‹ Œuvres, tr (volume 2)Chapitre 87 sur 150 · Voyez les Notes marginales de Spinoza, note · texte numérisé non relu

Voyez les Notes marginales de Spinoza, note

en outre quelques passages tronqués; et certes ils ne les ont pas relevés tous. Maintenant, la question est de savoir si ces fautes sont de nature à embarrasser et à égarer le lecteur. Je ne veux point discuter à fond ce point; je dirai seulement que je n'attache pas grande importance à ces altérations, et quiconque lira l'Écriture sans préjugé sera du môme avis; car, pour ma part, je puis affirmer que je n'ai jamais remarqué dans la Bible aucune faute v assez grave, ni, en ce qui touche les principes moraux, aucune différence de leçon assez considérable pour rendre le sens douteux ou absurde. Pour tout le reste, on est assez d'accord que le texte n'est point gravement altéré» La plupart même soutiennent que Dieu, par un témoignage singulier de sa providence, a maintenu les Écritures dans un état de parfaite pureté , et les leçons diverses ne sont à leurs yeux que le signe de profonds mystères. Us expliquent de même les astérisques qui se trouvent au milieu du paragraphe 28; et il n'y a pas jusqu'aux extrémités des lettres hébraïques où ils n'aperçoivent de grands secrets. Est-ce l'efifet d'une dévotion aveugle et stupideî ou d'un orgueil coupable qui les porte à se donner comme seuls dépositaires des secrets de Dieu ? Je ne sais trop} mais ce que je sais bien , c'est que je n'ai jamais rencontré dans leurs écrits que des superstitions puériles, à la place des secrets qu'ils prétendent posséder. J'ai voulu lire ausri et j'ai même vu quelques-uns des kabbalistes; mais je déclare que la folie de ces charlatans passe tout ce qu'on peut dire.

On me demandera peut-être de prouver ce que J'ai avancé tout à l'heure , que plusieurs fautes se sont glissées ' dans le texte de l'Écriture. Mais je ne crois pas qu'aucun homme de bon sens en doute un seul instant, après avoir lu le passage sur Saùl que nous avons cité plus haut (voyez Shamuel, liv. I, chap. xm, vers, il), auquel on peut joindre celui-ci (ibid.,lïv. II, chap. vi, vers. 2) : Si David se leva et il partit de Juda avec tout le peuple , afin d'en emporter l'arche de Dieu. Chacun çeut voir aisément

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que le lieu où David se rendit de Juda pour en emporter l'arche, savoir Rirjat Jeharim *, est omis dans le texte. On reconnaîtra également que le passage suivant de Shamuel, (liv. II , chap. xin , vers. 37) est altéré et tronqué : Et Absalon prit la fuite, et il alla vers Ptolémée, fils (FAmihud, roi de Gésar; et il pleurait tout le jour son fils; et Absalon prit la fuite et alla vers Gésar, oit il resta trois années. Je me souviens d'avoir noté plusieurs passages de même [ sorte dans l'Écriture qui en ce moment ne me reviennent point.

Reste à résoudre cette question : si les notes marginales qu'on Tencontre çà et là sur les exemplaires hébreux de l'Écriture sont, ou non, des leçons douteuses. On n'hésitera pas à résoudre cette question par l'affirmative, si Ton considère que la plupart de ces notes marginales ont pour origine l'extrême ressemblance des lettres hébraïques : par exemple , kaf ressemble à bet, jod à vau , dalet à res, etc. Ainsi dans un passage de Shamuel ( liv. II , chap. v, avantdernier verset) où il dit : Et au temps ou vous entendrez , nous trouvons à la marge : Quand vous entendrez. De même, dans les Juges (chap. xxi , vers. 22) , au passage qui porte : & quand leurs pères et leurs fr**es viendront vers nous en multitude . (c'est-à-dire souvent), on trouve à la marge : pour se plaindre. Je pourrais citer une foule de notes marginales de cette espèce. 11 en est d'autres qui sont (tenues nécessaires à cause de l'emploi de ces lettres qu'on, appelle muettes, et dont la prononciation est si peu marquée qu'elles se prennent souvent Tune pour l'autre. Par exemple, à côté de ce passage du Lévitique (chap. xxv, vers. 17) : Et la maison qui est dans une ville sans murailles restera en la possession du propriétaire, on trouve à la marge: viUe entourée de murailles.

Bien que l'objet de ces notes marginales se montre assez clairement de soi-même, je ne laisserai pas de répondre aux raisons alléguées par certains pharisiens qui s'obstï-

!. Voyex les Noies marginales de Spinoxa, note f 0.

nent à penser que ces notes marginales ont été écrites par les auteurs mêmes des livres saints dans l'intention de marquer quelques mystères. La première de ces raisons et la plus faible à mes yeux est fondée sur l'usage qui a prévalu dans la lecture de la Bible. Si ces notes, disent-ils, eussent été mises pour indiquer des leçons différentes, entre lesquelles les hommes des générations suivantes ne pouvaient faire un choix certain, d'où vient que l'usage s'est établi d'adopter constamment le sens marginal? Pourquoi les auteurs de ces notes auraient-ils mis à la marge le sens qu'ils voulaient adopter? Il semble qu'ils auraient dû bien plutôt écrire le texte de l'Écriture comme ils voulaient qu'on le lût , au lieu de reléguer dans la marge le sens et la leçon qu'ils croyaient véritables. La seconde raison des pharisiens, qui est assez spécieuse , est tirée de la nature même de la chose. Ils disent que les fautes du texte ne peuvent s'y être introduites de dessein prémédité, mais par hasard, et conséquemment d'une façon très-variable. Or, dans les cinq premiers livres de la Bible , le mot qui signifie jeune fille est constamment écrit , sauf une exception, d'une manière défectueuse; il y manque la lettre he, ce qui est contre la règle de la grammaire hébraïque ; mais à la marge on le trouve écrit selon la règle générale. Mettra-t-on cette faute sur le compte de la main qui a écrit l'ouvrage ? mais par quelle fatalité cette main s'est-elle précipitée chaque fois qu'il a fallu écrire ce même mot? D'ailleurs, quoi de plus facile que de corriger la faute dans le texte môme , sans rier mettre à la marge? 11 n'y avait point là matière à scrupule. Ainsi donc, puisque [ces leçons marginales ne son point l'effet du hasard, puisqu'on n'a pas corrigé de fautes si sensibles, il faut conclure que les premiers écri vains de la Bible y ont ajouté des notes avec un desseii réfléchi, et que ces notes ont un sens mystérieux.

Il nous sera facile de répondre à tous ces raisonne ments. Et d'abord, l'usage qu'ils invoquent ne peut poin nous arrêter ; c'est sans doute par une sorte de respec

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superstitieux que les Juifs, trouvant les deux leçons (la textuelle et la marginale) également bonnes, et ne voulant en abandonner aucune, décidèrent que l'une des deux serait constamment écrite et l'autre constamment lue. Ils craignirent , en matière si importante , de faire un choix définitif, et de prendre la mauvaise leçon en voulant déterminer la bonne; ce qui aurait pu arriver en effet, s'ils avaient décidé que l'une des deux leçons serait à la fois adoptée à la lecture et par écrit, d'autant mieux que l'on n'écrivait pas de notes marginales sur les exemplaires sacrés. Peut-être aussi voulait-on que certains mots, quoique bien écrits dans le texte , fussent modifiés ou suppléés à la lecture de la façon qui était indiquée à la marge. Et de là l'usage s'établit d'adopter généralement, à la lecture , la leçon marginale. On me demandera pourquoi les scribes marquaient ainsi à la marge les changements qu'il fallait faire au texte en le lisant ; c'est ce que je vais expliquer à l'instant. Car je suis loin de penser que toutes les notes marginales fussent des leçons douteuses; plusieurs étaient destinées à remplacer les mots tombés en désuétude , ou bien ceux que l'état des mœurs ne permettait plus de lire tout haut. On sait que les anciens écrivains, hommes simples et sans malice , laissaient là les circonlocutions à l'usage des cours et appelaient les choses par leur nom. Quand vinrent les époques de luxe et de corruption, les expressions qui ne blessaient point l'oreille chaste des anciens commencèrent à passer pour obscènes. Or, bien que ce ne fût pas là une bonne raison pour altérer l'Écriture, on voulut toutefois avoir égard à la faiblesse du peuple , et l'ordre fut donné de remplacer les mots qui exprimaient l'union sexuelle ou les excréments par des mots plus honnêtes , ceux-là même qui se trouvaient à la marge. Du reste, quelle que soit la cause ça'on assigne à l'usage établi de suivre la leçon marginale dans la lecture et dans l'interprétation de la Bible , il est certain du moins que ce n'a pas été la prétendue conviction que l'on avait, suivant les pharisiens, de la légih. 10

timiié de-cette interprétation. Car, outre que les.rabbins, dans le Talmud , ne sont pas ordinairement d'accord avec les Massorètes, et qu'ils ont adopté, comme nous le prouverons tout à l'heure, des leçons qui leur sont propres, on rencontre à la marge des exemplaires hébreux de la Bible des leçons qui ne sont point conformes à l'usage de la langue. Par exemple , il est dit dans Shamuel (liv. II, < chap. iv, vers. 23) : Parce que le roi a agi suivant le conseil j de son serviteur. Or cette construction est parfaitement ] régulière et s'accorde très-bien avec celle qu'on trouve & au verset 16 du même chapitre. Au contraire, la leçon \ marginale ton serviteur ne s'accorde pas avec la personne 1 du verbe. De même, au chapitre xvi (dernier verset) du j même livre, nous lisons : Quand on consulte la parole de l Dieu. La note marginale quelqu'un est placée là pourdpn- i ner un nominatif au verbe consulte; mais cela est contraire aux habitudes de la langue hébraïque , qui met toujours les verbes impersonnels à la troisième personne , comme le savent parfaitement les grammairiens. On trouve ainsi un certain nombre de leçons marginales qui ne peuvent d'aucune façon être substituées au texte.

Il ne me sera pas plus difficile de répondre à la seconde raison invoquée par les pharisiens. J'ai déjà montré, en effet, que les scribes, outre les leçons douteuses, ont encore noté les mots tombés en désuétude. Car il ne faut point croire que la langue hébraïque n'ait pas subi, comme toutes les autres , les variations qu'amène le temps», et qu'il ne se trouve point dans la Bible beaucoup de vieux mots hors d'usage, que les derniers scribes ont notés afin de les remplacer par des mots plus usuels quand ils lisaient l'Écriture au peuple. C'est pour cela que le mot nahgar est toujours noté, car il était anciennement des deux genres et répondait exactement au juvenis des Latins. De même, les anciens Hébreux appelaient la capitale de l'empire Jérusalem et non pas Jérusalaiin. J'en dirai autant des pronoms lui-même et elle-même, Jes modernes ayant changé vau en jod (transformation

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rès-usitée dans la langue hébraïque ) pour marquer le çenre féminin, bien que les anciens n'eussent accoutumé le distinguer le féminin d'avec le masculin que par les royelles. Je ferai remarquer encore que les temps irrépiEers de certains verbes ne sont pas les mêmes chez es anciens et chez les modernes , que c'était chez les ncîens un trait dvélégance d'employer souvent certaines ettres douces pour l'oreille; en un mot, il me serait aisé le multiplier les preuves de ce genre, si je ne craignais l'abuser de la patience du lecteur.

On me demandera peut-être d'où j'ai appris toutes ces articulantes. Je réponds que je les ai trouvées dans es plus anciens écrivains hébreux , dans la Bible ellenéme ; et il ne faut point s'étonner que les modernes lébreux n'aient point cherché à imiter sur certains points es anciens , puisqu'il arrive dans toutes les langues , Bême dans celles qui sont mortes depuis longtemps , ïuron distingue fort bien les mots du premier âge de ^nx qjii sont plus récents.

On pourrait encore me demander comment il se fait , fil est vrai, comme je le soutiens , que la pi apart des *otes marginales de la Bible soient des leçons douteuses, luïl n'y ait jamais pour un passage que deux leçons (la «xtaelie et la marginale) , et non pas trois ou un plus frand nombre ; et aussi, comment il arrive que les fcribes aient pu hésiter entre deux leçons, lorsque la leçon «xtuelle est évidemment contraire à la grammaire, et lue la marginale est une rectification légitime. Je n'éttouve aucun embarras â répondre à ces deux quesiras: je dirai premièrement qu'il est très-certain qu'il a sdsté un plus grand nombre de leçons que celles que HHis trouvons actuellement marquées dans nos exemitaires. Par exemple, on en trouve plusieurs dans le Taltmd que les Massorètes ont négligées, et qui sont si diffrentes les unes des autres que le superstitieux eorrecenr de la Bible de Bombergue a été obligé de convenir ans la préface qu'il ne saurait comment les mettra $*&-

vide interposé an milieu des paragraphes) phisietns passages tronqués, dont les Massorètes fixent même le nombre ; car ils en comptent vingt-huit, et je ne sais trop si ce nombre de vingt-huit ne couvre pas aussi à leurs yeux quelque mystère. Les pharisiens vont jusqu'à mesurer avec précision la longueur de l'espace que les scribes ont laissé vide , et ils s'y conforment religieusement. Par exemple , ils écrivent ainsi le passage suivant de la Genèse (chap. rv, vers. 8) : Et Kam dit à m

frère Habel et il arriva tandis qu'ils étaient dans to

champs, etc. L'espace vide marque ici l'absence des p* rôles adressées è Habel par Raïn. H y a dams la Bible vingt-huit passages semblables (outre ceux que noua avons cités plus haut) ; et, du reste, plusieurs d'entrt eux ne paraîtraient pas tronqués, si l'on n'avait paslaias* cet espace vide. Mai» il est inutile d'insister plus longuement sur ce point.

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