaire même pour le donateur, enfin la plus sage appréciation de la vie et de la mort? Et même, en ce qui touche l’influence sur nos semblables, influence qu’on regarde comme le privilège des classes élevées, je crois que la différence qui existe entre l’homme obscur et l'homme placé en évidence est bien faible. L’influence ne doit pas se mesurer par son étendue, mais par sa nature. Un homme peut répandre au loin son esprit, ses sentiments et ses opinions; mais si son esprit est bas, il n’y aura en tout cela nulle grandeur. Un misérable artiste pourra remplir une ville de ses méchantes peintures, et, par un genre brillant mais faux, arriver à la célébrité ; mais l’homme de génie qui laisse après lui un seul grand tableau, où la beauté immortelle s’incarne pour ainsi dire et fait triompher le véritable goût, celui-là exerce une influence incomparablement plus élevée. Maintenant est-il une plus noble influence que celle qui agît sur le caractère, et celui qui l’exerce n’accomplit-il pas une grande œuvre,
quelque étroite ou obscure , que soit la sphère où il vit? Le père et la mère qui, dans leur pauvre maison, éveillent dans l’esprit d’un seul de leurs enfants l’idée et l’amour de la parfaite bonté, qui font naître en lui une force de volonté capable de résister à toutes les tentations, et lui apprennent à tirer profit des luttes delà vie, ceux-là surpassent en influence un Napoléon rompant le monde à sa domination. Leur œuvre n’est pas seulement plus élevée par sa nature ; qui sait s’ils n’accomplissent pas une œuvre plus grande que celle du conquérant, même quant à l’étendue? Qui sait si cet être auquel ils inspirent des principes saints et désintéressés ne les communiquera pas au loin, et si cette influence dont ils furent l’origine cachée n’ira pas, en s’élargissant, améliorer une nation, et le monde entier?
Dans ces considérations vous verrez la cause du profond intérêt que j’éprouve et que j’exprime pour les hommes obscurs, pour le peuple. Les distinctions sociales disparaissent devant l’éclat de ces vérités. Je m’attache au peuple non pas parce qu’il se compose d’électeurs et qu’il a la puissance politique, mais parce qu’il se compose d’hommes, et qu’il peut atteindre au but le plus glorieux de l’humanité.
Dans ce pays, ce qui distingue la masse du peuple, c’est qu’elle possède des moyens d’amélioration, de culture intellectuelle et morale qu’on ne trouve nulle part ailleurs. L’exciter à en profiter, c’est lui rendre le meilleur service qu’elle puisse recevoir. J’ai donc choisi pour sujet de cette conférence l’éducation, la culture personnelle, ou le soin que tout homme se doit à lui-même pour développer et perfectionner sa Rature. C’est l’introduction naturelle de cours qu’on
regarde trop communément comme suffisant par euxmèmes à faire l’éducation de l’auditeur. Les cours ont leur utilité. Ils réveillent un grand nombre d’hommes qui, sans cet appel extérieur, eussent sommeillé jusqu’à la fin de leur vie. Mais qu’on se souvienne qu’il y a peu à gagner en venant simplement une heure par semaine dans cette enceinte pour livrer son esprit à l’action d’un professeur. A moins que nous ne soyons excités à agir sur nous-mêmes, à moins que nous ne nous engagions dans l’œuvre de notre propre amélioration, à moins que nous n’ayons le ferme propos de former, d’élever notre esprit, à moins que, par une réflexion sérieuse, nous ne nous assimilions ce que nous avons entendu, il n’y aura que peu de bien de produit.
L’éducation personnelle, je le sens, est un sujet trop vaste pour un seul discours ; je ne pourrai donc vous présenter que quelques-unes des vues qui me semblent les plus importantes. Je tâcherai de donner d’abord une idée du sujet, puis je parlerai des moyens à employer, et enfin je m’occuperai de quelques objections qui s’adressent aux notions principales que je vais vous exposer.
Pourquoi l’éducation personnelle est possible.
Avant d’entrer dans la discussion, permettez-moi une observation. L’éducation personnelle est quelque chose de possible. Ce n’est pas un rêve. Elle est fondée sur notre nature. Sans cette conviction, je ne serais qu’un déclamateur, et vous m’écouteriez sans profit. 11 y a dans l’âme humaine deux facultés qui rendent l’éducation possible ; c’est la faculté que l’âme possède de s’étudier elle-même et la faculté qu’elle a de se
former elle-même. Nous avons d’abord la faculté de ramener notre esprit sur lui-même ; de rappeler ses opérations passées, d’observer ses opérations présentes; d’apprécier ses capacités et ses susceptibilités diverses, ce qu’il peut faire et ce qu’il peut supporter, de connaître la mesure de ses plaisirs, de ses peines, et c’est ainsi que nous apprenons d’une manière générale quelle est notre nature et notre destination. C’est une remarque à faire que nous pouvons distinguer non-seulement ce que nous sommes déjà, mais encore ce que nous pouvons devenir, voir en nous le germe et l’espérance d’un développement sans bornes, viser au delà de ce que nous avons atteint, tendre à la perfection comme à la fin de notre être. C’est cette faculté de nous comprendre nous-mêmes qui nous distingue de la brute, laquelle ne se connaît pas; sans cela il n’y aurait pas de culture personnelle, car nous ignorerions le travail qu’il nous faut entreprendre, et l’une des raisons qui font que cette culture est si rarement essayée, c’est qu’il est bien peu d’hommes qui pénètrent dans leur propre nature. Pour la plupart, leur esprit même n’est qu’une ombre sans réalité comparée aux objets extérieurs. Lorsqu’il leur arrive de jeter un regard dans leur intérieur, ils n'y voient qu’un sombre et vague chaos. Peut-être distinguentils quelque violente passion qui les a entraînés à de nuisibles excès, mais leurs plus nobles facultés attirent à peine un instant leur pensée, et c’est ainsi que vivent et meurent des multitudes d’hommes aussi étrangers à eux-mêmes qu’aux pays dont on sait le nom, mais qu’un pied humain n’a jamais foulés.
Mais l’éducation personnelle n’est passeulemcntpos-
siblc parce que nous pouvons pénétrer en nous-mêmes et nous examiner : nous avons encore une plus noble faculté, celle d’agir sur nous-mêmes, de nous conduire, de nous former. C’est une qualité aussi effrayante que glorieuse, car c’est sur elle qu’est fondée la responsabilité humaine. Nous avons le pouvoir nonseulement de suivre nos facultés, mais de les diriger, de leur donner l’impulsion ; non-seulement d'observer nos passions, mais de les contrôler ; non-seulement de voir grandir nos facultés, mais encore d’en aider le développement. Nous pouvons arrêter ou changer le cours de nos pensées. Nous pouvons concentrer notre intelligence sur les objets que nous désirons comprendre. Nous pouvons fixer nos regards sur la perfection et nous faire de toutes choses un moyen pour y arriver. C’est là sans doute une noble prérogative de notre nature. Dès que nous la possédons, qu’importe ce que nous sommes et le point où nous sommes, puisqu’il est en notre pouvoir de conquérir un sort meilleur, et même un bonheur d’autant plus grand que nous serons partis de plus bas? De toutes les découvertes nécessaires à l’homme, la plus importante aujourd’hui c’est celle de cette faculté créatrice qu’il porte en lui-même comme un trésor. Il en soupçonne peu la grandeur, aussi peu que le sauvage soupçonne l’action de l’esprit sur le monde matériel ; cependant elle surpasse en importance tout notre pouvoir sur la nature extérieure. 11 y a là plus de divinité que dans la force qui fait marcher l’univers, et cependant combien nous la comprenons peu! comme elle sommeille inactive, non soupçonnée, chez la plupart des hommes ! Eh bien 1
DE L’ÉDUCATION PERSONNELLE. i»
c’est cette faculté qui rend l’éducation possible, et qui nous en fait un devoir impérieux.
Cette idée fondamentale de l’éducation ou de la culture personnelle, on peut la saisir facilement sous sa forme la plus générale. Elever ou cultiver quelque chose, une plante, unanimal, un esprit, c’est lefaire croître ; la croissance, le développement, tel est le but. On ne peut cultiver que ce qui a un principe de vie, susceptible d’expansion. Celui donc qui fait tout ce qui est en son pouvoir pour développer ses facultés et ses capacités, surtout les plus nobles, de façon à devenir un être bien proportionné, vigoureux, excellent et heureux, celui-là pratique la culture de luimême.
Cette culture a nécessairement différentes branches qui correspondent aux différentes aptitudes de la nature humaine ; mais ces aptitudes, bien que diverses, sont intimement unies et se développent ensemble. L’àme que notre philosophie partage en plusieurs facultés, est toujours une dans son essence, une dans sa vie ; elle exerce dans le meme moment, elle réunit dans le même acte ses différentes énergies : la pensée, la sensibilité et la volonté. En conséquence, dans une sage culture de soi-même, il faut que tous les principes de notre nature grandissent à la fois par une action harmonieuse, comme toutes les parties de la plante se développent ensemble. Quand donc vous entendrez parler d’espèces différentes d’amélioration personnelle, vous ne devrez pas les considérer comme des procédés distincts, agissant indépendamment l’un de l’autre, et exigeant chacun des moyens séparés. Cependant, comme il est nécessaire pour l’intelligence complète
du sujet de les considérer séparément, c’est par là que je commencerai.
I,a culture personnelle est morale.
D’abord la culture personnelle est morale ; c’est là une branche d’une importance toute particulière. Quand un homme rentre en lui-même, il y découvre deux ordres distincts ou deux espèces de principes qu’il lui est surtout utile de connaître. Il aperçoit des désirs, des appétits, des passions qui ont lui-même pour fin, qui ne demandent, qui ne cherchent que son propre plaisir, sa satisfaction, son intérêt ; et puis il remarque un autre principe tout opposé, qui est impartial, désintéressé, universel, un principe qui lui enjoint d’avoir égard au droit, au bonheur d'autrui, et lui impose des obligations qui doivent être remplies à quelque prix que ce soit, et alors même qu’elles sont en opposition avec son plaisir ou son profit. Nul homme, quelque aveuglé qu'il soit par son propre intérêt, quelque endurci qu'il soit par l’égoïsme, nepeut nier qu’au-dedans de lui ne s’agite une grande idée qui se trouve en opposition avec l’intérêt ; c’est l’idée du devoir, c’est une voix intérieure qui lui enjoint plus ou moins clairement de respecter et de pratiquer la justice impartiale et la bienveillance universelle.
Ce principe de désintéressement qui est au fond de la nature humaine, nous l’appelons tantôt raison, tantôt conscience, et parfois sens ou faculté morale; mais quelque nom qu’on lui donne, c’est un principe réel en chacun de nous, c’est la maîtresse faculté que nous devons cultiver avant tout, car c’est de cette culture que dépend le développement légitime de
toutes nos autres facultés. Les passions, il est vrai, peuvent être plus fortes que la conscience, ou crier plus haut, mais leurs clameurs sont bien différentes du ton de commandement avec lequel parle la conscience. Elles ne sont pas revêtues de son autorité; elles n'ont pas cette puissance qui nous lie. Au milieu même de leur triomphe elles sont condamnées par le principe moral et s’humilient devant sa voix calme, mystérieuse, menaçante. Quand on s’étudie soi-même, rien donc n’est plus plus important que de distinguer clairement ces deux grands principes : l’un égoïste et l’autre désintéressé ; et la part la plus importante de l’éducation, c’est d’abaisser l’un et d’élever l’autre, ou en d’autres termes d’introniser en nous le sentiment du devoir. Il n’y a pas de limites au développement de cette force morale chez l’homme, s’il le veut sincèrement. 11 y a eu des hommes que nul pouvoir au monde n’a pu détourner du juste, et qui ont moins craint la mort sous ses formes les plus terribles que la transgression de la loi intérieure de justice et d’amour universels.
La culture personnelle est religieuse.
En second lieu, la culture personnelle est religieuse. Quand nous rentrons en nous-mêmes, nous y découvrons des facultés qui nous lient à ce monde extérieur, visible, fini et toujours changeant: nous avons la vue et d’autres sens pour discerner, des organes et des aptitudes naturelles pour atteindre et nous approprier les choses extérieures ; mais nous avons aussi une faculté qui ne peut pas s’arrêter à ce que nous voyons, à ce que nous touchons, à ce qui existe dans les limites
de l’espace et du temps, une faculté qui cherche l’infini, la cause in créée, et ne peut se reposer que lorsqu’elle est montée jusqu’à l’Esprit éternel qui embrasse tout. C'est ce que nous appelons le principe religieux ; la langue humaine ne peut en exagérer la grandeur, car c’est la marque d’un être destiné à entrer en communion avec un monde plus élevé que le monde visible. Développer cette puissance, c’est éminemment faire notre éducation. Faire vivre en nous l’idée de Dieu, cette idée claire et vraie qui nous porle à adorer Dieu, à lui obéir et à désirer de lui ressembler, c'est le plus noble apanage delà nature humaine, je pourrais ajouter, des natures célestes. Et notez que le principe religieux et le principe moral se tiennent et marchent ensemble. Le premier n’est que la perfection et la manifestation la plus élevée du second. Tous deux sont désintéressés. C’est l’essence de la véritable religion que de reconnaître et d’adorer en Dieu les attributs de l’éternelle justice et de l’amour universel, et d’écouter sa voix quand dans le secret du cœur il nous commande d’imiter ce que nous adorons.
Le principe moral est le fondement de la vérité et la base de la culture intellectuelle.
De plus, la culture personnelle est intellectuelle. Nous ne pouvons rentrer en nous-mêmes sans y découvrir le principe intellectuel, la faculté qui pense, qui raisonne et qui juge, la faculté qui cherche la vérité et qui l’atteint. Il n’est pas à craindre que nous négligions cetie puissance. L’intelligence étant le grand instrument à l’aide duquel les hommes arrivent au but de leurs désirs, elle attire leur attention
plus que toute autre faculté. Quand nous parlons aux hommes de s’améliorer, la première pensée qui se présente à eux c'est qu’ils doivent cultiver leur intelligence, acquérir des connaissances et du talent. Par éducation les hommes entendent presque exclusivement l’éducation intellectuelle. C’est pour elle qu’on institue des écoles et des collèges ; c’est à elle qu’on sacrifie l’enseignement inoral et religieux de la jeunesse. Certes je respecte l’intelligence autant que personne; mais ne la plaçons jamais au-dessus du principe moral. Elle est intimement unie avec lui. C’est sur le principe moral que repose la culture de l’esprit ; élever l’àme est le but suprême. Quiconque désire que son intelligence grandisse, et soit toujours saine et vigoureuse, doit commencer par l’éducation morale. L’étude et la lecture ne suffisent pas pour perfectionner la raison ; une chose est nécessaire pardessus toutes les autres, c’est le désintéressement, qui est l ame même de la vertu. Pour arriver à la vérité, qui est le grand objet de l’intelligence, il faut la chercher avec désintéressement. C’est la première et la grande condition du progrès intellectuel. Je dois accepter la vérité, quelle qu’en soit pour moi la portée, je dois la suivre, n’importe où elle conduise, quel que soit l’intérêt qu’elle contrarie, quelle que soit la persécution ou la perte à laquelle elle m’expose, quel que soit le parti dont elle me sépare et à quelque parti qu’elle m’allie.
Sans cette candeur de l’esprit, qui n’est sous un autre nom que l’amour désintéressé de la vérité, de grandes facultés naturelles se pervertissent et s’égarent, le génie se perd, et la lumière que nous portons
en nous sc change en ténèbres. Quand cette vertu leur manque, les plus subtils raisonneurs s’égarent euxrncincs tout eu égarant les autres , et se prennent aux lilels de leurs propres sophismes. C'est un lait bien connu dans l’histoire de la science et de la philosophie que des hommes doués par la nature d’une intelligence extraordinaire ont répandu les erreurs les plus grossières et même ont cherché à ruiner ces vérités premières qui sont la base de la vertu, de la dignité, de l’espérance humaine. Et d’un autre côte je sais des hommes n’ayant reçu delà nature qu’un esprit ordinaire qui, par l’amour de la vérité et l’amour de leurs semblables, sc sont élevés peu à peu à une force et à un développement de pensée remarquables. Quelques-uns des prédicateurs et des maîtres les plus utiles ont dù la puissance qu ils avaient d’éclairer les autres, moins à une supériorité naturelle qu’à la simplicité, à l’impartialité et au désintéressement de leur esprit, à leur détermination de vivre et de mourir pour la vérité. Celui qui s’élève au-dessus de lui-même voit de haut la nature et la Providence, la société et la vie. La pensée s’étend comme par une élasticité naturelle, quand la pression de l’égoïsme en est écartée. -Les principes moraux et religieux, généreusement cultivés, fertilisent l’intelligence. Le devoir fidèlement rempli ouvre l’esprit à la vérité; tous deux étant de la même famille, également immuables, universels, éternels.
Je me suis étendu sur ce sujet parce que souvent on oublie l’union qui existe entre la culture inorale et la culture intellectuelle, et qu’on sacrifie la prend; re à la seconde. L’exaltation du talent au-dessus de la vertu et de la religion est la malédiction du
siècle 1 . L’éducation a maintenant pour but principal de stimuler au savoir, et on acquiert ainsi la puissance sans les principes qui seuls en font un bien. Le talent est adoré, mais s’il y a divorce entre lui et la droiture, c’est plutôt un don de l’enfer que du ciel.
La culture personnelle fortifie la pensée.
La culture intellectuelle ne consiste pas principalement, comme bien des gens s’imaginent, à accumuler des connaissances, quoique cela soit important ; elle consiste surtout à acquérir une force de pensée que nous puissions diriger à notre gré vers tout sujet sur lequel il nous faut prendre une décision. Ce qui indique cette force, c’est de pouvoir concentrer notre attention, d’observer avec soin et pénétration, de ramener les sujets complexes à leurs éléments, de remonter de l’effet à la cause, de découvrir les moindres différences, aussi bien que les moindres ressemblances des choses, de lire L avenir dans le présent, et surtout de remonter des faits particuliers aux lois générales ou aux vérités universelles. Ce dernier effort de l’intelligence qui s’élève aux vues larges et aux grands principes, constitue ce qu’on nomme l’esprit philosophique et mérite qu’on s’y attache tout particulièrement. Quel en est le but? A'otre propre observation a dù vous l’apprendre.
Vous avez du remarquer deux espèces d’hommes, les uns toujours occupés de détails et les autres qui font de ces observations particulières le fondement de vérités plus élevées et plus larges. Les derniers sont
1 Profop.de vérité dont la preuve se trouve à chaque page de 1 histoire 1
des philosophes. Par exemple, pendant des siècles on avait vu tomber à terre des morceaux de bois, des pierres, des métaux ; Newton, s’emparant de ces laits particuliers, s'éleva à l’idée que toute matière tend ou est attirée vers toute matière, il définit la loi suivant laquelle cette attraction ou cette force agit à différentes distances, et nous donna ainsi un principe qui, nous avons raison de le croire, s’étend à toute la création extérieure et la régit. Un homme lit une histoire et peut vous en conter tous les événements, mais il s’arrête là. Un autre combine ces événements, les place sous un seul point de vue et apprend sous quelle influence vit une nation, quels sont ses principaux penchants, vers la liberté ou vers le despotisme, vers une forme de civilisation ou vers une autre. Celui-ci s’occupera continuellement des actions particulières de tel ou tel voisin, tandis que cet autre, regardant plus loin que les actions, et remontant jusqu’au principe intérieur d’où elles émanent, en tirera une vue plus étendue de la nature humaine. En un mot, l’un voit toute chose par parties, par fragments, tandis que l’autre s’efforce de découvrir l’harmonie, la liaison, l’unité du tout. Un des grands malheurs de la société c’est que les hommes occupés constamment de minces détails manquent d’idées générales, de principes largos et fixes. Aussi beaucoup de gens, qui ne sont pas méchants, sont-ils irrésolus, et presque toujours inconstants, comme s’ils étaient de grands enfants plutôt que des hommes. Donner cette force d'esprit qui saisit les vérités universelles et s’y attache, c’est la plus noble éducation de l’intelligence ; et je vous prie de remarquer comme
elle s’accorde avec la culture du principe moral et du principe religieux. Dans ce dernier cas aussi le progrès de l’àme consiste à s’élever au-dessus de ce qui est étroit, particulier, individuel, égoïste, jusqu’à ce qui est universel et infini. Perfectionner Pliomme, c’est le libéraliser , agrandir sa pensée, ses- sentiments et sa volonté. Etroitesse d’intelligence et de cœur, telle est la dégradation dont toute éducation tend à sauver les hommes !
La culture personnelle est sociale.
De plus, la culture personnelle est sociale, puisque l’un de ses principaux effets est de développer et de purifier les affections qui naissent instinctivement dans le cœur humain, qui unissent le mari et la femme, le père et l’enfant, le frère et la sœur; qui attachent l’homme à ses amis, à ses voisins, à son pays, à ceux qui souffrent sous ses yeux, quels qu’ils soient. La culture de ces affections est une partie considérable de notre œuvre; elle consiste à transformer l’instinct en principe, le penchant naturel en véritable sympathie, en lui donnant un caractère raisonnable, moral et saint. Par exemple, notre affection pour nos enfants est d’abord instinctive, et si elle en reste là elle ne s’élève guère au-dessus de l’attachement de la brute pour ses petits. Mais lorsqu’un père fait entrer dans son amour naturel pour ses enfants le principe religieux et moral, quand il vient à considérer son enfant comme un être intelligent, spirituel, immortel, qu’il l’honore comme tel et qu’il désire par-dessus tout en faire le noble, le désintéressé, le digne enfant de Dieu, l’ami de ses semblables, alors l’instinct s’élève et de-
vient un sentiment généreux et saint; il ressemble à l’amour paternel de Dieu pour sa famille spirituelle. C’est une pureté et une dignité semblables que nous devons tâcher de donner à toutes nos affections.
La culture personnelle est pratique.
En outre, la culture personnelle est pratique, puisqu’elle se propose comme une de ses fins principales de nous disposer à l’action, de nous mettre au niveau de nos entreprises, de nous façonner à la constance dans nos projets, de nous préparer des ressources abondantes dans la vie ordinaire, et surtout dans les conjonctures imprévues, dans les temps de difficultés, de dangers et d’épreuves. Mais, laissant de côté ce point ainsi que d’autres dont je n’ai pas le temps de m’occuper, je me bornerai à deux branches qui ont été presque entièrement négligées dans l’éducation du peuple, et qui ne méritent pas un tel dédain.
Elle développe le sens du beau.
En considérant notre nature, nous découvrons parmi ses admirables facultés le sens ou la perception du beau. Nous en trouvons le germe chez tous les hommes, et il n’y a pas de faculté qui soit plus susceptible de culture; pourquoi donc cette culture ne serait-elle pas favorisée chez tous? Il est à remarquer que les ressources que ce sentiment trouve dans l’univers sont infinies. Il n’y a qu’une faible partie de la création que nous puissions changer en nourriture, en vêtements, en satisfactions du corps; mais la création entière peut servir au sens du beau. La beauté est partout. Elle s’épanouit dans les innombrables fleurs du prin-
temps. Elle ondule dans les branches des arbres et les herbes du gazon. Elle habite les abîmes de la terre et de la mer, et brille dans les couleurs du coquillage et de la pierre précieuse. Et non-seulement ces faibles objets, mais l’Océan, les montagnes, les nuages, les cicux, les étoiles, le soleil levant et le soleil couchant, tout est inondé de beauté. L’univers est son temple; les hommes qui la sentent vivement ne peuvent lever les yeux sans qu’elle ne les environne de tous côtés. Or, la beauté est si précieuse, les jouissances qu’elle procure sont si délicates et si pures, tellement en rapport avec nos sentiments les plus nobles et les plus tendres, si près de l’adoration de Dieu, qu’il est pénible de songer «à la multitude d’hommes qui vivent icibas en aveugles, comme si, au lieu déposséder cette belle terre et ce glorieux firmament, ils habitaient un cachot. Une joie infinie est perdue pour le monde, faute de cultiver le sentiment du beau.
Supposez que je visite une maison de campagne et que j’en voie les murs couverts des meilleurs tableaux de Raphaël, chaque coin occupé par une statue du travail le plus exquis, et que l’on me dise que ni homme, ni femme, ni enfant, n’ont jamais jeté les yeux sur ces miracles de l’art; comme je sentirais la privation de ces infortunés, comme je voudrais leur ouvrir les yeux et les aider à comprendre, à sentir la beauté et la grandeur qui sollicitent en vain leur attention ! Et cependant chaque laboureur vit devant les ouvrages d’un artiste plus divin. Combien son existence serait relevée s’il pouvait sentir la gloire qui rayonne dans leurs formes, leurs couleurs, leurs proportions et saisir leur expression morale!
J'ai seulement parlé de la beauté de la nature, mais combien ne trouve-t-on pas de ce charme mystérieux dans les arts, et surtout dans les lettres? Les meilleurs livres sont les plus beaux. Les plus grandes vérités quand elles ne sont pas unies au beau manquent de quelque chose 1 ; elles entrent plus sûrement et plus loin dans l’àmc quand elles sont revêtues de cette parure qui leur est naturelle. Celui-là ne reçoit pas la véritable éducation de l’homme, chez qui le sens du beau n’est pas cultivé, et je ne connais pas de condition à laquelle ce goût ne convienne. De toute espèce de luxe, c’est le moins cher et le plus facile, et il me paraît surtout important pour les conditions qui, exigeant un travail pénible, donnent de la rudesse à l’esprit. La diffusion du sentiment du beau dans la Grèce ancienne, et du goût musical dans l’Allemagne moderne, nous prouve que le peuple est capable de partager ces plaisirs délicats qui jusqu’ici ont été considérés comme le privilège du petit nombre.
Qu’cst-cc que le beau? C’est une question à laquelle les esprits les plus pénétrants n’ont pas répondu d’une façon satisfaisante ; et quand je le pourrais faire, ce n’est pas ici la place d’une semblable discussion. Je dirai seulement que la beauté de la création extérieure est intimement liée aux plus charmants, aux
1 Alfred de Musset, que la muse emportait aux plus hauts sommets de l'idéal, a exprimé le même jugement dans ces beaux vers :
La beauté, sur la terre, est la chose suprême,
C'est pour nous la montrer qu'est faite la clarté.
Rien n’est beau que le vrai, dit un vers respecté ;
Et moi, je lui réponds, sans crainte d'un blasphème: llicn n’est vrai que le beau, rien u'est vrai saus beauté.
plus grands attributs de l’âme. Elle en est l’emblème ou l’expression. La matière devient belle pour nous quand elle semble perdre son aspect matériel, son inertie, son fini, sa grossièreté, quand la légèreté éthérée de ses formes et de ses mouvements semble la rapprocher de l’esprit ; quand elle nous peint de douces et pures affections; quand elle s’étend dans une immensité qui est l’ombre de l’infini ; ou lorsque sous des formes ou par des mouvements imposants elle nous parle du Tout-Puissant. Ainsi la beauté extérieure tient à quelque chose de profond et d’invisible; elle est le reflet des choses spirituelles, et, par conséquent, si l’on veut la voir et la sentir vivement, il faut cultiver les principes moraux, religieux, intellectuels et sociaux dont j’ai déjà parlé et qui sont la gloire de la nature spirituelle. Je dis cela afin que vous puissiez voir ce que je tiens à vous démontrer, c’est qu’il existe une intime harmonie entre toutes les branches de l’éducation ; chacune d’elles aide les autres et en est aidée.
Nécessité de savoir parler.
Il existe une autre faculté (pie chaque homme devrait cultiver suivant sa capacité, mais que généralement le peuple néglige, c’est la facilité d’exprimer ses idées. L’homme n’a pas été créé pour renfermer sa pensée en lui-méme, mais pour lui donner une voix et l’échanger avec d’autres pensées. La parole est une des grandes distinctions entre nous et la brute. Notre puissance sur les autres n’est pas tant dans les idées qui sont en nous que dans la facilité de les produire. Un homme d’une vigueur intellectuelle plus
qu’ordinaire peut n’étre qu’un zéro sans valeur dans la société, faute de savoir parler. Non-seulement on acquiert de l’influence sur les autres, mais encore on aide beaucoup sa propre intelligence en donnant à sa pensée une expression nette, précise, puissante. Nous nous comprenons mieux, nos conceptions deviennent plus claires par l’effort même que nous faisons afin de les rendre claires pour ceux qui nous écoutent.
Notre rang dans la société dépend beaucoup de cette facilité d’expression. La principale distinction entre ce que nous appelons l’homme du monde et l’homme du peuple, c’est que le dernier est gauche dans ses manières et manque surtout de justesse, de clarté, de grâce et de force d’expression. L’homme qui ne peut ouvrir la bouche sans violer la grammaire, sans parler avec un accent barbare ou grossier, sans montrer son manque d’éducation, ou sans obscurcir sa pensée par un langage confus et maladroit, ne peut occuper la place à laquelle son bon sens lui donnerait des droits. Pour avoir des rapports avec la bonne société, il faut parler comme elle. Aussi, je suis charmé qu’on enseigne la grammaire et une prononciation correcte dans les écoles publiques de cette ville. Ce ne sont pas là choses futiles ni superflues pour personne. Elles permettent d'obtenir dans le monde ces avantages, d’où dépend souvent notre perfectionnement. Acquérir une certaine facilité de parole devrait entrer dans tous les plans d’éducation personnelle.
L’éducation est nécessaire à toutes les classes de la société.
J’ai maintenant donné quelques notions sur la cul turc ou le perfectionnement que tout homme doit
DE L’ÉDUCATION PEUSONNELLE.
se proposer. Je me suis constamment appuyé sur ce principe que chacun de nous a en soi-même une l’acuité de développement qui appelle un travail sérieux, incessant, et qui en est la récompense. Je ne considère pas l’homme comme une machine faite pour obéir à une force étrangère, pour accomplir une suite invariable de mouvements, pour fournir une somme fixe de travail, et puis tomber en pièces à la mort ; je le regarde comme un être doué de liberté et d’intelligence, et je n’estime en fait d’éducation que celle qui fait ressortir ces deux facultés et leur donne une impulsion et une expansion perpétuelles. Je sais que cette idée est loin d’être universelle. L’opinion commune est que la masse du peuple n’a pas besoin d’autre éducation que de celle qui prépare aux différents métiers ; et bien que cette erreur disparaisse, elle est loin d’être généralement condamnée. Mais le fondemeut de l’éducation de l’homme est dans sa nature et non dans sa profession. Nos facultés doivent être développées à cause de leur propre dignité, et non pas en vue seulement de leur application extérieure. L’homme doit être instruit parce qu’il est homme, et non point parce qu’il doit faire des souliers, des clous ou des épingles. Un métier n’est pas la fin de son être, car l’esprit ne s’y enferme pas tout entier. Un métier n’épuise point la force de la pensée. L’homme a des facultés que ce labeur ne met pas en jeu, des besoins profonds qu’il ne satisfait pas. Des poèmes, des systèmes de théologie et de philosophie qui ont fait quelque bruit dans le monde ont été travaillés sur l’établi ou au milieu des travaux champêtres. Que de fois, lorsque les bras s’occupent
machinalement d’un métier, l’esprit, perdu dans la méditation et la rêverie, s’échappe de la terre ! Que de fois le cœur pieux de la femme môle la plus grande de toutes les pensées, celle de Dieu, aux détails du ménage! Sans doute on doit se perfectionner dans sa profession, car c’est ainsi qu’on gagne son pain et qu’on sert la société. Mais le pain ou la subsistance n’est pas pour nous le bien suprême; car autrement notre sort serait plus dur que celui des animaux, pour lesquels la nature sert une table et tisse un vêtement sans qu’ils s’en occupent. L’homme n’a pas été créé davantage pour servir uniquement aux besoins de la société. On ne peut, sans une injustice infinie, convertir en simple instrument des satisfactions d’autrui un être raisonnable et moral. Il est nécessairement une fin, et non un moyen. Un esprit dans lequel ont été placées des semences de sagesse, de désintéressement, de constance et de piété, vaut plus que tous les intérêts matériels du monde. Il existe pour lui-même, pour son propre perfectionnement; on ne doit pas l’asservir aux besoins de sa nature animale ou à ceux d’autrui.
On dit qu’une éducation libérale est nécessaire aux hommes appelés à remplir de hautes fonctions, mais non pas à ceux qui sont condamnés à un labeur vulgaire. Je réponds que le nom d’homme est un nom plus grand que celui de président ou de roi. La vérité et la bonté sont également précieuses, dans quelque sphère qu on les trouve. D’ailleurs il n’est pas de condition où la vertu n’ait sa place aussi bien que le développement de toutes nos facultés. L’ouvrier n’est pas simplement un ouvrier. Des liens étroits, liens de
tendresse et de responsabilité, r unissent à Dieu et à scs semblables. Il est fils, mari, père, ami et chrétien. Il appartient à une famille, à une patrie, à une Église, à une race, et cet homme, on ne l’élèverait que pour un métier! N’a-t-il donc pas été envoyé dans le monde pour accomplir une grande œuvre? Elever parfaitement un enfant demande plus de réflexion, plus de sagesse peut-être que le gouvernement d’un État; par cette simple raison que les intérêts et les besoins politiques sont plus saisissables, plus grossiers, plus sensibles que le développement de la pensée et du
sentiment, ou que les lois subtiles de lame qui, toutes, doivent être étudiées et comprises avant que l’éducation soit achevée; et cependant Dieu a chargé également tous les hommes de cette œuvre, la plus grande qui soit sur la terre. Avons-nous besoin d une preuve plus claire pour voir qu’une éducation plus relevée qu’on ne l’a encore pensé est nécessaire à notre race
entière?
Des moyens de favoriser l'éducation personnelle.
Je vais maintenant rechercher quels sont les moyens de favoriser l’éducation personnelle, et je ne sais par ou commencer. Le sujet est si étendu et si important que je me sens incapable de le traiter convenablement, surtout dans les limites qui me sont assignées. Considérez, je vous prie, que je vous présente seulement quelques aperçus, tels qu’ils se sont offerts à mon esprit sans beaucoup de recherches.
Avant tout, le grand moyen d’éducation, celui qui renferme tous les autres, c’est de s’attacher à cetto
ÔG ŒUVRES SOCIALES DE ClIANNING.
culture de nous-mêmes, comme à notre fin principale, de prendre la détermination ferme et solennelle de tirer le plus grand et le meilleur parti des facultés que Dieu nous a données. Sans cette résolution, les meilleurs moyens sont de peu de valeur, mais avec elle les plus petits deviennent efficaces. Vous verrez des milliers d’hommes qui, avec toutes les ressources que la richesse peut rassembler, maîtres, bibliothèques, instruments, ne font rien de passable, tandis que d’autres, avec de faibles secours, font des merveilles, uniquement parce qu’ils sont les seuls qui agissent sérieusement. L’homme qui se met sérieusement à l’œuvre trouve des moyens, ou, s’il n’en trouve pas, il en crée. Une volonté énergique fait beaucoup de peu, donne de la puissance à des instruments faibles, désarme la difficulté et souvent même en fait un secours. Chaque état offre des moyens de progrès, si on a assez d’ardeur pour s’en servir. On a dernièrement publié des livres où sont contenus des exemples ou des histoires « de science acquise au milieu des obstacles ; » et c’est chose encourageante que d’y voir ce qu’un homme décidé peut faire pour lui-même. Une grande idée, comme celle de l’éducation personnelle, si on la saisit clairement et fortement, brûle dans l’âme comme un charbon ardent. Celui qui se propose résolument une grande fin y est, par cet acte, à moitié parvenu ; il a franchi la principale barrière qui le sépare du succès.
Le progrès est la (in même de notre être.
Une chose est essentielle pour que la volonté soit énergique, c’est la foi dans la possibilité de l’éduca-
tion personnelle. Pour animer notre courage il faut que l’objet désiré paraisse à notre portée. Cette vérité, que le progrès est la fin même de notre être, ne doit donc pas être écoutée comme une leçon, mais comprise et sentie comme une réalité. Nos esprits sont disposés à languir et à mourir faute d’aliment, s’ils demeurent emprisonnés dans ce que nous avons déjà acquis. Une foi véritable, qui aspire à quelque chose de meilleur, qui entrevoit la perfection dans le lointain, qui nous promet des progrès proportionnés au sérieux de nos travaux, donne de l’énergie à la volonté, donne des ailes à Pâme ; et cette foi grandira constamment en nous faisant connaître notre nature et les promesses d’assistance divine et d’immortalité qui abondent dans la révélation.
Il est des hommes qui sont découragés et qui ne tentent de faire aucun progrès, par la fausse idée qu’ils ont que l’étude des livres, étude que ne leur permet pas leur position, est le moyen suprême et le seul efficace. Mais je les prie de considérer que les grands volumes, dont nos livres ne sont que des copies, c’està-dire la nature, la révélation, l’âme et la vie humaine, sont libéralement exposés à tous les yeux. Les grandes sources de la sagesse sont l’expérience et l’observation; celles-là ne sont fermées à personne. Ouvrir et fixer nos yeux sur ce qui se passe hors de nous et en nous, c’est l’étude la plus féconde. Les livres sont surtout utiles quand ils nous aident à interpréter ce que nous voyons et ce que nous éprouvons* Quand ils absorbent l’esprit et qu’ils le détournent de l’observation de la nature et de la vie, ils engendrent une folie savante, contre laquelle ce serait granae
perte que d’échanger le bon sens de l’ouvrier. Il est à remarquer que les plus grands hommes se sont formés sans le secours des études qui sont considérées généralement comme indispensables. Homère, Platon, Démosthène, n’avaient jamais entendu parler de chimie, ils connaissaient moins le système solaire qu’un enfant de nos écoles. Ce n’est pas que ces sciences soient sans importance ; mais ceci nous apprend que les moyens d’amélioration ne manquent jamais quand la résolution est profonde et sérieuse.
L’énergie de la volonté.
La volonté de s’élever soi-même, c’est là ce qui fait la vie et la force de tous les moyens que nous employons pour notre propre éducation. J’énonce de nouveau ce principe à cause de son extrême importance ; j’ajoute seulement une observation pour empêcher qu’il ne soit mal compris. Lorsque je parle de la volonté de s’élever soi-même, j’entends que cette volonté soit sincère. En d’autres termes , le but réel ce doit être notre éducation ; c’est pour elle-même qu’il faut la chercher, et non pour en faire un moyen ou un instrument. Ici je touche à une erreur commune et funeste. Le nombre de personnes qui désirent l’éducation, seulement pour acquérir de la fortune et s’élever dans le monde, est considérable ; mais ces personnes ne cherchent pas véritablement le progrès ; ce qu’elles poursuivent, c’est quelque chose d’extérieur, quelque chose qui leur est étranger; une impulsion si basse ne peut amener qu’un progrès restreint, partiel , incertain. L’homme , je l’ai dit , doit se cultiver iui-même parce qu’il est homme. Il doit coin-
mencer avec la conviction qu’il y a en lui quelque chose de plus grand que dans toute la création matérielle, que dans toutes les choses qui frappent ses yeux et ses oreilles ; il doit comprendre que le progrès intérieur a en soi une valeur et une dignité tout à fait distinctes du pouvoir qu’il donne sur les objets extérieurs. Sans doute on doit travailler à améliorer sa position, mais on doit d’abord songer à s’améliorer soi-même : si l’on ne connaît pas d’autre usage plus noble de l’esprit que de le fatiguer au profit du corps, il faut désespérer de son éducation.
En faisant ces observations je n’entends pas conseiller à l’ouvrier de rester indifférent à sa position. Je regarde comme important que chaque homme, quel que soit son état, possède des moyens de bien-être : la santé, une nourriture et des vêtements convenables, et parfois un peu de retraite et de loisir. Voilà des biens véritables qui méritent d’être recherchés pour eux-mêmes ; d’ailleurs ce sont des ressources importantes pour la cause que je défends. Une habitation propre, confortable, avec des aliments sains, n’aide pas peu au développement intellectuel et moral. Un homme vivant dans une cave humide ou dans un grenier ouvert à la pluie et à la neige, respirant l’air impur d’une demeure sale, et essayant en vain d’apaiser sa faim par une nourriture insuffisante et désagréable, court risque de s’abandonner à une insouciance désespérée. Améliorez donc votre sort; multipliez vos ressources, et, mieux encore, faites fortune si vous le pouvez par des moyens honnêtes et si vous ne la payez pas trop cher. Une bonne éducation est faite pour vous pousser dans vos affaires, vous devez en user pour at-
teindre ce but. Seulement prenez garde que cette fin ne vous domine ; que vos motifs ne baissent à mesure que votre condition s’élève ; que vous ne soyez victimes de la misérable passion de rivaliser avec ceux qui vous entourent, en étalage, en luxe et en dépenses. Respectez-vous toujours vous-mêmes. Comprenez que votre âme est plus précieuse que tout ce qui vous est étranger. Celui qui n’a pas entrevu ce qu’il y a en lui de raisonnable et de spirituel, de supérieur au monde et d’allié à Dieu même, celui-là ignore la véritable source d’où sort cette volonté, sur laquelle j’ai insisté comme étant la première condition du progrès.
Nécessité de réprimer les appétits brutaux.
Je passe à un autre grand moyen d’éducation personnelle, c’est le contrôle des appétits brutaux. Pour élever la nature morale et intellectuelle, il faut abaisser la nature animale. La sensualité est l’abîme dans lequel un très-grand nombre d’âmes sont piongées et perdues. Parmi les classes prospères, quelle somme considérable de vie intellectuelle, est noyée dans les excès du luxe. C’est une des grandes malédictions de la richesse que nous en abusions pour la satisfaction de nos sens ; et chez les classes pauvres, bien que le luxe manque, souvent on s’abandonne à un tel excès de nourriture, que l’esprit s’en trouve accablé. Quand on se promène dans nos rues, c’est u;i triste spectacle que de voir combien de visages portent les signes de l’hébétement et de la brutalité, résultat d’une grossière habitude. Quiconque veut cultiver son âme doit réprimer ses appétits. Je
ne suis point un défenseur de l’opinion qui soutient que la chair des animaux n’a pas été faite pour l’homme; mais qu’on en use chez nous avec excès, et que comme peuple nous ayons beaucoup à gagner en gaieté, en vivacité, en légèreté d’esprit, par une alimentation moins substantielle et moins excitante, c’est ce que j’incline fortement à croire.
Effets pernicieux des liqueurs fortes.
J’engage surtout ceux qui veulent développer et élever leur plus noble nature, à s’abstenir de l’usage des liqueurs spiritueuses. Cette mauvaise habitude se distingue de toutes les autres par les ravages qu’elle exerce sur la raison, sur l’intelligence ; elle a un effet déplorable, alors même qu’on ne va pas jusqu’à l’ivresse. Bien des hommes qu’on appelle tempérants et qui se sont crus tels, ont appris, en s’abstenant des liqueurs fortes, que pendant longtemps leur esprit avait été obscurci, affaibli par un usage même modéré de ces liqueurs, et sans qu’ils se doutassent du mal qu’ils se faisaient. Ici, à Boston, il y a des multitudes de gens qui sont privées de la moitié de leur énergie intellectuelle par une habitude qui passe pour innocente. De tous les ennemis de la classe ouvrière, celui-là est le plus mortel. Rien n’a plus contribué que l’usage des liqueurs fortes à maintenir cette classe dans l’infériorité, à y détruire le respect de soi-même, à la dépouiller de la juste influence qui lui appartient dans la société, à rendre inutiles les moyens de progrès mis à sa portée. C’est en combattant cette habitude que le peuple maintiendra son honneur et prendra la place à laquelle il a droit dans la société. C’est
pour les ouvriers une obligation sacrée que de s’associer à tous les efforts faits pour arriver à la suppression d'un tel vice. Ils doivent regarder comme leurs plus grands ennemis (bien qu’ils ne le soient pas avec intention), comme ennemis de leurs droits, de leur dignité et de leur influence, les hommes qui veulent inonder la ville et les campagnes de poison distillé.
Dernièrement je visitais un village florissant, et comme j’exprimais à l’un des respectables habitants le plaisir que j’éprouvais à voir tant de marques de progrès, il me répondit que l’une des causes de la prospérité dont j’étais témoin, c’était que les habitants avaient renoncé aux liqueurs fortes. Et cette réforme, nous n’en doutons pas, a donné quelque chose de plus que la prospérité matérielle. Dans chaque famille ainsi rendue meilleure, nous pouvons être sûrs que la capacité morale et intellectuelle du père a été agrandie, et que les moyens d’éducation sont devenus plus efficaces pour l’enfant. J’engage les ouvriers à prendre parti pour la cause de la tempérance, car cette cause est la leur.
Ces observations sont d'autant plus nécessaires qu’en ce moment de tous côtés on fait des efforts pour abroger une loi récente qui supprime la vente des liqueurs fortes en quantités telles qu’elles puissent favoriser l’intempérance. Je sais qu’il y a des hommes intelligents, des hommes de bien, qui pensent qu’en faisant cette loi le gouvernement a dépassé ses limites, est sorti de savoie véritable, et qu’il a établi un précédent d’intervention législative dans nos occupations et dans nos plaisirs. Personne plus que moi n’est jaloux de son droit ; mais je maintiens qu’il y a ici un cas particulier,
qui ne peut être confondu avec aucun autre, et dans lequel le gouvernement, par sa nature et par son but, est tenu d’agir. N’oublions jamais que la grande fin d’un gouvernement, sa fonction la plus élevée n’est pas de faire des routes, d’accorder des concessions, de pousser aux améliorations matérielles, mais de prévenir ou de réprimer les crimes contre les droits individuels et contre l’ordre social. C’est pour cela qu’il établit un code pénal, élève des prisons et inflige de redoutables châtiments. Or, s’il est vrai qu’une grande partie des crimes qu’il a mission de prévenir et de réprimer prend naissance dans l’usage des boissons spiritueuses ; si nos dépôts de mendicité, nos maisons de force, nos prisons et nos pénitenciers sont surtout habités par ceux qui ont trouvé dans la boutique du distillateur ou du liquoriste la première et la principale excitation au crime; si le meurtre et le vol, si les plus terribles attentats à la propriété et à la vie, sont très-souvent la suite, la consommation de l’intempérance, le gouvernement n’est-il pas tenu de réprimer par ses lois la vente de cet affreux stimulant du crime? Le gouvernement ne doit-il jamais agir comme un père, jamais éloigner les causes ou les occasiqns des méfaits ? N’a-t-il qu’un instrument pour réprimer le crime, c’est-à-dire le châtiment public, infamant, ce mal qui ne le cède qu’au crime même? Le gouvernement est-il usurpateur, sort-il de sa sphère en restreignant la vente d’une marchandise qui ne fait aucun bien, qui ne peut se targuer d’aucune action bienfaisante sur le corps et sur l’esprit, qui rend le citoyen impropre à l’accomplissement de ses devoirs envers le pays, et qui par-dessus tout excite
4i ŒUVRES SOCIALES DE CUANMNG.
les hommes à la perpétration de la plupart des crimes contre lesquels la plus noble et la plus solennelle mission de l'État est de protéger la société.
Salutaire influence des bons livres.
J’arrive maintenant à un autre point important de l’éducation personnelle, c’est le commerce avec des esprits supérieurs. J’ai insisté sur notre propre activité comme étant essentielle à notre progrès ; mais nous n’avons pas été faits pour vivre seuls. La société nous est aussi nécessaire que l’air et la nourriture. Un enfant condamné à une solitude absolue, grandissant sans voir ou sans entendre des êtres humains, n’égalerait pas certains animaux en intelligence; l’homme qui n’aura jamais été mis en contact avec des esprits supérieurs au sien parcourra probablement le même cercle monotone de pensée et d’action jusqu’à la lin de sa vie.
C’est surtout par les livres que nous jouissons du commerce des esprits supérieurs, et cet inappréciable moyen de communication est à la portée de tout le monde. Dans les plus beaux livres, lesgrands hommes nous parlent, nous donnent leurs plus précieuses pensées, et versent leur âme dans la nôtre. Remercions Dieu des livres. Ils sont la voix de ceux qui sont loin et de ceux qui sont morts ; ils nous font les héritiers de lu vie intellectuelle des siècles écoulés. Les livres sont les vrais nivelcurs ; à tous ceux qui veulent en user sincèrement, ils procurent la société, la présence spirituelle des meilleurs et des plusgrands hommes. Qu'importe ma pauvreté? Qu’importe que les heureux du siècle dédaignent d’entrer dans mon
obscure demeure? Si la Sainte Écriture entre et séjourne sous mon toit, si Milton passe mon seuil pour me chanter le paradis, Shakspeare pour m’ouvrir les mondes de l’imagination et les secrets du cœur humain, Franklin pour m’enrichir de sa sagesse pratique, je ne manquerai pas d’amis intellectuels, et je puis devenir un homme bien élevé, quoique je ne sois pas reçu par ce qu’on appelle la bonne société dans l’endroit que j’habite.
Pour rendre ce moyen de culture efficace, on doit faire choix de bons livres, de ceux qui ont été écrits par des esprits droits et fermes, par de véritables penseurs qui, au lieu de délayer dans des répétitions les idées d’autrui, ont quelque chose à dire euxmèmes et écrivent pour des gens sérieux. Ces ouvrages, il ne faut pas les effleurer par amusement, mais les lire avec une attention soutenue et l’amour respectueux de la vérité. Dans le choix de nos lectures, nous pouvons nous faire aider par ceux qui ont plus étudié que nous. Mais après tout, il vaut mieux, dans ce cas, nous déterminer par notre propre goût. Les meilleurs livres pour nous ne sont pas toujours ceux que le sage recommande, ce sont plutôt ceux qui répondent à nos besoins particuliers, à la soif naturelle de notre esprit, et qui, par conséquent, éveillent notre intérêt et fixent notre pensée.
L’éducation doit varier avec l’individu.
Et il est bon de faire observer que, non-seulement à l’endroit des livres, mais sous d’autres rapports, l’éducation doit varier avec l'individu. Tous les moyens ne conviennent pas également à tous. Un homme
doit se développer librement et ménager les dons particuliers ou les penchants par lesquels la nature l’a distingué des autres hommes. L’éducation n’exige pas le sacrifice de l’individualité. Ce n’est pas une machine qui torture chaque homme pour le seul plaisir de le jeter dans un moule immuable appelé perfection. Comme le visage humain, toujours composé des mêmes traits, offre cependant une variété infinie, et n’est jamais le même chez deux individus, ainsi l’àme humaine, avec les mêmes facultés, et sous l’empire des mêmes lois, se développe sous une variété infinie de formes, et serait gênée d’une manière déplorable par une éducation qui forcerait tous les hommes à apprendre la même leçon et à s’incliner devant les mêmes règles.
Je sais combien il est difficile pour quelques personnes, surtout pour celles qui sont absorbées par des travaux manuels, de fixer leur attention sur un livre. Qu’elles s’efforcent de surmonter les obstacles en choisissant des sujets qui les intéressent vivement, ou en lisant de compagnie avec ceux qu’elles aiment. Rien ne peut remplacer les livres. Ce sont des amis qui nous encouragent et nous consolent dans la solitude, la maladie, l’affliction. La richesse des deux continents ne remplacerait pas le bien qu’ils procurent. Que chacun, s’il est possible, rassemble sous son toit quelques bons ouvrages, et obtienne pour lui-même et pour sa famille l’entrée de quelque bibliothèque commune. Il n’est pas de luxe qu’on ne doive sacrifier pour cela.
L’un des traits les plus intéressants de notre époque, c’est la multiplication des livres et leur propa-
galion parmi toutes les classes de la société. On peut maintenant acquérir à peu de frais les plus précieux trésors de la littérature. Les livres qu’autrefois leur prix élevé réservait au petit nombre, sont aujourd’hui accessibles à tout le monde ; et, de ce côté, s’opère dans la société un changement d’habitude bien favorable à l’éducation du peuple. Pour scs connaissances et pour le sujet de ses réflexions, il ne dépend plus des rumeurs que le hasard apporte jusqu’à lui ou des vaines conversations du jour. Au lieu de former leurs jugements dans la foule, et de céder surtout à la voix de leurs voisins, les hommes commencent à étudier et à réfléchir seuls, à suivre un sujet de façon continue, à choisir par eux-mêmes ce qui doit occuper leur esprit, et à appeler à leur aide le savoir, les vues originales et les raisonnements des écrivains de tous les pays et de tous les siècles ; il en résultera une maturité, une indépendance de jugement et une profondeur, une étendue de connaissances inconnues autrefois. La propagation, dans la société entière, de ces maitres silencieux qu’on nomme les livres produira de plus grands effets que l’artillerie, la mécanique et la législation. Leur action pacifique remplacera les orages révolutionnaires. L’éducation ainsi répandue, en même temps qu’elle sera un bien inexprimable pour l’individu, donnera la paix et la stabilité aux nations.
L'indépendance de la pensée est la liberté du jugement.
Un autre moyen important d’éducation, c’est de nuus affranchir de la puissance de l’exemple et de 1 opinion toutes les fois que le jugement et la réflexion
ne les sanctionnent pas. Nous sommes tous portés à nous tenir au niveau des gens avec qui nous vivons, à répéter leurs paroles, à mettre notre esprit aussi bien que notre corps à la mode ; de là le manque d’énergie dans notre caractère et notre vie. Le plus grand danger pour nous n’est pas dans l’exemple de ceux qui sont grossièrement méchants, mais dans celui de la foule mondaine, irréfléchie, qu’emporte une impulsion étrangère, et qui nous entraîne avec elle. L’influence môme d’un esprit supérieur peut nous être nuisible, en nous pliant à une déférence servile et en refroidissant notre activité. La grande utilité du commerce intellectuel, c’est d’exciter notre esprit, de stimuler notre goût pour la vérité, de faire sortir nos pensées de leur ancienne ornière. Nous avons besoin de nous lier avec les grands penseurs pour devenir penseurs nous-mêmes. Un des princicipaux secrets de l’éducation personnelle, c’est d’unir la docilité de l’enfant qui reçoit avec reconnaissance la lumière de quiconque peut la lui donner, et une résistance virile aux opinions courantes, comme aux influences les plus respectées, toutes les fois qu’elles ne satisfont pas la réflexion et le jugement. Certes, l’intelligence d’autrui doit vous servir à fortifier patiemment, consciencieusement la vôtre; mais il ne faut pas vous prosterner devant elle. Et surtout s’il y a en vous quelque idée de la parole divine ou du monde, quelque aspiration, quelque sentiment qui vous semble d’un ordre plus élevé que ce que vous rencontrez ordinairement, donnez-y une attention pleine de respect, examinez-les sérieusement, solennellement. Ne vous y livrez pas en aveugles, car ce n’est peut-être qu’une
illusion; mais peut-être aussi c’est Dieu qui agit dans votre cœur, c’est une révélation, non pas surnaturelle, mais infiniment précieuse, qui vous montre la vérité ou le devoir. Si, après examen, vous en jugez ainsi, qu’aucune clameur, aucun mépris, aucun abandon ne vous détourne ; soyez fidèles à vos plus nobles convictions. Cet avertissement de l’âme qui nous dit qu’il y a quelque chose de plus parlait que ce que les autres enseignent, nous donnera, si nous le suivons fidèlement, la conscience d’une force et d’un progrès spirituels que n’a jamais connus la foule qui, en haut et on bas de la société, marche comme on l’a dressée, au pas du jour.
Je ne l'ignore pas, on s’étonnera que je puisse croire la masse du peuple susceptible de ces avertissements intimes, de ces lueurs de vérité. On v voit d’ordinaire le privilège de ces génies qui semblent nés pour donner des lois aux âmes du vulgaire. La nature a sans doute sa noblesse, et elle destine quelques hommes à être par excellence « les lumières du monde. » Mais il est vrai aussi qu’une part du même feu divin est donnée à tous ; car la multitude ne pourrait pas recevoir avec amour et respect l’influence vivifiante du petit nombre, s’il n’y avait pas en tous une même vie spirituelle. La multitude n’est pas une masse passive faite pour recevoir sans résistance les impressions du dehors. Elle n’est pas entièrement façonnée par l’instruction extérieure ; elle a une force innée, une source de pensées intérieures. L’esprit même de l’enfant va plus loin (pie la leçon qu’on lui donne, et déborde en questions qui embarrassent le plus savant. L'enfant soulève quelquefois
les grands problèmes, dont la solution a coûté des siècles de travail à la philosophie.
Je ne puis m’étendre davantage sur ce sujet. Je dirai seulement cpie l’originalité de la pensée paraît surtout chez ceux qui ont soif de progrès, qui sont portés à développer toute leur nature. Un homme en qui s’éveille la conscience d’avoir été créé pour le progrès et la perfection, voit et lui-même et le monde avec de nouveaux yeux. Cette grande vérité tire l ame de ses profondeurs, rompt d’anciennes associations d’idées, et en établit de nouvelles, comme un puissant agent chimique, mis en contact avec des substances naturelles, détruit les anciennes affinités qui en avaient réuni les particules, et les dispose dans un ordre nouveau. Cette vérité nous aide à pénétrer les mystères de la vie humaine. En nous révélant la fin de notre être, elle nous sert à comprendre de plus en plus le système admirable, infini, auquel nous appartenons. L’homme qui, dans une condition ordinaire, a foi dans la perfection, dans le développement de l’esprit humain, comme étant le grand dessein de Dieu, possède mieux le secret de l’univers, saisit mieux les harmonies ou l’accord du monde de la conscience et du monde extérieur, est un plus savant interprète de la Providence, et voit de plus nobles leçons de devoir dans les événements qui passent devant lui, que le plus profond philosophe à qui manque cette vérité fondamentale. Les clartés, les inspirations intérieures ne sont donc pas seulement le partage d’un petit nombre de favoris, elles visitent tous ceux qui se dévouent sans arrière-pensée à leur propre éducation.
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En perfectionnant son œuvre l’ouvrier se perfectionne lui-même.
Un autre moyen est celui que chacun peut trouver dans sa condition ou ses occupations, quelle qu’en soit la nature. Si j’en avais le temps, je pourrais passer en revue toutes les conditions de la vie, depuis la plus élevée jusqu’à la plus obscure, je vous montrerais comment chacune d’elles peut toujours servir au progrès. Mais je prendrai un exemple, c’est celui de l’homme qui vit du travail de ses mains. Ce travail peut devenir un moyen de culture. Par exemple, dans presque tout travail, on échange sa force pour un équivalent sous forme de salaire, d’argent ou de quelque denrée. En d’autres termes, le travail suppose un contrat ; c’est un marché qui impose des obligations réciproques. Eh bien! l’homme qui, en travaillant, quelle que soit son œuvre, s’efforce toujours de remplir parfaitement scs obligations, d’accomplir avec fidélité toute sa tâche, d’être honnête, non pas parce que l’honnêteté est la meilleure politique, mais par amour de la justice et pour rendre à chacun ce qui lui est dû. un tel travailleur glorifie en lui-même un des plus grands principes de la morale et de la religion. Chacun de ses coups de bêche ou de marteau contribue à la perfection de sa nature.
Le travail est une école de dévouement et de justice.
Et ce n’est pas tout ; le travail est une école de dévouement aussi bien que de justice. L’homme, pour se soutenir, doit servir les autres ; il faut qu’il fasse ou produise quelque chose pour leur bien-être ou leur satisfaction. C’est une des belles lois de la Providence
que, pour vivre, il faut que l’homme soit uti'e à autrui. Fh bien ! cette utilité doit être une des tins de sou travail, tout autant que le désir de gagner sa vie. L’ouvrier doit songer à l’intérêt de ceux pour lesquels il travaille aussi bien qu’au sien propre ; et en agissant ainsi, en désirant, au milieu de scs sueurs et de sa peine, servir les autres aussi bien que lui-même, il s'exerce au dévouement, il grandit en vertu autant que s’il distribuait l’aumône à pleines mains. Un tel motif sanctifie, ennoblit les occupations les moins relevées. C’est chose étrange, que les travailleurs ne songent pas davantage à l’immense utilité de leurs peines, et ne cherchent pas dans cette réflexion un plaisir de lionne nature. Celte belle cité, avec ses maisons, ses ameublements, ses marchés, ses promenades et ses nombreux établissements, a été élevée par les mains d’artisans et d’ouvriers ; ne devraient-ils pas trouver une joie désintéressée dans la vue de leur œuvre? Le maçon ou le charpentier qui passe devant une maison qu’il a construite ne devrait-il pas se dire : « Cet ouvrage de mes mains procure chaque jour, chaque heure, à toute une famille, du bien-être et des jouissances, et ce sera encore un doux abri, un lieu de réunion domestique, un séjour d’affection, plus d’un siècle après que je dormirai dans la poussière. » Une satisfaction généreuse ne devrait-elle pas naître de cette pensée ? C’est en mêlant ainsi des idées de bonté à un travail vulgaire, que nous leur donnons de la force et que nous en faisons une habitude de l’àmej
Le travail donne une noble impulsion à l’esprit.
De plus, le travail peut être exécuté de telle sorte
qu’il donne une noble impulsion à l’esprit. Quelle que soit la profession d’un homme, sa règle doit être de remplir ses devoirs parfaitement, de faire de son mieux, et d’avancer ainsi continuellement dans son état. En d’autres termes, on doit se proposer la perfection, non pas seulement pour l’utilité qu’en retire la société, mais aussi pour le plaisir sincère qu’un homme éprouve en voyant un ouvrage bien fait. C’est là un moyen important de culture. l)e cette manière, l'idée de perfection prend racine dans l’esprit et s’étend bien au delà du métier. L’ouvrier prend le goût d’achever tout ce qu’il entreprend. Tout ce qui est imparfait, négligé, lui déplaît en toute circonstance ; son idéal grandit, et tout est mieux fait dans sa vie, parce qu’il est devenu plus difficile dans son état
Du profit que peut donner l'adversité.
Dans toutes les conditions, il y a une chose qui pourrait et devrait tourner au profit de l’éducation personnelle. Chaque condition a ses fatigues, ses chances, ses peines. Nous essayons d’y échapper. Nous désirons avec ardeur un abri, un sentier uni, des amis qui nous encouragent, des succès sans revers. Mais la Providence a permis les orages, les désastres, les inimitiés, les souffrances; et la grande question de savoir si nous atteindrons le but, si nous grandirons en force de cœur et d’esprit, ou si nous serons faibles et misérables, ne dépend de rien tant que de l’usage que nous ferons de l’adversité. Les maux ex térieurs sont faits pour maîtriser nos passions, et forcer nos facultés et nos vertus à une action plus intense. Ils semblent même parfois créer des énergies nou-
velles. La difficulté est l’élément ; la résistance est l’œuvre véritable de l’homme. L’éducation ne va jamais si vite que lorsque des affaires embarrassées, l’opposition des hommes ou des éléments, des changements inattendus, ou d’autres sujets de souffrances, nous ramènent à nos ressources intérieures, nous font demander notre force à Dieu, au lieu de nous décourager, nous dévoilent le but suprême de la vie, et nous inspirent une calme résolution. Nulle grandeur, nulle vertu n’a de prix tant qu’on ne l’a pas essayée à ce creuset. Ce n’est pas à dire qu'il faille provoquer les épreuves. Elles viennent assez vite d’elles-mêmes, et nous avons plus à craindre d’v succomber que d’en avoir besoin. Mais quand Dieu les envoie, ce sont de nobles moyens d’éducation, et, comme tels, acceptons-les et supportons-les courageusement. C’est ainsi que (ont, dans notre condition, peut servir à notre amélioration.
La forme républicaine est un puissant moyen d’éducation.
Je n’ai plus que le temps de considérer un dernier moyen d’éducation personnelle. Nous le trouvons dans notre gouvernement libre, dans nos relations et nos devoirs politiques. C’est un des grands bienfaits des institutions libres qu’elles contribuent à exciter et à maintenir en action l’esprit d’une nation. On dit que l’éducation du peuple est nécessaire au maintien d’une république, mais il est également vrai qu’une république est un puissant moyen d’éducation. C’est l’Université du peuple. Dans un État libre, une responsabilité considérable pèse sur chaque citoyen ; il y a de grands sujets à discuter, de grands intérêts à dé-
battre. Le citoyen est appelé à adopter des mesures qui affectent le bien-être de millions d’hommes et les destinées de la postérité. Il doit considérer non- seulement les rapports intérieurs du pays qui l’a vu naître, mais aussi les rapports avec les États étrangers; il lui faut juger d’une politique qui touche le monde civilisé. Il est appelé, par sa participation à la souveraineté nationale, à entretenir l’esprit public et l’amour du bien général. Celui qui essaye de remplir fidèlement ces obligations, se donne une excellente éducation. Les grandes questions qui autour de lui partagent l’opinion provoquent de sérieuses discussions, fortifient nécessairement son intelligence et l’accoutument «regarder plus loin que son propre intérêt. Il acquiert une vigueur, une force, une largeur d’esprit inconnus sous un gouvernement despotique.
Dangers de l’esprit de parti.
On dira peut-être que je décris ce que les institutions libres devraient faire pour le caractère de l’individu, mais non leur effet actuel; l’objection, j’en conviens, n’est que trop vraie. Nos institutions ne nous améliorent pas comme elles le pourraient et le devraient faire ; la principale cause de ce mécompte est évidente ; il faut s’en prendre à l’esprit de parti. Cette influence est si fatale, que je me sens obligé de prévenir tout homme qui désire sa propre amélioration de se tenir en garde contre elle. Je ne vous dirai pas que l’esprit de parti perdra le pays ; il vous fait une guerre plus terrible. La vérité, la justice, la franchise, la loyauté, un jugement sain, l’empire sur vous-même, les douces affections, c’est là ce qu’il
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attaque sans cesse et ce qu’il se plaît à détruire.
Je ne dis pas qu’en politique vous deviez rester neutres. Les partis qui régnent autour de vous diffèrent de caractère et de principes (bien moins toutefois que ne l’affirment les passions) ; et, autant que la conscience le permet, on doit soutenir le parti qu’on croit le meilleur. En un point, cependant, tous les partis se ressemblent. Tous ils attisent l’esprit funeste que je condamne. Chez tous règne la fureur de l’esprit de parti. Associez des hommes pour une cause commune, bonne ou mauvaise, placez devant eux un corps fortement engagé dans l’intérêt opposé, aussitôt une nouvelle passion tout à fait distincte du premier sentiment qui les a réunis, un zèle ardent, fougueux, consistant surtout dans l’aversion de ceux qui sont d’une opinion contraire, se développera chez eux avec une effroyable énergie. Il n’est point de passion plus violente ni plus implacable. C’est chose assez difficile pour un individu qui soutient tout seul un intérêt ou une opinion, que de réprimer en lui l’orgueil, l'entêtement, l’amourdela victoire, la colère ou d’autres sentiments personnels. Mais qu’il se joigne à une multitude pour la même affaire, et alors, sans plus se contenir, il laisse entrer dans son cœur toute la violence, tout l’entêtement, toute la haine de ses alliés. Le triomphe de son parti lui devient mille fois plus cher que le principe, vrai ou faux, qui a été la première cause de division. Ce n’est plus pour une idée que l’on combat, mais pour le pouvoir, pour lavictoire ; ces luttes criminelles, désespérées, encombrent l’histoire et la flétrissent. Peu importe au fond ce qui divise les hommes, que ce soit un pied de terre, ou la préséance dans un
DE L’ÉDUCATION PERSONNELLE. bî
cortège, une fois le combat engagé, l'entêtement, ie mauvais vouloir, le désir frénétique de la victoire, la crainte de l'humiliation et delà défaite feront d’une niaiserie une question de vie ou de mort. L’empire d’Orient fut ébranlé jusque dans ses fondements par des partis qui n’avaient d’autre sujet de division que le mérite des cochers de l’amphithéâtre.
L’esprit de parti est opposé à l’indépendance morale.
L’esprit de parti est tout à fait contraire à l’indépendance morale. A mesure qu'un homme s’en laisse pénétrer, il ne voit, il n’entend, il ne juge qu’avec les sentiments et les idées de sa coterie. Il renonce à la liberté humaine, au droit d’user de sa propre pensée et de l’exprimer, il n’est plus que l’écho des applaudissements ou des imprécations dont les chefs ou les partisans passionnés trouvent bon de faire retentir le pays.
11 faut toujours se défier des partis, mais surtout en ce qui touche la réputation de nos adversaires. Si vous croyez ce qu’on vous dit d’eux, ce sont toujours des hommes sans principes, sans franchise, dévorés par l’égoïsme et brûlant de s’élever, même sur les ruines de leur pays. Lorsque j’étais jeune, j’étais habitué à entendre prononcer avec horreur, presque avec exécration, les noms d’hommes qui sont maintenant salués par leurs anciens ennemis comme les champions de grands principes, et comme dignes des plus hautes charges publiques. Cette leçon que j’ai reçue dans ma jeunesse et que les années ont fortifiée, je ne l’oublierai jamais.
Des calomnies contre les riches.
Je ne veux rien dire de nos divisions politiques. Mais parmi les questions du jour, il y a certaines accusations, certaines récriminations, fondées sur la différence des conditions sociales, qui me paraissent si contraires au progrès des individus et de la société, que je demande la permission de m’y arrêter un moment. D’un côté, on nous dit que les riches sont toujours prêts à fouler aux pieds les pauvres, et, d’un autre, on répète que les pauvres regardent la propriété des riches d’un mauvais œil et avec des intentions hostiles. Ces clameurs me semblent également injustes et également faites pour démoraliser. Quant aux riches qui ne sont qu’une poignée parmi notre population, qui n’ont pas un seul privilège, et qui de plus ne possèdent comparativement qu’une faible part de la fortune du pays, il est étonnant qu’on en fasse un sujet d’alarme. La fortune immense, toujours croissante de ce pays, où est-elle? Enfermée dans quelques mains? Entassée dans quelques coffres-forts? Non, elle est partout comme l’atmosphère , et presque aussi variable, changeant de mains, suivant le temps, passant du riche au pauvre, non par violence, mais à force de travail et d’habileté. Le bien des riches, c'est une goutted’eau dans l’Océan; et c’est un fait bien connu, que, dans notre pays, les hommes remarquables par leur opulence ont très-peu d’influence politique. Que les riches fassent entièrement leur devoir ; qu’ils favorisent comme ils le devraient le grand objet de la société, c’est-à-dire l’élévation du peuple, l’amélioration de son intelligence,
de son caractère et de sa condition, on ne peut le prétendre ; mais qu’ils soient sensibles aux souffrances physiques de leurs frères, qu’ils ouvrent une main libérale pour secourir les pauvres et pour soutenir des établissements utiles, on ne peut non plus le nier. Parmi eux il y a d’admirables modèles d’humanité. 11 n’y a donc aucune raison de les tenir en suspicion comme ennemis du peuple.
Des calomnies contre les pauvres.
Je ne considère pas comme moins calomnieux ces cris poussés contre les classes ouvrières, comme si elles visaient au renversement de la propriété. Lorsque nous songeons à la condition générale et au caractère de celte partie de notre population, lorsque nous nous rappelons que ces hommes sont nés et ont vécu dans nos écoles et nos églises, qu’on leur a fait apprendre une industrie profitable, qu’ils jouissent de plusieurs des agréments de la vie, que la plupart possèdent quelque propriété et espèrent en acquérir davantage, qu’ils ont pour améliorer leur sort plus de ressources qu’on n’en a jamais eu , qu’ils sont attachés à des intérieurs agréables par toute la force des affections domestiques, qu’ils peuvent, grâce à la facilité de l’éducation, mettre à la portée de leurs enfants les premières places de la société, qu’ils sont élevés au milieu d’une civilisation avancée et familiarisés avec ses avantages ; lorsque nous nous rappelons tout cela, pouvons-nous imaginer qu’ils soient assez insensés, assez aveugles sur leurs intérêts, assez sourds à la voix de la justice et de la religion, d’une insouciance assez coupable en ce qui touche la paix et la
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sûreté tic leurs familles pour être prêts à faire naufrager l’ordre social, dans l’idée de se partager la dépouille des riches, dépouille qui ne ferait pas vivre un mois la communauté? Sans doute il n’y a de sécurité absolue en aucun temps, et il en sera ainsi tant que les nations n’auront pas été régénérées par une éducation plus élevée qui atteigne et vivifie toutesles classes; mais il n’y a pas, je crois, un endroit sur la terre où la propriété soit plus en sûreté qu’ici, parce que nulle part elle n’est distribuée avec plus d’égalité et de justice. l>ans les Etats aristocratiques, où la richesse est par niasses énormes, parce qu'une législation partiale l’a substituée pendant une longue suite d’années sur un petit nombre de têtes privilégiées, quand le peuple, après avoir dormi pendant des siècles, s’éveille à l’intelligence, au respect de lui-même, et à la connaissance de ses droits, la propriété se trouve exposée à des attaques que nous n’avons pas ù redouter chez nous. Il est vrai qu’ici comme ailleurs, parmi les membres les moins heureux de la société, il y a des hommes désappointés, désespérés, mûrs pour l’émeute et la guerre civile ; mais il est vrai aussi que ce qui distingue ce pays de la façon la plus frappante et la plus honorable, c’est l’intelligence, le caractère et la condition de la grande classe des travailleurs.
Des spéculations lionteuscs.
Pour moi, il me semble que s’il y a quelque danger pour la propriété, ce danger ne vient pas de l’ouvrier, mais de ceux qui sont trop pressés de faire fortune. Par exemple, dans cet Etat, aucun acte dénoncé par les alarmistes ou les conservateurs comme subversif
DE I/ÉOUCATION PERSONNELLE.
du droit de propriété ne me paraît aussi grave qu’une loi récente qui autorise une compagnie à construire un pont sans péage dans le voisinage immédiat d un autre pont autorisé par une précédente législature, et construit sur la foi d’un privilège. Et de qui est venue cette attaque contre la propriété? Des niveleurs? Des ouvriers nécessiteux? Des hommes disposés à écraser les riches? Non ; mais de spéculateurs qui désirent des bénéfices plus considérables. Allons plus loin; quelle circonstance était plus propre chez nous à détruire la confiance et à exciter le peuple contre les capitalistes que la récente, mauvaise et criminelle administration de quelques-unes de nos banques? Et d’où cela venait-il? Du riche ou du pauvre? Du cultivateur ou de l’homme d’affaires? Dcrmettez-moi de le demander, qui est-ce qui, dans la société, exécute le plus en grand l’œuvre de spoliation ? Est-ce que la propriété n’est pas arrachée des mains de ceux qui la possèdent par d’infàmcs et audacieuses banqueroutes, plus souvent que par les brigands et les voleurs de profession ? Quelques spéculateurs sans principes n’ont-ils pas quelquefois causé des souffrances, des maux plus étendus que tous les condamnés d’une prison publique? La propriété a donc plus à redouter de ceux qui courent après la richesse que de ceux qui vivent à la sueur de leur front.
Je ne crois pas, cependant, qu’elle ait rien de sérieux à craindre ni des uns ni des autres. Tous les progrès que font l’industrie, les arts utiles, le commerce, la science, la jurisprudence, l’union fraternelle et le christianisme pratique, sont autant de murailles élevées autour d’une fortune honnêtement acquise,
autant de barrières contre la violence et la rapacité révolutionnaires. Ne nous tourmentons donc pas par de vaines alarmes, et, de plus, ne nous enflammons pas les uns contre les autres par des calomnies mutuelles. Que là ou tous ont un intérêt commun, on ne se partage pas en deux camps. C’est une façon de pousser les hommes au crime que de leur prêter des desseins criminels. Nous ne garantissons pas notre propriété contre les pauvres en les accusant de former le plan d’un brigandage universel ; et ce n’est pas le moyen de bien disposer le riche en faveur de la société, que de le dénoncer et de le flétrir comme ennemi du peuple. De tous les partis, ceux qui tiennent à la différence des conditions sont les plus funestes ; et il n’est aucun pays où ils aient moins de raison d’être que dans le nôtre.
Devoirs publics des citoyens riches.
Parmi les hommes les plus excellents, surtout parmi les plus religieux, il en est qui, par dégoût de la violence et des ruses des partis, ont renoncé à toute action politique. Je crois qu’ils ont tort. Dieu les a placés comme citoyens dans une situation qui leur impose des devoirs, et il ne leur est pas plus permis de se soustraire à ces devoirs qu’à ceux de fils, d’époux, ou de père. Ils ont une dette à remplir envers leur pays, et ils doivent l’acquitter en soutenant les plus honnêtes gens et les meilleures mesures. Et qu’ils ne disent pas qu’ils ne peuvent rien. Tout homme de bien, s’il est fidèle à scs convictions, est utile à son pays. T ous les partis sont retenus par les gens de bien qu’ils renferment. Les meneurs sont toujours forcés
DE L'ÉDUCATIOÎN l’ERSOISNELLE. C3
de chercher ce que leur parti peut supporter, et de modifier leurs mesures de manière à ne pas choquer les hommes à principes qui se trouvent dans leurs rangs. Un honnête homme qui nese fait pas l’esclave de son parti, mais qui le juge avec impartialité, le censure librement, en accuse les fautes et refuse d’appuyer le mal , celui-là fait du bien à ceux qui l’entourent et cultive noblement son esprit.
Je conseille respectueusement à ceux à qui je m’adresse de prendre part à la politique de leur pays; elle est le véritable enseignement d’un peuple et contribue beaucoup à son éducation. Je vous le conseille, tâchez d’acquérir une idée claire des questions qui agitent le pays, faites-en votre étude, au lieu de perdre votre loisir en des conversations vagues et passionnées. Le temps que perd le peuple à s’occuper des bruits du jour pourrait, s’il était mieux employé, lui rendre familiers la constitution, les lois, l’histoire et les intérêts du pays, et l’affermir ainsi dans ces grands principes qui servent à décider les mesures particulières. A mesure que le peuple s’améliorera, il cessera d’être l'instrument des intrigants politiques. Ceux qui recherchent ses votes ne s’adresseront plus à scs passions et à ses jalousies, mais à son intelligence. Ce ne sera plus une influence nominale, mais uneinlluence réelle qu’il exercera sur le gouvernement et les destinées du pays, et en même temps il grandira en science et en vertu.
Influence des journaux sur l’éducation publique.
Je ne dois pas quitter le sujet de la politique considérée comme moyen d’éducation, sans parler des
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journaux, qui forment la principale lecture du peuple. C’e.>t la littérature des masses. Malheureusement on ne comprend pas assez l’importance de la publicité ; on songe peu à son action sur l’éducation intellectuelle et morale de la nation. Un journal devrait être rédigé par l’un de nos écrivains les plus habiles, et le revenu devrait être suffisant pour assurer la collaboration des gens les plus capables. Mais il nous faut prendre les feuilles publiques telles qu’elles sont, et celui qui désire cultiver son intelligence peut encore en tirer parti, s’il choisit les meilleures de celles qui sont à sa portée. 11 doit bannir de sa demeure, comme il en bannirait la peste, les journaux qui font le métier d’empoisonneurs publics ou de bouffons. Ce qui doit décider son choix ce n’est pas seulement le talent du rédacteur, mais l’esprit, l’intégrité, l’honnêteté, l'attachement constant du journal aux grands principes.
Surtout, s’il veut connaître la vérité, qu’il entende les deux partis. Qu’il lise aussi bien la défense que l’attaque ; qu’il ne prête pas l’oreille à une seule opinion ! Nous nous condamnons nous-mêmes lorsque nous écoutons les accusations portées contre un individu sans vouloir entendre sa défense; est-il donc juste de lire des invectives continuelles, impitoyables, contre de nombreuses classes de citoyens, et de leur refuser l’occasion de se justifier?
Il a paru dans notre pays une nouvelle espèce de journaux quotidiens appelés journaux à un sou, et destinés à ceux qui ne peuvent se procurer des publications plus coûteuses; L’intérêt que je porte aux ouvriers m’engagea dernièrement à lire un de ces journaux; je fus content de trouver que les sujets utiles n’y
faisaient pas défaut. Cependant deux choses m’affligèrent. Les colonnes consacrées aux insertions étaient remplies d’annonces de remèdes secrets, et, en considérant que la santé est toute la fortune de l’ouvrier, je déplorais qu’on fît tant d’efforts pour l’amener à user de remèdes qui sont plus propres, je le crains, à miner qu’à rétablir sa constitution. Je fus également mécontent d’y trouver des comptes rendus de procès correctionnels. Ces comptes rendus étaient écrits dans un style approprié aux esprits les moins cultivés, et faits pour tourner en plaisanterie les événements les plus pénibles et les plus humiliants de la vie. Si les journaux des riches se faisaient un sujet d’amusement des vices et des misères du pauvre, il n’y aurait qu’un cri contre eux, et on aurait raison. Mais n’cst-ce pas quelque chose de pire, que de voir les plus pauvres chercher des sujets de rires et d’amusement dans la dégradation, les crimes, les malheurs, le châtiment de leurs frères, de ceux qui, comme eux, sont condamnés à porter le plus lourd fardeau de la vie, et qui ont succombé aux tentations de la misère? Mieux vaudrait entrer dans un hôpital, et là, rire des plaies et des contorsions des malades, ou du délire furieux des aliénés, que de nous amuser d’excès brutaux et de passions infernales, qui n’exposent pas seulement le criminel à la pénalité écrasante des lois humaines, mais qui encourent le déplaisir du ciel, et qui, si le repentir ne les suit pas, entraîneront d$ terribles punitions dans la vie à venir.
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Le christianisme est le grand moyen d’amélioration personnelle.
Il nous reste un sujet important. Ce grand moyen d’amélioration personnelle : le christianisnc, n’a pas encore été traité, et sa grandeur me défend de l'aborder maintenant. Je dirai seulement que si vous étudiez le christianisme dans ses monuments primitifs et non
dans les symboles humains ; si vous considérez avec %>
quelle évidence il nous révèle Dieu, quelle vie nous donne la grâce et l’énergie spirituelle qu’il nous promet ; comme il s’accorde avec la raison, la conscience et les meilleures affections de l’homme; comme il se prête à nos besoins, à nos chagrins, à nos inquiétudes et à nos craintes; si vous considérez la force de scs preuves, la pureté de ses préceptes, la grandeur divine du caractère de son auteur, et l’immortalité qu’il ouvre devant nous, vous sentirez qu’il vous faut l’accueillir avec joie, avec reconnaissance, comme un secours, comme un encouragement dans l’œuvre de votre éducation personnelle, que vous chercheriez vainement ailleurs.
Nécessité do :VJication de l'enfance.
J’ai indiqué quelques-uns des moyens d’éducation personnelle. J’espère que les réflexions que j’ai faites en suggéreront d’autres à ceux qui m’ont honoré de leur attention, et que l’intérêt qu’elles exciteront durera plus longtemps que l’heure présente. Je dois cependant à la vérité, de faire une dernière remarque. Je ne veux pas faire naître des espérances déraisonnables. Je dois donc dire que les moyens que je vous ai recommandas, bien qu’ils soient de nature à ré-
compenser largement, et à tout âge, quiconque en usera sincèrement, ne produiront cependant leur effet le plus complet et le plus heureux, que là où une éducation donnée de bonne heure aura préparé l’esprit pour l’ amélioration à venir. Ceux dont l’enfance a été négligée, bien que plus tard ils fassent des progrès dans la vie, ont grand’pcine à réparer la perte de leurs premières années, et je le dis, afin que tous nous tâchions d’éviter cette perte à nos enfants, en les préparant, autant que nous le pourrons, à profiter de tous les moyens d’éducation personnelle que les années apporteront avec elles. C’est pourquoi je vous prie de considérer d’un œil favorable ce que notre législature ainsi que de simples particuliers ont fait dernièrement pour nos écoles publiques. La législature à établi, il y a quelque temps, un comité d’éducation avec un secrétaire, qui doit consacrer tout son temps à l’amélioration des écoles publiques. Je ne pense pas qu’on puisse trouver dans notre pays quelqu’un de plus propre à remplir cette fonction de haute responsabilité que celui qui l’occupe maintenant 1 , et si ses efforts sont couronnés de succès, il acquerra un titre à la reconnaissance des gens de bien tel qu’aucun citoyen n’en a encore mérité dans cet Ktat. Permettez-inoi aussi de vous rappeler la munificence d’un simple particulier* qui, par une généreuse donation, a encouragé la
• SI. Horace Mann a en effet contribué plus que personne & l'établissement du régime actuel des écoles publiques dans le Ma saelmssels, régime infiniment supérieur à celui des écoles prussiennes, qui sont cependant ce qu’on possède de moins imparfait dans l'ancien continent. Le nombre proportionnel des cnlanlsqui vont à l'école est plus considérable dans le Massachussets qu’en aucun autre pays. (Eu. Lab.)
* M. Edmond Dwiglit.
législature à voter rétablissement d’une ou deux écoles normales, afin de former de bons maîtres pour la jeunesse ; c’est là une mesure dont les progrès de l’éducation dépendent avant tout. Ceux cpii s’intéressent activement à l’éducation publique sont les vrais bienfaiteurs de leur pays; leurs noms méritent d’être transmis à cette postérité, qui devra scs plus puissantes ressources à leur prévoyante générosité.
Les établissements d'instruction doivent être dotés largement.
Il y a un autre moyen de faire avancer l’éducation dans toute la confédération, sur lequel j’appelle votre attention. Vous n’ignorez pas quelle est la vaste étendue ainsi que la valeur des terres publiques de 1 Union. La vente annuelle de ces terres verse dans le trésor public des sommes considérables qui servent aux dépenses courantes du gouvernement. Cet emploi n’est pas nécessaire. En vérité, le pays s’est mal trouvé de l’excès de ses revenus. Je demande maintenant pourquoi les terres publiques ne seraient pas consacrées (en tout ou en partie, suivant le cas) à l’éducation du peuple ? Cette mo. ure procurerait d’un seul coup ce dont le pays a le plus grand besoin, c’est-à-dire des maîtres capables, accomplis, zélés, et cela pour toute la génération qui s’élève. La faible rémunération accordée aujourd’hui aux instituteurs est d’un sombre présage ; elle est le seul obstacle réel que la cause de l’éducation ait à combattre. Nous avons besoin pour nos écoles d’hommes et de femmes de talent, dignes par leur intelligence et leur moralité qu’on leur confie la jeunesse ; pour les avoir il faut les payer libéralement et leur donner d’autres preuves encore de la con-
DK L’ÉDUCATION PERSONNELLE.
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sidération que nous avons pour eux. Dans l’état présent du pays, quand tant de voies sont ouvertes à la fortune, on ne peut engager des hommes supérieurs à accepter des fonctions aussi pénibles que celles de renseignement, et d’une responsabilité aussi lourde, sans des encouragements plus forts que ceux qu'on leur offre maintenant, ailleurs que dans nos grandes cités. Les fonctions d instituteur devraient être considérées et récompensées comme étant des plus honorables de la société ; et je ne vois pas comment cela peut se faire, du moins de notre temps, à moins qu on n’y emploie le domaine public. C’est la propriété du peuple, et seule elle suffit pour lui donner prochainement un système complet d’éducation publique 1 .
Cet objet important pour toutes les classes de la société intéresse surtout ceux dont les moyens de progrès sont restreints par une position peu aisée. Le peuple devrait s’y consacrer comme un seul homme, y travailler avec une seule âme. Artisans, fermiers, ouvriers! unissez-vous pour que le pays retentisse de ce cri : « Les terres publiques pour l’éducation! » Envoyez dans les conseils de la nation des hommes qui plaident cette cause avec force. Psi les triomphes de parti, ni les coalitions, ni les associations ne peuvent autant contribuer à votre progrès que la mesure qu’on vous propose. Rien, si ce n’est une éducation plus élevée, ne peut vous donner plus d’influence et plus de véritable dignité. Les ressources du domaine public sagement appliquées, pendant plusieurs générations, à l’éducation de la société et de l’individu,
1 Ce que demandait Channing a été l’ait en grande partie, grâce aux efforts d’Horace Mann et de ses amis. (Èd. Lad.)
créeraient un nouveau peuple, éveilleraient dans la nation des forces morales et intellectuelles, telles que n’en présente T histoire d’aucun pays et faites pour commander le respect et exciter F émulation du monde civilisé. Pour ce grand objet, les ouvriers doivent s’unir avec un irrésistible enthousiasme dans tous les partis, dans tous les États. Ils doivent séparer cette question de toute querelle étroite ou locale. Ils ne doivent pas permettre qu’on la mêle aux intrigues politiques. Dans cette affaire, l’enjeu de leurs enfants, le leur propre, est immense. Puisssent-ils être fidèles à eux-mêmes, à la postérité, à leur pays, à la liberté, à la cause du genre humain !
Dos objections contre l’instruction des classes laborieuses.
Je n’ignore pas que toute la pensée de ce discours rencontrera de P opposition. Il est plus d’une personne qui me dira : « Ce que vous nous dites sonne bien, mais c’est impraticable. Les hommes qui rêvent dans leurs cabinets combinent d’admirables théories ; mais la vie pratique les dissipe, comme le vent emporte une toile d’araignée. Vous voudriez que tous les hommes fussent instruits, mais la nécessité veut que la plupart des hommes travaillent, et qui des deux, celui qui a du loisir, ou celui qui n’en a pas, a le plus de chance de l’emporter sur l’autre? Une faiblesse sentimentale peut reculer devant cette vérité ; mais il n’est pas moins vrai que la plupart des hommes ont été faits non pour l’éducation, mais pour le travail et la peine. »
J’ai énoncé l’objection en termes énergiques, afin que nous puissions la considérer en face. Pour moi,
j’en nie la valeur. La raison aussi bien que le sentiment s’élèvent contre elle. Certes, il est à croire que rÉternelle Sagesse et i' Eternelle Bonté, en donnant à tout être humain la raison, la conscience et l'affection, a entendu que ces facultés fussent développées; il est difficile de croire que Celui qui a fait ainsi de tous les hommes ses enfants, en ait cependant destiné la grande majorité à user leur vie dans les occupations les plus basses et dans d’infructueuses fatigues, au profit du petit nombre. Dieu 11c peut pas
avoir créé des êtres intelligents pour qu’ils avortent. Dans le corps, nous ne voyons pas d'organes faits pour s’atrophier dans l’inaction ; bien moins encore les facultés de l ame nous ont-elles été données pour rester ensevelies dans une léthargie perpétuelle.
On répondra peut-être que l’intention du Créateur doit être inférée non de la théorie, mais des faits ; or, c'est un fait évident, que l’ordre et la prospérité de la société, qu’on doit supposer aussi dans les intentions de Dieu, demandent au peuple l’action de ses mains et non le développement de son esprit. Je réponds qu’un ordre social qui exige le sacrifice de f esprit est très-suspect, et que véritablement il ne peut être sanctionné par le Créateur. Si, visitant un pays étranger, j’y voyais la grande majorité du peuple, mutilée, estropiée, privée de la vue, et que l’on me dit que f ordre social exige cette mutilation, je dirais : Périsse cet ordre social ! Qui donc 11e regarderait pas comme une insulte faite à son intelligence et à ses meilleurs sentiments, d’entendre dire que telle est l’intention Je Dieu? Et nous 11e devons pas considérer avec moins
ŒUVRES SOCIALES DE Cil ANN ING.
d’aversion un système social qui ne peut se soutenir qu’en mutilant et en aveuglant l’esprit du peuple.
Mais serrons la question de plus près. Le travail et l’éducation sont-ils inconciliables? Et d’abord nous avons vu que l’homme, au milieu même de son travail, peut et doit, s’améliorer sensiblement, qu’il peut cultiver en son cœur le sentiment de la justice, la bienveillance et le désir de la perfection. Le travail est l’école de ces grands principes, et nous avons de fortes raisons de penser que, sous d’autres rapports, il ne doit pas nécessairement frapper l’àme de stérilité. Puis nous avons vu que les sources les plus fécondes de vérité et de sagesse ne sont pas les livres, tout précieux qu ils soient, mais bien l’expérience et l’observation, et elles sont de toutes les conditions. Une autre considération importante, c’est qu’il n’est point de travail qui ne demande de l’activité intellectuelle, et que les meilleurs ouvriers sont ceux qui fortifient leur esprit ; ainsi ces deux intérêts, le travail et l’éducation, se donnent la main. C’est l’esprit, après tout, qui fait la besogne du monde ; plus il y a d’esprit et plus il y a de travail exécuté. L’homme, suivant le degré de son intelligence, fait accomplir à une force donnée une plus grande tache, remplace les muscles par l’habileté, et avec moins de peine donne un produit supérieur. Rendez les hommes intelligents, ils deviennent inventifs. Ils trouvent des procédés plus rapides. Leur connaissance de la nature les aide à mettre scs lois à profit, à comprendre les substances qu’ils travaillent, à saisir les indications utiles que l’expérience fournit constam-
DE L’ÉDÜCATION PERSONNELLE. 75
ment. C’est par des ouvriers que quelques-unes des machines les plus utiles ont été inventées. Répandez l’éducation, et, comme le montre l’histoire de ce pays, les inventions utiles ne connaîtront pas de limites. Vous pensez que l’homme sans éducation n’exécutera que mieux ce que vous appelez les corvées de la vie. Allez donc dans les plantations du Sud. Là on fait de l’esclave une pure machine. 11 est dépouillé des droits de l’homme, on étouffe toute sa nature spirituelle, afin qu’il travaille et ne fasse rien que travailler ; et dans cette agriculture arriérée, dans ce sol épuisé, dans l’état grossier des procédés, vous trouverez le commentaire de votre doctrine, vous verrez si en dégradant l’homme vous en faites un ouvrier plus productif !
De la noblesse du travail manuel.
Mais on dit que toute éducation un peu développée met l’homme au-dessus de son état, lui fait regarder son métier comme bas et vil, et le dégoûte des occupations vulgaires. Je réponds que l’homme s’intéresse à sa tâche, suivant que son esprit travaille en même temps que ses mains. Un fermier instruit qui comprend la chimie rurale, les lois de la végétation, la structure des plantes, les propriétés des engrais, les influences du climat, qui réfléchit à ce qu’il fait et qui emploie ses connaissances, suivant les besoins du jour, est un ouvrier plus actif et plus estimable que le paysan dont l’esprit est aussi matériel que la terre qu’il foule, et dont la vie se passe à exécuter le même travail monotone, sans réflexion et sans profit. Mais ce n’est pas tout. Pourquoi, je le demande, dédaigne-
74 ΆVRES SOCIALES DE ClIANNING.
t-on le travail manuel en y attachant une idée de bassesse, et pense-t-on qu’un peuple intelligent doive le mépriser? La grande raison, c’est que dans la plupart des pays peu d’hommes intelligents s’y sont livrés. Que des gens instruits labourent et bêchent ; qu’ils s’adonnent aux travaux les plus communs, et la charrue, et la bêche, et le comptoir cesseront d’être dédaignés. C’est l’homme qui fait la dignité de la fonction, et non pas la fonction qui mesure la dignité de l’homme. Les médecins et les chirurgiens font des opérations plus dégoûtantes que celles de la plupart des artisans. J’ai vu un chimiste distingué couvert de poussière comme un manœuvre. Cependant ces hommes ne s’avilissent pas. Leur intelligence donne de la dignité à leur travail, et c’est ainsi que nos ouvriers, une fois instruits, donneront de la dignité à leur état.
J'ajouterai que je trouve peu de différence, sous le rapport de la dignité, entre les diverses occupations des hommes. Quand je vois un commis passant ses journées à additionner des chiffres, peut-être simplement à copier, un caissier comptant de l’argent, un marchand vendant des souliers, cela ne me semble pas plus respectable que de fabriquer du cuir, ou des meubles. Je n’v vois pas plus d’activité intellectuelle que dans les autres métiers. L’homme des champs me semble avoir, dans son travail, plus de chances de perfectionnement que celui qui vit derrière un comptoir, ou qui fait courir sa plume. C’est la marque d’un esprit étroit que de s’imaginer, comme on paraît le faire, qu’il y a incompatibilité entre l’extérieur simple et rude tic l’ouvrier et la culture de l’esprit, au moins la culture la plus délicate. L’ouvrier sous sa poussière
et sa sueur, porte en lui les grands éléments de l’hu- ■ inanité ; il peut en développer les plus nobles facultés. Je ne doute pas que la contemplation de la nature et la lecture des œuvres de génie n’éveillent un enthousiasme aussi vrai sous un vêtement de bure que sous un habit brodé. Nous avons entendu parler d’un auteur distingué qui n’écrivait jamais si bien que lorsqu’il était en habit de cour 1 . Mais la pensée profonde et l’inspiration poétique ont été le plus souvent le partage d’hommes, que leur peu de fortune, une nonchalance habituelle, un vêtement usé, un aspect négligé, disposaient mal à figurer dans les salons. Le costume ou le logement ne fait rien pour voir la vérité et pour être sensible à la beauté, et l’on a pour soi-même d’autant plus de respect qu’on a eu plus d’obstacles à vaincre pour développer son esprit.
L’ouvrier a toujours du loisir pour son éducation.
Mais, dira-t-on, où les classes ouvrières trouverontelles du temps pour leur éducation? Je répondrai , comme je l’ai déjà fait, qu’une ferme volonté trouve du temps ou en crée. Elle ne laisse pas échapper une minute, et trouve un trésor dans son loisir. Celui qui exerce sa profession avec activité et ardeur, et qui sait économiser les heures, aura toujours une partie du jour à sa disposition; et il est surprenant combien un peu de temps est fécond en progrès, quand on le saisit avec empressement et qu’on en use sérieusement. On a souvent remarqué que ceux qui ont le plus de loisir sont ceux qui en profitent le moins. Une heure par jour,
1 C’est Buffon.
consacrée régulièrement à l’étude d’un sujet intéressant, permet d’amasser des trésors de connaissance. Les progrès faits par des élèves bien disposés, dans nos écoles de campagne, qui ne sont ouvertes que trois mois dans l’année, et dans nos écoles du dimanche, qui ne le sont qu’une ou deux heures par semaine, montrent ce que Ton peut obtenir avec de faibles moyens. L’affection, dit-on, met une année dans un seul moment, l’intelligence possède quelque chose de cette puissance. Non-seulement on a lu, mais on a écrit des volumes, tout en voyageant. J’ai connu un homme d’une intelligence vigoureuse, mais n’ayant reçu qu’une éducation imparfaite, et dont l’esprit était presque tout entier occupé de détails d’un grand commerce, qui cependant composa un livre, plein d’originalité, en bateau à vapeur, à cheval, tout en visitant ses pratiques 1 .
Le retour des saisons fournit à un grand nombre d’ouvriers des occasions favorables de développement intellectuel. L’hiver apporte du loisir au cultivateur, et les soirées d’hiver à l’ouvrier des villes. Et, d’ailleurs, dans les pays chrétiens, le septième jour est affranchi du travail. Tout le monde peut consacrer à la culture intellectuelle et morale la septième partie de l’année ; ce n’est pas une faible part de l’existence. Pourquoi ne fait-on pas du dimanche un moyen de progrès plus efficace? Sans doute le septième jour doit avoir un caractère religieux, mais la religion tient à tous les grands sujets de la pensée humaine, elle conduit et aide à leur étude. Dieu est dans la nature,
4 Cet homme est M. Ilazard, auteur d’un curieux traité sur la volonté.
Dieu est dans l’histoire. L’instruction que nous offrent les œuvres du Créateur, en nous révélant sa perfection par leur harmonie, leurs bienfaits et leur grandeur ; l’instruction que donnent les histoires de l’Église et du monde, en montrant dans tous les événements la main divine, en faisant ressortir les grandes leçons de morale dont abonde la vie humaine, l’instruction puisée dans l’exemple des philanthropes, des saints, des hommes distingués par leur piété et par leur vertu ; toutes ces branches d’études font partie de la religion , et conviennent au dimanche ; on peut ainsi donner au peuple un enseignement considérable. Le dimanche ne devrait pas rester, ce qu’il est aujourd’hui pour la multitude, un jour monotone et sans profit. On peut lui prêter un nouvel intérêt et une nouvelle sainteté. Il peut donner une nouvelle impulsion à l’àme de la nation.
J’ai montré que l’on peut trouver du temps pour son éducation, et le fait est que, parmi les gens les plus instruits, un bon nombre se compose de personnes qui passent la plus grande partie de la journée dans des bureaux, près d’une caisse, ou dans quelque autre sphère étroite, enchaînés à des professions qui sont peu faites pour développer l'esprit. Avec le progrès de la société, l’accroissement des machines, et d’autres secours que l’intelligence et la philanthropie multiplieront, nous pouvons espérer que plus on ira et plus on réduira le temps des travaux manuels au profit des occupations intellectuelles et sociales.
Des distractions qui contribuent à l’éducation personnelle.
Mais quelques personnes diront : « Quand on accorderait que les ouvriers peuvent trouver du loisir, ne faut-il pas leur permettre de l’employer dans quelque récréation? N’est-il pas cruel de les appeler du travail des mains au travail de l'esprit ? Ils ont gagné du plaisir par le labeur de la journée, ils doivent en jouir. » Oui, qu’ils aient du plaisir. Loin de moi l’idée de tarir les sources où ils se rafraîchissent, de dessécher les coins de verdure où ils se reposent après les fatigues qu’impose la vie; mais je soutiens que l’éducation multiplie et augmente les plaisirs de l’ouvrier, qu elle lui crée de nouvelles jouissances, qu’elle empêche, ce qui n’arrive que trop souvent, son loisir d’être ennuyeux et fatigant, qu’elle le préserve d’excitations et de plaisirs mortels pour le corps et pour l’âme. L’un des grands bienfaits de l’éducation personnelle, c’est qu’elle élève le peuple au-dessus des jouissances de la brute, et lui procure des plaisirs dignes de l’homme. En ce moment, dans notre pays, grâce à l’éducation intellectuelle, tout imparfaite qu’elle soit, la lecture fournit aux hommes, aux femmes et aux enfants de toutes les conditions des jouissances infinies et que n’ont pas connus des temps moins civilisés. Aujourd’hui un grand nombre d’écrivains de talent s’occupent à multiplier des ouvrages intéressants. Walter Scott, nom brillant au milieu des plus brillants de son époque, a répandu son esprit inépuisable en fictions, si gaies et si touchantes qu’elles ont pris leur place parmi les délices de toutes les nations civilisées. Que de millions d’individus ses pages ont enchantées ! A combien
d’âmes affligées a-t-il fait oublier leurs soucis et leurs peines ! Combien en est-il qui , fatigués du travail de leur journée, ont dû à scs récréations magiques quelques soirées gaiement passées, et un sommeil plus doux 1 Et il n’y a pas que les fictions qui charment ; à mesure que l’esprit est cultivé il se plaît davantage à la lecture de l’histoire, des biographies, des descriptions de la nature, des voyages, de la poésie, et même des ouvrages plus sérieux. L’éducation ne détruit donc pas le plaisir du travailleur.
11 y a une autre espèce de distractions auxquelles la culture de soi-môme initie le peuple. Je veux parler des cours, des discussions, des réunions littéraires ou de bienfaisance, et des autres manières de passer la soirée que chaque année multiplie chez nous, lin discours populaire d’un homme éclairé qui sait toucher l’esprit du peuple est un noble plaisir, aussi bien qu’une source d’instruction. Le silence profond de nos salles publiques, l’attention de nombreux auditeurs, prouvent assez que l’éducation n’est pas l’ennemie du plaisir.
J’espère que du progrès de l’intelligence, du goût et des mœurs dans toutes les parties de la société, naîtra chez nous un genre d’amusements publics ayant quelque ressemblance avec les plaisirs du théâtre, mais purifié des vices qui dégradent aujourd’hui notre scène, et finiront, j’en suis sûr, par en consommer la ruine. Les représentations dramatiques et les lectures publiques excitent chez le peuple une sympathie plus vive pour un auteur de génie, et lui donnent, de ce qu’il y a de grand, de bon, de touchant dans de pareilles conceptions, une idée bien plus juste que ne peut
le faire une lecture solitaire. Pour répandre la lumière sur un grand poëme, ou sur quelque production littéraire pleine de passion, quel commentaire vaut la voix du lecteur ou de l’orateur qui a le sentiment de son auteur, et un ton puissant et varié? Un auditoire électrisé par une pensée sublime, ou ému d’une douleur sympathique, grâce à une belle voix, goûte un plaisir à la lois exquis et délicat ; et je ne puis m’empêcher de croire que cet amusement et d’autres semblables, dont la délicatesse des femmes et la pureté des chrétiens ne peuvent être choquées, se répandront à mesure que gagnera l’éducation sociale.
Qu’il me soit encore permis d’ajouter qu’avec la diffusion des lumières, la conversation, le moins coûteux et le plus facile des plaisirs, devient une jouissance bien plus vive ; c’est après tout le plus grand amusement de la vie, la joie du foyer, le charme du travail : c’est elle qui anime doucement nos cœurs, qui agit sur nous comme l’air embaumé ou la brillante lumière du ciel, en nous pénétrant de son influence toujours présente et si douce qu’on ne la sent pas. Cette source de bonheur est trop souvent perdue pour les hommes de toutes les conditions, faute de connaissances, d’activité mentale, et de délicatesse de sentiment. Privons-nous le travailleur de son plaisir en lui recommandant une amélioration qui placera à sa portée les jouissances de la conversation, jouissances de chaque jour, de chaque instant?
L’éducation du peuple est la fin de la société.
J’ai donc considéré quelques-unes des objections qu’on rencontre ordinairement, quand on insiste sur
l’éducation du peuple, comme étant la grande fin de la société. Quant à moi, ces objections me semblent mériter peu d’attention. Dire que la grande majorité des êtres humains, malgré leurs facultés rationnelles et immortelles, sont placés sur la terre, simplement pour gagner avec peine leur subsistance matérielle, et fournir au luxe et à l’élévation du petit nombre, c’est une doctrine trop choquante pour avoir besoin de réfutation. Il est monstrueux, il est impie de supposer que Dieu a posé d’insurmontables barrières à l’expansion de cette âme dont la liberté ne souffre point de bornes. Certes, il y a des obstacles dans la voie du progrès ; mais dans ce pays les principaux obstacles sont, non pas dans notre condition, mais dans nousmêmes ; non pas dans les difficultés extérieures, mais dans nos penchants mondains et sensuels ; la preuve en est qu’on songe à une véritable éducation personnelle à la Bourse aussi peu que dans l’atelier, chez les riches aussi peu que chez les pauvres. Le chemin de la perfection est difficile pour toutes les conditions ; il n’y a point de route royale ni pour les grands ni pour les petits. Mais les difficultés sont faites pour exciter et non pour décourager. L’esprit humain doit se fortifier dans la lutte. Que n’a-t-il pas déjà surmonté ! Pendant des siècles sous quel poids d’oppression n’a-t-il pas avancé ! Quelles énormes difficultés li’a-t-il pas écartées? Après tant d’expériences, dironsnous, qu il faut désespérer des progrès du peuple, que la chaîne des besoins physiques est trop forte et trop pesante pour être brisée par l’esprit, que des travaux serviles et stériles sont la condition immuable de la majorité du genre humain ?
Progrès du peuple.
Je termine en vous rappelant le trait le plus heureux de notre époque, c’est-à-dire les progrès du peuple en intelligence, en respect personnel, en bienêtre. Quel contraste entre le présent et le passé! Il n’y a pas longtemps que la nation était la propriété d’un seul homme qui risquait tous les intérêts populaires dans des guerres continuelles, uniquement pour agrandir sa famille ou soumettre de nouveaux territoires 1 . La société était partagée en deux classes, les nobles et le peuple, séparés les uns des autres par un abîme aussi infranchissable que celui qui divise les élus et les maudits. L’individu n’avait aucune valeur, le peuple formait une masse, une machine dans la main de ses maîtres. Dans la guerre, qui était le grand exercice du temps, ces braves chevaliers dont on nous conte les prouesses, s’enfermaient eux et leurs chevaux dans une armure qui les rendait à peu près invulnérables, tandis que le commun du peuple à pied et sans défense allait se faire tailler en pièces ou écraser par une race supérieure. Qui donc en comparant la situation de l’Europe il y a quelques siècles avec l’état présent du monde, ne bénirait Dieu de ce changement? La marque distinctive des temps modernes, c’est pour le peuple la sortie d’une dégradation abrutissante, c’est la reconnaissance graduelle de ses droits, c’est la diffusion croissante des moyens de progrès et de bonheur, c’est la création d’un nouveau pouvoir dans l’Êtat, le pouvoir du peuple. Et il est digne de remarque, que cette révolution est due, en grande partie, à la religion qui,
1 L’Europe en est encore là. (Ch.)
entre des mains habiles ou ambitieuses, avait courbé la tête du peuple dans la poussière, mais qui, avec le temps, a commencé à remplir sa mission de liberté. Ce fut la religion qui, en enseignant aux hommes leur étroit rapport avec Dieu, éveilla en eux la conscience de leur importance comme individus. Ce fut la lutte engagée pour leurs droits religieux qui ouvrit les yeux des peuples sur leurs autres droits. Ce fut la résistance opposée à l’usurpation religieuse qui conduisit à résister à l’oppression politique. Ce fut la discussion religieuse qui lit naître partout la pensée libre et énergique. Ce fut la religion qui, en Angleterre, arma le martyr et le patriote contre le pouvoir arbitraire, qui endurcit nos pères contre les dangers de l’Océan et du désert, et les envoya fonder ici l’État du monde où règne la plus grande liberté, la plus parfaite égalité.
De l’avenir et des devoirs du peuple.
Remercions Dieu de ce que nous avons conquis, mais ne croyez pas que tout soit achevé. Le peuple doit sentir qu’il ne fait qu’entrer dans l’arène. Combien il reste à faire ! Que d’ignorance, d’intempérance, de grossièreté, de sensualité ne trouve-t-on pas encore dans notre société ! Que d’esprit paralysé et perdu ! Lorsque nous songeons que chaque maison pourrait être vivifiée par l’intelligence, le désintéressement et la civilisation, et que nous nous rappelons dans combien de demeures les facultés et les affections les plus nobles sont ensevelies comme dans des tombeaux, quelle teinte sombre s’étend sur la société ! Et combien peu d’entre nous sont émus par cette désolation morale?
Combien peu comprennent qu’élever les humbles à la dignité d’homme par une sage éducation, est la fin suprême de la société ? Honte à nous qui sentons si peu la valeur de nos semblables !
Je voudrais pouvoir parler au peuple de ses besoins, de ses droits, de sa responsabilité, avec une voix qui le réveillât. Je lui dirais : « Vous ne pouvez pas, sans crime, sans honte, vous arrêter où vous êtes. Le passé et le présent vous crient d’avancer. Que ce que vous avez gagné soit un stimulant pour arriver plus haut. Votre nature est trop grande pour être écrasée. Vous n’avez pas été créés ce que vous êtes, uniquement pour travailler, manger, boire et dormir comme les animaux. Si vous voulez, vous pouvez vous élever. Nul pouvoir dans la société, nul obstacle dans votre condition ne peut vous abaisser ; si vous ne gagnez pas en science, en pouvoir, en vertu, en influence, c’est votre faute. Ne vous laissez pas endormir par les flatteries dont on vous berce, comme si votre part de souveraineté nationale vous rendait égaux aux plus nobles de votre race. Il vous manque beaucoup, et de grandes choses ; le remède n’est pas dans l’urne du scrutin, ou dans l’exercice de vos droits politiques, il est dans l’éducation consciencieuse de vous-mêmes et de vos enfants. Ces vérités vous les avez souvent entendues, et puis vous vous êtes endormis. Réveillezvous ! Prenez la résolution sérieuse de vous instruire ! Rendez-vous dignes de vos institutions libres, fortifiez-les et perpétuez-les par votre intelligence et par vos vertus ! »
FIN DE l’édccation personnelle.
DE L’É'LEVATION
TABLE DES MATIERES
15 Observations préliminaires . .
22 Le travail ne doit pas être excessif et i! doit être varié..
25 La sagesse est de s’élever par le travail en conservant une existence modeste.
tü'J
20 Les qualités et le mérite personnel assignent à chacun sa vraie place
i to
4 lO
2;) Pour s’élever, le peuple doit remplacer la passion par I:i rellexion
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50 Dangers de 1 exaltation p< litif ne dans toutes les classes
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52 L’Ame et l'esprit se dérogent de la matière ; des lors l'ouvrier peut s’élever
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|Kir In trav.nl
75 Le sujet principal
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40 La recherche de la vérité rst la vraie hase de l’éducation
1 zi
42 Objets sur lesquels la pensée doit s’exercer
À k C/pçf •• ii nniis-miMm' nno trnnvn In vprili' 1
46 Ce qu'il tout comprendre et sentir pour élever son âme
47 Ce qui éclaire et élève l’esprit.. . . .
48 LViiiic s’agrandit et se purifie dans l’idée de Dieu
49 Ktude de la nature humaine.
50 L’homme est un être libre, créé pour agir et pour décider de sa propre des-
51 De l’importance de l’individu
52 Los grandes idées sont plus fortes que les passions
55 Lis grandes pensées viennent du travail naturel de notre esprit
51 La vérité se révèle d’elle-méme aux cœurs naïfs, aux esprits droits.. . . . .
55 Mais cette révélation ne se lait pas passivement. Elle est le résultat de i'exer-
ci ce de nos facultés 77. .
50 Le principe moral et religieux est la base de l’éducation personnelle
50 Grandeur de la puissance morale.
60 Les livres ont moins de valeur que l’expérience, et la rêtlcxion
65 Des préjugés contre l'élévation du peuple
65 Les grandes idées soin a la portée de ceux qui cnerclieni ardemment la vente, i*»
67 La religion est un sujet ouvert a tous les esprits
68 ün doit recevoir la religion de son propre esprit
69 Le préjugé des distim-tinns sociales au point de vue de 1 ordre public
71 Le respect du rang baisse naturellement en raison de l'élévation du peuple. 155
72 Nécessité de la politesse dans les rapports de la vie
79 La science sociale la plus éio»éc esi encore dans l’enfance
80 La plus grande force de l'univers, c’est l’Lsprit : il a conquis la matière. . .
83 L'intempérance est une cause de misère
83 Le défaut d’économie est une autre cause de misère
nr \»'»<'li<n»nre de la sanie, ai dre cause de misère. : . . .
87 Utilité de l'hygiène publique. .....
89 Noblesse du travail manuel
91 De la littérature populaire
92 L’éducation des entants des travailleurs est le plus grand moyen de progrès. 176
95 .savoir enseigner est le premier ues ans et la première oes sciences
94 L'éducation éveilie lcslaculiés et enseigne a 1 éleve 1 usage de son propre es-
prit
Rfi Induration des enfants d’ouvriers est lin grand intérêt social
97 Former au début de la vie la force et la justesse de la pensée
98 Le remède aux excès de la civilisation moderne est dans une saine appiica-
tion des principes clu étions. . . . .
99 L’auroied un âge meilleur
10 '} Craintes et espérances sur l’avenir
PARIS. — UIP. SIMON RAÇON Et COMP., RUE û’ERFURTIl, i.
AVANT-PROPOS
Il y a un peu plus de trente ans qu’un philanthrope, dont le nom mérite d’être conservé à la postérité, Horace Mann, conçut le hardi projet d’effacer l’inégalité séculaire qui divise l’humanité, en appelant tous les hommes au bienfait d’une même éducation. Cette idée, que les contemporains traitaient de chimère, et qui, aujourd’hui, réalisée en partie, fait la grandeur des États-Unis, Channing l’embrassa avec transport et voulut lui prêter son concours. C’est là le mérite des belles âmes, qu’elles s’attachent au bien sans s’inquiéter des difficultés et des dangers de la route ; c'est pour cela qu’elles transforment le inonde, tandis que les sages, avec tout leur esprit, prennent le présent pour la mesure de l’avenir, et sont condamnés à l’impuissance.
Dès que Channing apprit qu’IIorace Mann quittait son cabinet d’avocat et renonçait à une fortune assurée, pour se dévouer à la cause populaire sous le titre modeste de secrétaire du bureau d’éducation en Massachusetts, il lui écrivit la lettre suivante :
AVANT-PROPOS
Ncwport, 19 aoûl 1837.
Cher Monsieur,
J’apprends que vous vous consacrez à la cause de l’éducation dans notre République. Je m’en réjouis. Rien ne pouvait me faire autant de plaisir. J’ai longtemps désiré qu’une personne de votre talent se dévouât à cette œuvre. Vous ne pouvez désirer un plus noble emploi. Le gouvernement n’en a pas de plus noble à donner. Permetlez-moi de travailler sous vos ordres, autant qu’il me sera possible de le faire. Si je puis vous aider, dites-le moi ; je serai toujours heureux de causer avec vous de votre entreprise. Quand donc cesseront dans notre pays les tristes et stériles querelles des partis? Quand donc les bons esprits songeront-ils à ce qu’on doit faire pour améliorer solidement et noblement notre pays? Toutes ces clameurs monotones et furieuses sur les banques, la monnaie, etc., me fatiguent la tète et me rendent lame malade. On dirait que, pour ces gens-là, les intérêts spirituels de la nation n’existent pas.
Si nous pouvions engager dans la bonne voie la prodigieuse énergie de ce peuple, quel nouveau ciel, et quelle nouvelle terre ne s’ouvriraient-ils pas devant nous? Je ne désespère pas. Votre dévouement est un heureux présage. Vous n’ètes pas seul; vous n’êtespasune exception; il doit y avoir une foule de gens qui seront touchés par les vérités qui vous enflamment.
J’espère que ce nouveau genre de vie vous donnera une santé et une vigueur nouvelles. Si vous pouvez garder la force du corps, je n’ai pas de doutes sur la force et l’activité de votre esprit. Je vous écris à la hâte, parce que je ne suis pas très-vaillant; tout effort m’épuise; mais j’avais besoin de vous exprimer ma sympathie. Que Dieu vous conduise!
Votre sincère ami,
W. E. Channihg V
‘ Memoir of \Y. E, Channing, London, 1851; p. 351.
Quelques mois plus tard, Channing accompagnait Horace Mann à une réunion qui avait pour objet d’établir des associations locales pour l’amélioration des écoles populaires. Malgré l’éloquence d’Horace Mann, l’opinion était indécise. La nouveauté de l’entreprise effrayait les plus honnêtes gens. Dès le premier jour, au contraire, Channing av ait compris la grandeur de l’œuvre. 11 mettait toute son ambition à la servir et à lui conquérir la faveur populaire. On en peut juger par un discours improvisé qu’il prononça à la suite d’une lecture d’Horace Mann. Quoique nous n’ayons de ce discours qu’une sténographie imparfaite, il est cependant peu de pages qui nous permettent de mieux lire dans lame de Channing. Personne n’a aimé le peuple avec plus de tendresse et de discernement.
« Le docteur Channing a dit : J’estime les écoles communes , parce qu’elles sont communes., c’est-à-dire destinées à favoriser l’éducation de tous. Nous avons un petit nombre d’établissements choisis, où ceux qui se consacrent à l’étude de la science trouvent tous les secours nécessaires; mais les plus intéressantes de nos institutions littéraires, ce sont nos écoles populaires. Je désire que tout individu reçoive de l’éducation, non pas seulement à cause de ses dispositions naturelles, du rang qu’il occupe, ou de la fonction qu’il doit remplir, mais surtout parce qu’il est homme, qu’il a une âme capable d'un perfectionnement indéfini, et qu’il est fondé à réclamer ce privilège par droit de naissance.
« On nous dit que tel individu doit recevoir une éducation étendue, tandis que tel autre, qui occupe un rang plus humble dans la société, n’a besoin que d’une éducation des plus bornées. Au gouverneur d’un État il faut, dit-on, une éducation complète; le cordonnier n’a besoin que de connaître sa forme et son cuir. Pourquoi donc ce dernier, malgré l’humilité de son état, n’aurait-il pas la permission d’ouvrir les yeux à la lumière de la science? Est-ce que son âme est
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plus étroite que celle d’un gouverneur? Est-ce qu’il n’est pas, lui aussi, père, fils, mari, citoyen, homme enfin, c’esl-à-dire un cire moral soumis aux lois divines? Élever un enfant est une œuvre plus diflicile que de remplir les fonctions d’un gouverneur. Qu’est-ce donc? C’est prendre la direction d’une Ame, c’est cultiver la pensée, c’est enseigner les devoirs que nous avons envers Dieu et envers nos semblables. Est-ce qu’un père peut enseigner ces devoirs à son enfant, s'il ne les a point appris lui-même? Quelque soit son métier ou son rang, tout homme a besoin d’éducation pour faire bon usage de ses facultés, et les développer durant sa vie.
« On prétend que si ces idées sur l’éducation triomphaient, le travail manuel disparaîtrait; on ne ferait plus rien ici-bas. Mais pour bien travailler il faut être intelligent ; l’ouvrier travaille d’autant mieux qu’il sait ce qu’il fait, qu’il est poussé par des motifs qu’il comprend et qu’il sent. Est-ce que l’ignorance fait travailler davantage? Comparez la besogne de l’esclave, dont l’esprit est étroit et écrasé, avec celle d’un laboureur ou d’un ouvrier éclairé. On ne ferait pas marcher une fabrique avec des esclaves. Leur ignorance seule les rendrait incapables. 11 y a une foule d’arts mécaniques qui exigent des ouvriers intelligents et bien élevés.
« Nous avons besoin de bons travailleurs qui s’élèvent eux-mêmes tout en contribuant à la richesse générale. Le milieu où ils sont placés est fait pour exciter leur esprit, pour éveiller leur pensée, pour leur donner le sentiment de la responsabilité. Ils sont en rapport étroit avec leurs semblables et, si l’éducation ne leur manque pas, ils peuvent, même dans la plus humble situation, exercer autour d’eux l’inlluence la plus salutaire.
« Le principe que je suivrais pour élever un homme, je le suivrais pour tous. En ce qui touche ses facultés naturelles, le pauvre ne diffère pas du riche. Il est également
capable de se perfectionner; une bonne éducation ne lui est pas moins avantageuse.
« 11 est encore d'autres raisons qui me font désirer que l’éducation soit universellement répandue. Nos institutions exigent cette diffusion générale. Elles sont faites pour le peuple tout entier. Si le peuple ne reçoit pas d’éducation, le bienfait de ces institutions est perdu; le pouvoir du peuple est affaibli. Pour jouir de la liberté, il faut que tout citoyen ait le moyen de s’élever plus haut.
« En Amérique, chacun a sa part de la souveraineté nationale. En d’autres pays le peuple a combattu pour être souverain; ici chaque homme est un souverain. Chaque citoyen participe à la législation et au gouvernement. Est-ce que celui qui a de pareils devoirs à remplir ne doit pas recevoir l’éducation la plus libérale?
« Il le faut, si l’on veut avoir la paix et l’union ; il le faut surtout chez un peuple qui ne connaît pas d’ordres privilégiés. En d’autres pays, la classe qui a en main le pouvoir a tous les moyens de s’instruire. Pour garder sa puissance, elle empêche les autres classes de s’éclairer. Mais l'esprit du gouvernement américain c’est de rapprocher et d’unir par l’éducation toutes les conditions et toutes les classes.
« L’éducation assure des chances plus égales pour faire fortune. Elle rapproche les hommes, rend leurs rapports plus agréables, engendre l’accord et l’amour. Les barrières sont brisées. Cette culture générale donne à la société plus de politesse et plus de bonheur.
« Je désire que tous les hommes reçoivent de l’éducation. Si on n’instruisait qu’un petit nombre d’individus, rester dans l’ignorance ne serait pas un grand malheur pour la foule. Au temps jadis, quand la masse du peuple ne savait ni lire, ni écrire, l’ignorance n’était pas une infériorité. Mais aujourd’hui que la majorité de la nation est instruite, l’ignorance est le plus terrible des maux ; elle vous condamne à une vie brutale; c’est une véritable dégradation.
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« Il faut que l’éducation atteigne jusqu’aux dernières couches de la société; il faut que chacun sente qu’il y a là un devoir social à remplir. Ce devoir est impérieux pour nous qui sommes un peuple industriel ; le travail des manufactures ne favorise pas le développement de l’esprit ; l’uniformité, la monotonie de ses opérations enferme l’esprit dans le cercle le plus étroit. Le laboureur qui vit en face de la nature, et qui l’étudie pour s’en servir, a bien plus d’occasions de penser et de réfléchir.
« Comment le Massachusetts soutiendra-t-il sa réputation et son rang? Regardez sur la carte; c’est un atome à côté de la plupart des États de l’Union. Qui peut empêcher ce petit État de perdre son influence, et de tomber audessous de pays qui ont sur lui de grands avantages naturels? Rien que l’éducation. Qu’il cultive l’âme de ses citoyens, qu’il les rende instruits et vertueux. Sur cette fondation, il n’a rien à craindre ni pour sa grandeur, ni pour sa supériorité,
« On dit que nous sommes un peuple industrieux, pratique, qui aime l’argent. Mais plutôt que de laisser son enfant sans éducation, on devrait vivre de la façon la plus humble et presque se refuser la nourriture et le vêtement.
« J’étais venu ici pour écouter et non pour parler; mais j’ai voulu exprimer toute ma reconnaissance envers le secrétaire du Bureau d’Éducation ; l’homme, je le dis sans flatterie, le mieux fait pour assurer le triomphe de la grande cause qu’il a adopté. Je bénis Dieu qui a permis à M. Horace Manu d’entreprendre cette œuvre excellente et je prierai sans cesse le ciel de lui donner le succès É »
Channing ne s’en tint pas là. Si occupé qu’il fût par son ministère et par ses nombreux écrits contre l’esclavage, il trouva moyen, malgré une santé déplorable, de faire ses
* Memoir of Channing, p. 552.
lectures sur V Education qu'on se donne à soi-même , et Sur V élévation des classes ouvrières. Ce sont des morceaux achevés; ils ont le grand mérite démontrer à la démocratie le chemin qu’elle doit suivre, si elle veut racheter de la misère et du crime ces millions d’individus qui naissent sans autre fortune que leurs bras et leur esprit. C’est en 1 840 que Channing lut à Boston ses deux discours Sur V élévation des classes ouvrières. 11 les avait écrits pour des sociétés d’apprentis qui venaient de fonder, par souscription, des bibliothèques populaires ; il s’associait à un mouvement d’idées qui commençait en Amérique vingt-cinq ans avant que la France en eut le moindre sentiment.
En 1853, quand j’ai publié ces deux discours dans les Œuvres sociales de Channing, personne n’en a vu la portée; personne, du moins que je sache, ne s’en est inspiré pour essayer d’une œuvre semblable. Aujourd’hui les choses ont marché, la lumière se fait ; la démocratie française commence à mieux connaître scs besoins, mais elle cherche encore quels sont les meilleurs moyens d’arriver au but de ses désirs. Parmi ces moyens, il en est un qui passe au premier rang, car il est la condition de tous les autres; c’est l’éducation. L’éducation la plus large possible, c’est la première richesse de ceux qui n’ont rien ; c’est plus encore, c’est la seule chance de salut pour l'homme et pour le citoyen. Tant qu’il y aura dans notre pays des ignorants besogneux, il y aura des charlatans pour amuser la foule et en faire l’esclave et l’instrument de leurs passions. Bien n’est plus aisé que d’égarer ceux qui souffrent, en leur promettant des réformes chimériques ; mais quand on a ameuté contre un gouvernement ou contre une société la faim, la haine et l’envie, quelle plaie a-t-on guéri, quelle misère a-t-on soulagée? C’est par de nouvelles souffrances que le peuple expie ses erreurs, toujours dupe et toujours victime.
Si la démocratie française veut remplir noblement sa
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destinée, il faut donc avant tout que le peuple s’instruise. Mais, en ce point, il faut éviter une illusion funeste. Pour améliorer sa condition, c’est sur lui seul que le peuple doit compter. Ce n’est pas dans un budget surchargé qu’on trouvera les millions nécessaires pour faire l’éducation de la France. C’est affaire à chacun, de s’élever soi-même, et d’amasser par son travail et son économie les quelques sous qui, en lui permettant de s’instruire, l’affranchiront de l’ignorance et du besoin. Une fois sorti de l’école, toute éducation est chose individuelle; on se forme l’esprit comme on se forme la main, en travaillant chacun de son côté, en essayant ses forces et ses facultés.
S’élever soi-même, c’est ce qui manque le plus aux Français. On vit eu troupeau, on reçoit un mot d’ordre, et l’on se jette avec furie dans la mêlée, comme un soldat qui ne sait pas pourquoi il se bat. De là ces caprices, ces brusques changements d’opinion qui désolait les vrais amis du peuple. Qu’il s’agisse de réforme sociale ou politique, d’art ou de religion, nous n’avons pas de conviction faite, nous nous abandonnons à la passion du moment. La faute en est à notre ignorance. Un homme qui a lu et qui a réfléchi ne s’engage dans un parti qu’à bon escient; il sait jusqu’oii il veut aller et ne va pas plus loin. Celui-là n’est ni un esclave, ni un mouton; il n’appartient qu’à lui-même; il est son maître. Aussi exerce-t-il autour de lui une influence bienfaisante ; on le respecte et on l’écoute ; c’est un citoyen. En Suisse, en Hollande, en Amérique, partout où l’éducation est depuis longtemps répandue et la liberté depuis longtemps pratiquée, on trouve de pareils hommes; il nous en faut en France, et beaucoup; car, s’il est un pays où l’indépendance individuelle soit nécessaire, pour y faire contre-poids à l’excessive mobilité de la foule, ce pays c’est le nôtre. Je n’en connais aucun qui ait plus besoin d’éducation ; j’ajoute, sans flatterie, qu’il n’en est aucun qui, avec de leducation, soit capable de faire de plus graudes
choses. Il est foncièrement honnête et bon ; mais il est ignorant, et sa générosité même en fait une proie facile pour les intrigants.
Voilà pourquoi je ne puis trop recommander la lecture de Channing à tous ceux qui veulent sérieusement s’améliorer. Dans ses discours il y a plus d’une idée qui étonnera le lecteur français. On trouvera Channing trop religieux ou trop artiste; on dira qu’il a Irop de confiance dans la bonté du cœur humain; il n’importe ; chacun, en le lisant, en fera son profit. Une œuvre semblable est comme une table richement servie, chacun y choisit le plat de son goût. La seule condition c’est de lire pour soi, sans s’inquiéter de l’opinion d’autrui ou des préjugés du jour; sans autre désir que de s’élever en intelligence et en moralité. Une fois qu’on aura essayé de cette nourriture solide et saine, on n’en voudra plus d’autre ; on estimera d’autant plus Channing qu’on commencera à s’estimer davantage. Pour moi, parvenu à l’âge où, n’ayant plus à se soucier de l’avenir, on n’a d’autre ambition que d’éviter aux jeunes générations les abîmes où l’on est tombé, je le dis sincèrement : Channing et Horace Mann, ces deux hommes de bien, qui n’ont pas joué de rôle politique, ont plus fait pour le peuple que tous les congrès et toutes les assemblées ; ce sont eux qui ont tiré la démocratie américaine de l’ornière des vieux partis ; ce sont eux qui lui ont révélé le véritable secret du bien-être et de la grandeur ; ce sont eux, enfin, qui ont découvert et proclamé la loi de l’avenir. Liberté, démocratie, réforme sociale, tous ces problèmes qui agitent l’esprit moderne ont tous une même solution ; et cette solution n’est autre chose que l’éducation universelle; non pas cette éducation accordée par le gouvernement et réglée comme une aumône, non pas cette instruction uniforme, espèce de dressage, bon tout au plus à faire des soldats, mais cette libre éducation que chacun se donne à soi-même et poursuit toute sa vie, éducation qui, sous un autre nom, n’est que l’incessante
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recherche de la vérité. Chrétiens tous deux, Horace Mann et Channing ont fait entrer dans la politique et y ont rendu vivante la parole du Christ : la vérité vous affranchira.
ÉD LABOULÀYE.