‹ Œuvres, tr (volume 2)Chapitre 94 sur 150 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

QUE U THÉOLOGIE N'EST POINT LA. SERVANTE DE LA RAISON , NI LA RAISON CELLE DE LA THÉOLOGIE. — POURQUOI NOUS SOMMES PER- SUADÉ DE L'AUTORITÉ DE LA SAINTE ÉCRITURE,

Cenx qui ne savent pas séparer la philosophie de la théologie discutent pour savoir si l'Écriture doit relever de la raison ou la raison de l'Écriture, c'est-à-dire si le sens de l'Écriture doit être approprié à la raison, ou la raison pliée à l'Écriture : de ces deux prétentions^celle-làest soutenue par les dogmatiques, celle-ci par les sceptiques, <$6 ment la certitude de la raison. Mais il résulte de ce (pie nous avons déjà dit que les un» tout aussi bien que les antres sont dans une erreur absolue. Car, quelque opinion que nous adoptions, il nous faut corrompre l'une de ces choses, ou la raison ou rÉcriture. N'avons-nous P» fait voir, en effet , que l'Écriture ne s'occupe point fc matières philosophiques , qu'elle n'enseigne que la piété, et que1 tout ce qu'etie renferme a été aeçommodér à l'intelligence et aux préjugés du peuple? Celui demie qui vent la plier aux lois de la philosopliie prêtera certainement aux prophètes des opinions qu'ils n'ont pas eues nsêrne en songe , et interprétera mal leur pensée; d'un antre côté, celui qui subordonne- la raison et la philosophe à la théologie est conduit à admettre les préjugés d'un ancien peuple comme des choses divines et à en remplir aveuglément son esprit ; et ainsi tous les deux, celui qui repousse la raison et celui qui l'admet, tombent

également dans l'erreur. Le premier qui, chez les pbarUi siens , déclara ouvertement que l'Écriture devait ôtr— pliée aux exigences de la raison fut Maimonide ( nou^ avons au chapitre vu rapporté son opinion, et nous 1'^ vons réfutée par plusieurs arguments) ; et, bien que c^j auteur ait été chez eux en grand crédit, la plupart néanmoins l'abandonnent sur ce point pour se ranger à l'avis d'un certain R. Judas Alpakhar, qui, voulant éviter l'erreur de Maimonide , s'est jeté dans une erreur opposée. Il soutient que la raison doit relever de l'Écriture, et lui être entièrement soumise ; il pense que, s'il faut en quelques endroits expliquer métaphoriquement l'Écriture, ce n'est pas parce que le sens littéral répugne à la raison, mais parce qu'il répugne à l'Écriture, c'est-à-dire à ses principes bien connus ; et de là il tire cette règle universelle , savoir que tout ce que l'Écriture enseigne dogmatiquement et affirme d'une manière expresse doit, sur sa seule autorité , être admis comme absolument vrai; que l'on ne trouve dans la Bible aucun principe qui répugne directement à la doctrine générale qu'elle enseigne, mais seulement d'une façon indirecte, parce que les locutions de l'Écriture semblent souvent supposer quelque chose de contraire à ce qu'elle a enseigné expressément; et que c'est la seule raison pour laquelle il faille user, en ces rencontres, de l'interprétation métaphorique *. Par exemple , l'Écriture enseigne clairement qu'il n'y a qu'un Dieu (voyez Deutérm.> chap vi. vers. 4), et l'on n'y trouve aucun passage où il soit affirmé directement qu'il y ait plusieurs dieux; quoiqu'en beaucoup d'endroits Dieu en parlant de luimême , et les prophètes en parlant de Dieu, se servent du nombre pluriel ; ici cette façon de parler , faisant supposer qu'il existe plusieurs dieux, est loin d'indiquer le vrai sens du discours ; et c'est pour cela qu'il faut

1 . Jt me soutient d'avoir lu autrefois cette opinion dans une lettre contre Mai» «oatte qui te trouve avec les autres lettres attribuées à cet auteur.

{Note de Spinoza.)

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expliquer ces endroits métaphoriquement, non parce que a pluralité des dieux est en opposition avec la raison, nais parce que l'Écriture elle-même affirme directement [«îl n'y a qu'un Dieu. De même, parce que rÉcriture Deutéron., chap. iv, vers. 15) affirme directement (à ce pn'il pense) que Dieu est incorporel, sur la seule auorité de ce passage, et non sur l'autorité de la raison, ions sommes obligés de croire que Dieu n'a pas de orps ; et conséquemment , d'après la seule autorité de Tifcriture, nous devons donner un sens métaphorique à ous les passages où Dieu est représenté avec des mains, les pieds, etc., la forme seule du langage pouvant ici aire supposer que Dieu est corporel. Voilà l'opinion de «t auteur, à laquelle j'applaudis, en ce sens qu'il veut opliquer l'Écriture par l'Écriture; mais je ne puis comprendre qu'un homme si raisonnable s'applique à démire l'Écriture elle-même. Il est vrai que l'Écriture doit fcre expliquée par l'Écriture tant qu'il s'agit de déterminer le sens des passages et l'intention des prophètes ; Hais quand nous avons découvert le vrai sens , il faut nécessairement recourir au jugement et à la raison pour y donner notre assentiment. Que si la raison , malgré ses réclamations contre rÉcriture, doit cependant »*jr soumettre sans réserve , je demande si cette soumistioû se fera d'une manière raisonnable ou sans raison 6 aveuglément. Dans ce dernier cas, nous agissons en (lapides, privés de jugement; dans le premier, c'est par l'ordre seul de la raison que nous acceptons l'Écriture,' et nous ne l'accepterions par conséquent pas , si elle était contraire à la raison. Je demanderai encore qui [>eut accepter quelque principe par la pensée , si la raiton s'y oppose. Car ce que refuse la pensée est-il autre shose que ce que la raison repousse? Et certes, je ie puis assez m'étonner que l'on veuille soumettre la aison, ce don sublime, cette lumière divine , à une îttre morte qui a pu être corrompue par la malice des ommes, et qu'on ne regarde nullement comme un crime n.

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de parler indignement contre la raison, véritable origi^, nal de la parole de Dieu, de l'accuser de corruption d'aveuglement et d'impiété , tandis qu'on tiendrait pou^ un très-grand sacrilège celui qui aurait de pareils senriy: mcnts sur la lettre de l'Écriture qui n'est, après tout:, que l'image et le simulacre de la parole de Dieu. On pense que c'est une chose sainte que de n'avoir aucune confiance dans la raison et dans son propre jugement, et qu'il y a de l'impiété à douter de la fidélité de ceux qui nous ont transmis les livres sacrés ; mais ce n'est pas là de la piété , c'est de la folie. Car enfin qu'est-ce qui les inquiète ? de quoi ont-ils peur ? Est-ce que la reBgion et la foi ne sauraient être défendues, si les hommes ne prenaient soin de tout ignorer et d'abdiquer la raison ? Certes, avec de pareils sentiments, ils marquent pour l'Écriture plus de défiance que de foi. Mais il s'èff faut beaucoup que la religion et la piété exigent l'esclavage de la raison , ou que la raison veuille celui de h religion et que l'une et l'autre ne puissent régner en paix chacune dans son domaine ; c'est un point que nous allons bientôt établir ; mais il faut d'abord examiner la règle proposée par le rabbin dont nous avonsparlé plus haut. Il veut, comme nous l'avons dit, nous faire admettre comme vrai tout ce que l'Écriture affirma et rejeter comme faux ce qu'elle nie ; il prétend' ensuite qu'il n'arrive jamais à l'Écriture d'affirmer ou de nfer expressément quelque chose de contraire à ce» qu'elfe •{ nilirmé ou nié dans un autre passage. La témérifé de ctëi deux propositions frappera tous les esprits. Je ne rappellerai pas qu'il n'a point remarqué que l'Écriture est composée de livres divers , qu'elle a été écrite en divers temps pour des hommes divers, et enfin par divers auteurs ; outre cela, que cet auteur fonde toute sa doctrine sur sa propre autorité, la raison et l'ÉcrituTe ne disant rien de semblable ; car il aurait dû nous prouver que tous les passages qui , à son avis , ne sont en contradiction avec d'autres qu'indirectement, peuvent facile-

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ment s'expliquer par des métaphores d'après la nature de la langue et en raison de la place môme de ces passages, ensuite que l'Écriture est arrivée sans altération jusque dans nos main?. Mais examinons la chose avec ordre : et d'abord, sur le premier point, je demande si, en cas d'opposition de la part de • la raison , nous sommes tenus néanmoins d'admettre comme vrai ce qu'affirme l'Écriture ou de rejeter comme faux ce qu'elle rejette. On répondra peut-être qu'on ne trouve rien dans l'Écriture de contraire à la raison. Pour moi, je soutiens qu'elle affirme expressément et qu'elle enseigne (par exemple, dans le Décalogue, dans Y Exode, chap. iv, vers. 14 ; dans le Deutérorwme , chap. iv, vers. 24, et dans un grand nombre d'autres passages) que Dieu est jaloux ; or cela répugne à la raison; il faudra donc néanmoins l'admettre Gomme chose indubitable. 11 y a plus : c'est que, si l'on, Pouvait dans l'Écriture quelques endroits qui fissent •Opposer que Dieu n'est pas jaloux , il faudrait nécessairement leur donner un sens métaphorique pour qu'ils ne semblassent pas renfermer une erreur. L'Écriture dit aacore expressément que Dieu est descendu sur le mont Sinaï (voyez Exode, chap. xix, vers. 20) : elle lui attribue d'autres mouvements locaux , et n'enseigne nulle part expressément que Dieu ne se meut pas; donc tout le monde doit admettre ce fait comme une chose véritable. Ailleurs Salomon dit que Dieu n'est compris en Houn endroit (voyez Rois, livre 1, chap. vin, vers. 27) ; ■•r ee passage n'établit pas sans doute expressément , mis c'en est pourtant une conséquence , que Dieu ne sb meut pas ; il faut donc nécessairement l'expliquer de manière à. ce qu'il ne semble pas enlever à Dieu le mouvement local. De même, il faudrait prendre les cieux pour la demeure et le trône de Dieu, parce que l'Ecriture l'affirme expressément. Il y a une foule de passages lemblables écrits selon les opinions du peuple et des >rophètes, et qui , au témoignage de la raison cUeia Philosophie , mais non pas de l'Écriture, «nfetiaft^ «v

pitre yii que le sens doit en être déterminé par sa seu histoire, et non par l'histoire universelle de la nature, qi ne sert de fondement qu'à la philosophie. Si , après avoi découvert laborieusement le vrai sens de la Bible , non; trouvons çà et là qu'elle répugne à la raison, cette considération ne doit pas nous arrêter; car tous les passages de ce genre qui se trouvent dans la Bible, ou que tes hommes peuvent ignorer sans préjudice pour la charité, nous «avons positivement qu'ils ne touchent nullement la théologie ou la parole de Dieu, et conTséquemmentqve chacun peut sans crainte en penser tout ce qu'il veat. Nous concluons donc d'une manière absolue que l'Ecriture ne doit pas être subordonnée à la raison , ni la raison à l'Écriture. Mais prenons-y garde, puisque ce principe de la théologie, savoir, que l'obéissance, à elle sente» peut sauver les hommes, est indémontrable , et que te raison ne peut en préciser la vérité ou la fausseté, on est en droit de nous demander pourquoi nous le croyons : si c'est sans raison et comme des aveugles que nous l'embrassons, nous agissons donc aussi avec folie et sans jugement; que si, au contraire, nous vouions établir <pc la raison peut démontrer ce principe , la théologie serft donc une partie de la philosophie , et une partie inséparable. Mais à ces difficultés je réponds que je soutie»8 d'une manière absolue que la lumière naturelle ne p6U* découvrir ce dogme fondamental de la théologie , ou ^tt moins qu'il n'y a personne qui l'ait démontré , et conséquemment que la révélation était d'une indispensable nécessité , mais cependant que nous pouvons nous servir du jugement pour embrasser au moins avec une certitude morale ce qui a été révélé. Je dis avec une certitude morale ; car nous n'en sommes pas à espérer que nom puissions en être plus certains que les prophètes eux mêmes, à qui ont été faites les premières révélations, e dont pourtant la certitude n'était que morale , comm nous l'avons déjà prouvé dans le chapitre n de ce Traité Us se trompent donc étrangement ceux qui veulent établi

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l'autorité de l'Écriture sur des démonstrations mathématiques; car l'autorité de la Bible dépr:nd de l'autorité des prophètes, et on ne saurait conséquemmentla démontrer par des arguments plus forts que ceux dont se servaient ordinairement les prophètes pour la persuader à leur peuple ; et nous ne saurions nous-niôines asseoir notre certitude à cet égard sur aucune autre base que celle sur laquelle les prophètes faisaient reposer leur certitude et leur autorité. Nous avons en effet démontré que la certitude des prophètes consiste en ces trois choses, savoir : !• une vive et distincte imagination; 2° des signes; 3° enfin et surtout, une àme inclinée au .bien et à l'équité. N'ayant point d'autres raisons pour appuyer leur propre croyance, ils ne pouvaient en employer d'autres pour démontrer leur autorité, et au peuple à qui ils parlaient alors de vive voix , et à nous à qui ils parlent maintenant par écrit. Quant à ce premier fait, savoir, que les prophètes imaginaient vivement les choses, eux seuls pouvaient le constater, de manière que toute notre certitude sur la révélation ne peut et ne doit être fondée que sur ces deux circonstances, les signes et la doctrine. C'est aussi ce que Moïse enseigne expressément : car, dans le Deutèronome, chapitre xxviii, il ordonne que le peuple obéisse au prophète qui a fait paraître un véritable signe au nom de Dieu, mais pour ceux qui ont fait de fausses prédictions, les eussent-ils faites au nom de Dieu , il veut qu'on te punisse de mort tout aussi bien que le séducteur qui aura voulu détourner le peuple de la vraie religion ; on en osera ainsi à son égard , eût-il confirmé son autorité par des signes et des prodiges : voyez à ce sujet le Deuténmorne, chapitre xm; d'où il résulte que le vrai prophète se distingue du faux à la fois par la doctrine et par les miracles. Celui-là, en effet, est pour Moïse le vrai prophète , à qui on peut croire sans aucune crainte d'être trompé. Quant à ceux qui ont fait de fausses prédictions, bien qu'ils les aient faites au nom de Dieu , ou qui ont prêché les faux dieux, eussent-ils accompli de vrais mi-

racles, Moïse déclare qu'ils sont de faux prophètes et dignes de mort. Donc la seule raison qui nous oblige, nous aussi, de croire à l'Écriture, c'est-à-dire aux prophètes eux-mêmes, c'est la confirmation de leur doctrine par des signes. En effet, voyant les prophètes recommander par-dessus tout la charité et la justice et n'avoir pas d'antre but , nous en concluons que ce n'a pas été dans une pensée de fourberie , mais d'un esprit sincère , qu'ils ont enseigné que l'obéissance et la foi rendent les hommes heureux; et comme%ils ont, de plus, confirme cette doctrine par des signes , nous en inférons qu'ils ne l'ont pas . prêchée témérairement , et qu'ils ne déliraient pas pendant leurs prophéties; et ce qui nous confirme encore plus en cette opinion , c'est de voir qu'ils n'ont enseigné ^ aucune maxime morale qui ne soit en parfait accord avec j la raison ; car ce n'est pas un effet du hasard que la parole de Dieu , dans les prophètes, s'accorde parfaitement avec cette même parole qui se fait entendre en nous. B ces vérités, je le soutiens, nous pouvons les déduire avec autant de certitude de la Bible que les Juifs les recueillaient autrefois de la bouche même des prophètes; car nous avons déjà démontré à la fin du chapitre xn que, sous s le rapport de la doctrine et des principaux récits historiques, l'Écriture est arrivée sans altération jusque daï*8 nos mains. Ainsi ce fondement de toute la théologie e* de l'Écriture, bien. qu'il ne puisse être établi par raiso^5 mathématiques, peut être néanmoins accepté par un ^s" prit bien fait. Car ce qui a été confirmé parle témoigna^0 de tant de prophètes, ce qui est une source de consoJ*" tions pour les simples d'esprit, ce qui procure de graa^8 avantages à l'Etat, ce que nous pouvons croire absolu" ment sans risque ni péril , il y aurait folie à le rejeter p^ ce seul prétexte que cela ne peut être démontré math^" matiquement; comme si, pour régler sagement la vis ' nous n'admettions comme vraies que des proposition^ qu'aucun doute ne peut atteindre, ou comme si la plu^ part de nos actions n'étaient pas très-incertaines et

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pleines de hasard. Je reconnais, il est vrai, que ceux qui pensent que la philosophie et la théologie sont opposées l'une à l'autre, et que , pour cette raison , Tune des deux doit être exclue , qu'il faut renoncer à celle-ci ou à cellelà , ont raison de chercher à donner à la théologie des fondements solides, et à la démontrer mathématiquement; car qui voudrait, à moins de désespoir et de folie, dire adieu témérairement à la raison , mépriser les arts et les sciences, et nier la certitude rationnelle? Mais cependant nous ne pouvons tout à fait les excuser, puisque , pour repousser la raison, ils l'appellent elle-même à leur secours, et prétendent, par des raisons certaines, convaincre la raison d'incertitude. Il y a plus : c'est que, pendant qu'ils cherchent, par des démonstrations mathématijues, à mettre en un beau jour la vérité et l'autorité de la théologie» tout en ruinant l'autorité de la raison et de la lumière naturelle, ils ne font autre chose que mettre la théologie dans la dépendance de la raison et la soumettre pleinement à son joug , en sorte que toute son autorité fct empruntée , et qu'elle n'est éclairée que des rayons lue réfléchit sur elle la lumière naturelle de la raison. )ue si, au contraire, ils se vantent d'avoir en eux l'Esprit- Saint, d'acquiescer â son témoignage intérieur, et de l'avoir de la raison que pour convaincre les infidèles, il le faut pas ajouter foi à leurs paroles; car nous pouvons, lès à présent, prouver facilement que c'est par pure pas- $m on par vaine gloire qu'ils tiennent ce langage. Ne •ésulte-t-il pas en effet très-évidemment du précédent shapitre que l'Esprit-Saint ne donne son témoignage |u'aux bonnes œuvres, que Paul appelle par cette raison, lans son Êpître aux Galates (chap. v, vers. 22), fruits de L'Esprit-Saint; et l'Esprit-Saint lui-même n'est autre chose (piécette paix parfaite qui naît dans l'âme à la suite des bonnes œuvres. Pour ce qui est de la vérité et de la certitude des choses purement spéculatives, aucun autre esprit n'eu donne témoignage que la raison , qui seule , comme nous l'avons déjà prouvé , s'est réservé le do-

. est en elle, et cela en ne tenant compte que (Tel le- m en*. ^ et en n'ayant égard qu'à sa propre conservation, il s'ensuit que chaque individu a le droit absolu de se consâvver, c'est-à-dire de vivre et d'agir selon qu'il y est déterminé par sa nature. Et ici nous ne reconnaissons aucune différence entre les hommes et les autres individus de la nature, ni entre les hommes doués de raison et ceux qui ; e» sont privés, ni entre les extravagants, les fous et les ? gens sensés. Car tout ce qu'un être fait d'après les lois de ? sa nature, il le fait à bon droit, puisqu'il agit comme il ? est déterminé à agir par sa nature, et qu'il ne peut agir * autrement. C'est pourquoi, tant que les hommes ne sont .* censés vivre que sous l'empire de la nature, celui qui ne » connaît pas encore la raison, ou qui n'a pas encore con- y tracté l'habitude de la vertu, qui vit d'après les seules lois f de son appétit, a aussi bon droit que celui qui règle sa vie ™ sur les lois de la raison; en d'autres termes, de môme que le sage a le droit absolu de faire tout ce que la raison lui dicte ou le droit de vivre d'après les lois delara* son, de même aussi l'ignorant et l'insensé ont droit de faire tout ce que l'appétit leur conseille, ou le droit <*e vivre d'après les lois de l'appétit. C'est aussi ce qui X*^ suite de l'enseignement de Paul, qui ne reconnaît m&*^ péché avant la loi, c'est-à-dire pour tout le temps où X ** hommes sont censés vivre sous l'empire de la natu^** (Itom.y chap. vu, vers. 7.)

Ainsi ce n'est pas la saine raison qui détermine po-^1* chacun le droit naturel, mais le degré de sa puissan ^^ et la force de ses appétits. Tous les'hommes, en effe ^* ne sont pas déterminés par la nature à agir selon 1règles et les lois de la raison; tous, au contraire, nai^ sent dans l'ignorance de toutes choses, et, quelqi^^ bonne éducation qu'ils aientreçue, ils passent une grano^^ partie de leur vie avant de pouvoir connaître la vra^- * manière de vivre et acquérir l'habitude de la vertu. Vf* sont cependant obligés de vivre et de se conserver autant * qu'il est en eux, et cela en se conformant aux seuf &

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instincts de l'appétit, puisque la nature ne leur a pas donné d'autre guide, qu'elle leur a refusé le moyen de vivre d'après la saine raison, et que conséquemroent ils ne sont pas plus obligés de vivre suivant les lois du bon sens qu'un chat selon les lois de la nature du lion. Ainsi, quiconque est censé vivre sous le seul empire de la nature a le droit absolu de convoiter ce qu'il juge utile, qu'il soit porté à ce désir par la saine raison ou par la violence des passions ; il a le droit de se l'approprier de toutes manières, soit par force, soit par ruse, soit par prières, soit par tous les moyens qu'il jugera les plus faciles, et conséquemment de tenir pour ennemi celui qui veut l'empêcher de satisfaire ses désirs.

Il suit de tout cela que le droit de la nature sous lequel naissent tous les hommes, et sous lequel ils vivent la plupart, ne leur défend que ce qu'aucun d'eux ne convoite et ce qui échappe à leur pouvoir ; il n'interdit ni querelles, ni haines, ni ruses, ni colère, ni rien absolument de ce que l'appétit conseille. Et cela n'est pas surprenant; car la nature n'est pas renfermée dans les bornes de la raison humaine, qui n'a en vue que le véritable intérêt et la conservation des hommes ; mais elle est subordonnée à une infinité d'autres lois qui embrassent l'ordre éternel de tout le monde, dont l'homme n'est qu'une fort petite partie. C'est par la nécessité seule de la nature que tous les individus sont déterminés d'une certaine manière à l'action et à l'existence. Donc tout ce qui nous semble, dans la nature, ridicule, absurde ou mauvais, vient de ce que nous ne connaissons les choses qu'en partie, et que nous ignorons pour la plupart l'ordre et les liaisons de la nature entière; nous voudrions faire tout fléchir sous les lois de notre raison, et pourtant ce que la raison dit être un mal n'est pas un mal par rapport à l'ordre et aux lois de la nature universelle, mais seulement par rapport aux lois de notre seule nature.

Cependant personne ne peut douter qu'il ne soit extrêmement utile aux hommes de vivre selon les lois et les n 22

chercher de toute manière à y échapper. D'où noi cluons qu'aucun pacte n'a de valeur qu'en raison < utilité ; si l'utilité disparaît, le pacte s'évanouit av et perd toute son autorité. Il y a donc de la folie tendre enchaîner à tout jamais quelqu'un à sap à moins qu'on ne fasse en sorte que la rupture du entraîne pour le violateur de ses serments plus d< mage que de profit ; c'est là ce qui doit arriver culièrement dans la formation d'un État. Si to hommes pouvaient facilement se laisser conduire raison et reconnaître combien le choix d'un tel importerait à l'utilité et à l'intérêt de l'État, nonment chacun aurait la fourbe en horreur, mais animés du désir sincère de réaliser ce grand obj voir, la conservation de la république, resteraient : à leurs conventions et garderaient par -dessus choses la bonne foi , ce rempart de l'État. Mai s'en faut que tous les hommes se laissent toujours | facilement par la raison que chacun au contrai entraîné par son désir, et que l'avarice, la gloire, 1' la colère, etc., occupent souvent l'esprit de telle m qu'il ne reste aucune place à la raison ; aussi on i vous promettre avec toutes les marques de sincé s'engager à garder sa parole, vous ne pouvez cep< y avoir une confiance entière, à moins qu'il ne se à cette promesse quelque autre gage de sécurité, qu'en vertu du droit naturel chacun est tenu d'ui ruse et dispensé de garder ses promesses, si ce n'es l'espoir d'un plus grand bien ou dans la crainte d'u grand mal. Mais puisque nous avons déjà fait vc le droit naturel n'est déterminé que par la puissai chacun, il s'ensuit qu'autant on cède à un autre d< puissance, soit par force, soit volontairement, auti lui cède nécessairement de son droit, et par cons^ que celui-là dispose d'un souverain droit sur tous un souverain pouvoir pour les contraindre par la et pour les retenir par la crainte du dernier supf

THÉOLO«oi>-f»jïJT:orr. 257

universellement redouté: ce droit il le tardera tant qu'il

aura le pouvoir d'exécuter ses volontés: autrement «on

autorité sera précaire . et quiconque sera plus fort que

lui ne sera pas tenu, à moins qnli ne le veuille bien, de

loi garder obéissance.

Voici donc de quelle manière peut * établir une société et se maintenir l'inviolabilité du pacte commun , sans blesser aucunement le droit naturel : c'est que cha/mn transfère tout le pouvoir qull a à ia société , laquelle par cela même aura seule sur toutes choses le droit absolu de la nature, c'est-à-dire la souveraineté, de sorte que chacun sera obligé de lui obéir , soit librement, soit dans la crainte du dernier supplice. La société où domine ce droit s'appelle démocratie , laquelle est pour cette raison définie : une assemblée générale qui possède en commun un droit souverain sur tout ce qui tombe en sa puissance. Il s'ensuit que le souverain n'est limité par aucune loi, et que tous sont tenus de lui obéir en toutes choses ; car c'est ce dont ils ont tous dû demeurer d'accord, soit tacitement , soit expressément, lorsqu'ils lui ont transféré tout leur pouvoir de se défendre, c'est-àdire tout leur droit. Car s'ils avaient voulu se réserver quelque droit, ils auraient dû prendre leurs précautions pour pouvoir le défendre et le garantir ; mais comme ils ne l'ont pas fait, et que d'ailleurs ils n'auraient pu le faire sans diviser l'État , et conséquemment sans le miner, ils se sont par cela même soumis absolument à la volonté du souverain; puisqu'ils l'ont fait absolument, et cela, comme nous l'avons déjà prouvé, aussi bien par la force de la nécessité que par les conseils de la raison, il s'ensuit qu'à moins de vouloir être ennemis de l'État et d'agir contre la raison, qui nous engage à le défendre de toutes nos forces, nous sommes obligés absolument d'exécuter tous les ordres du souverain, même les plus absurdes ; car la raison nous prescrit entre deux maux de choisir le moindre. Ajoutez que si l'on agissait autrement, chacun ne serait pas moins facilement exposé

de gouvernement, parce que cela entrait tout à fait dans le projet que j'avais de traiter des avantages de la liberté dans une» république. Je ne parlerai donc pas des fondements des autres États. On n'a pas besoin, pour connaître leur droit, de constater leur origine, laquelle d'ailleurs résulte clairement de ce que nous avons tout à l'heure expliqué : car quiconque a le souverain pouvoir, qu'il n'y ait qu'un maître, qu'il y en ait plusieurs, ou enfin que tous commandent , a certainement le droit de commander tout ce qu'il veut; et d'ailleurs quiconque a transféré à un autre , soit volontairement, soît par contrainte, le droit de se défendre, a renoncé tout à fait à son droit naturel, et s'est engagé conséquemment à une obéissance absolue et illimitée envers son souverain, obéissance qu'il doit tenir tant que le roi ou les nobles, ou le peuple, gardent la puissance qu'ils ont eue, laquelle a servi de fondement à la translation des droits de chacun. Il serait donc superflu d'insister sur cette matière !. Après avoir montré les fondements et le droit de l'État, il sera facile de déterminer ce que sont , dans l'ordre civil, le droit civil privé, le dommage, la justice et Tinjustice; ensuite, dans l'ordre politique, ce que c'est qu'un allié, un ennemi, et enfin un criminel de lèse-majesté. Par le droit civil privé nous ne pouvons entendre que la liberté qu'a chacun de se conserver en son état, liberté déterminée par les édits du souverain , en même temps qu'elle est garantie par son autorité ; car, lorsque nous avons transféré à un autre le droit que nous possédons de vivre à notre gré, lequel n'est déterminé pour chacun de nous que par le degré de puissance qui lui appartient, en d'autres termes, lorsque nous avons remis à un autre la liberté et le pouvoir de nous défendre, nous ne dépendons plus que de sa volonté et nous n'avons plus que sa force pour nous protéger. — Il y a dommage lorsqu'un ci-

f . Sur toute cette théorie du droit, voyez Y Éthique, part. IV, dé un. fin, schol. il de la propos, xxxrn, etc., etc.

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ou un sujet est forcé de subir quelque tort de la part d'un autre, au mépris du droit civil ou de Pédit du souverain. Le dommage ne peut se concevoir que dans l'ordre civil; mais il ne peut provenir du souverain, qui aie droit de tout faire à l'égard de ses sujets : il ne peut donc avoir lieu que de la part des particuliers , qui sont obligés par le droit de se respecter les uns les autres. — La justice est la ferme résolution de rendre à chacun ce qui lui est dû d'après le droit civil ; Yinjustice consiste à ôterà quelqu'un, sous prétexte de droit, ce qui lui est du d'après une interprétation légitime des lois. On donne aussi à la justice et à l'injustice les noms d'équité et d'iniquité, parce que ceux qui sont chargés de juger les procès ne doivent avoir aucun égard pour les personnes, les tenir pour égales, et défendre également leurs droits, sans envier la fortune du riche et sans mépriser le pauvre. — Les alliés sont les hommes de deux cités différentes qui, pour échapper aux dangers des hasards de la gnerre ou pour toute autre raison d'intérêt, conviennent ensemble de ne pas se nuire les uns aux autres, et tout au contraire, de se prêter secours en cas de nécessité; bien entendu que chacun continue de garder respective* ment ses droits et son autorité. Ce contrat sera valide tant que subsistera ce qui en a été le fondement, savoir, on motif de danger ou d'intérêt; car personne ne fait alliance et n'est tenu au respect de ses conventions, si ce n'est dans l'espoir de quelque bien ou dans l'appréhension de quelque mal : ôtez ce fondement, et l'alliance croule d'elle-même. C'est aussi ce que l'expérience démontre surabondamment; car des États différents ont beau se jurer une assistance mutuelle, ils n'en font pas moins tous leurs efforts pour s'empêcher réciproquement d'étendre leurs limites, et ils n'ont confiance dans leurs paroles qu'autant qu'ils sont bien convaincus de l'intérêt que l'alliance offre à chacune des parties ; autrement ils craignent d'être trompés, et ce n'est pas sans raison. Peut-on, en effet, à moins d'être insensé et d'i-

gnorer le droit de la souveraineté, se fier aux paroles et aux promesses de celui qui a le droit et le pouvoir dô tout faire , et pour qui le salut et l'intérêt de son empire sont la loi suprême? Mais écartons ces considérations, et consultons la religion et la piété; elles nous diront que celui qui est dépositaire du pouvoir ne peut sans crime gar der ses promesses , si leur accomplissement doitentraîner la ruine de l'État ; car, quelque engagement- qu'O' ait pris, du moment que l'intérêt de l'État peut en souffrir, il n'est plus tenu d'y être fidèle-, autrement- il vide son premier devoir et ses sentiments les pins sacrés-eai trahissant la foi qu'il a donnée à ses sujets. — L'ennemi* est celui qui vit en dehors de l'État et n'en reconnaît point l'autorité, ni comme sujet , ni comme allié ; car ce n'est pas la haine qui fait un ennemi de l'État, raais-c-esV le droit, le droit* de l?État:, qui est le même contre celui qui ne reconnaît le pouvoir dei l'État par aucun- contrat: et contre celui qui lui a fait quelque dommage; aussi l'État a*t-il le droit de forcer le premier par tous les moyens , ou de se soumettre , ou de contracter alliance. — Enfin le crime de lèse-majesté n?a lien que chezles sujets, lesquels, par un pacte tacite ou. exprès, ont tran»* féré tous leurs droits à- l'État; on dit qu'un sujet a commis ce crime, lorsqu'il a» cherché par une raison quelconque à s'approprier le droit absolu du souverain, ou aie faire passer en dîautres mains. Je dis il a cherché; car al. l'on ne devait punir le coupable qu'après l'accomplissor ment de l'acte, on s'y prendrait souvent trop tard,. et lorsque l'autorité souveraine aurait été déjà usurpée ou transférée dans d'autres mains. Je dis ensuite , absolur ment , celui qui par une raison quelconque a cherché à s'approprier le droit absolu du souverain; car je n'admets au* cune distinction dans son action, soit qu'il en résulte pour l'État un. accroissement considérable ou un grand dommage. Car, de quelque manière qu'il ait fait cette tentative, il a attenté à la majesté du souverain et il doit être condamné ; c'est ce que tout le monde reconnaît

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pour juste et pour excellent dans la guerre : par exemi pie, si quelqu'un déserte -son poste et qu'à l'insu de son général il attaque l'ennemi, l'eût-il fait avec nne bonne intention, eût-il battu l'ennemi, si cette action ne lui a pas été commandée , il est mis justement à mort pour sroir violé le serment qu'il avait fait à son général, ttriron ne voit pas arec la même clarté que tous les citoyens soient également obligés à cette obéissance; et «pendant c'est la même raison qui leur en fait une loi. 'Car 'puisque la république doit être conservée et dirigée parla seule autorité du souverain, et qu'on est convenu absolument qu'à lui seul appartenait ce droit, si quel* «qu'un 'venait , de son propre mouvement et à l'insu des èhefe de l'État, à entreprendre une affaire qui touchât anx intérêts de la société, dût l'État retirer, comme nous l'avons dit, de cette entreprise un notable avantage, il d'en aurait pas moins violé le droit souverain, et ce «tait à bon 'droit qu'on le punirait comme coupable de tèBeroajesté.

fluous reste, pour écarter tout scrupule, à voir si ce que nous avons affirmé plus haut, à savoir : que quiconque n'a point l'usage de la raison dans l'état naturel peut vivre, en vertu du droit naturel, d'après les lois de fappétit, si ccette proposition, dis-je, ne répugne pas tâtiblement au droit divin révélé. 'Car tous les hommes Jriistinotement (qu'ils aient on qu'ils n'aient pas l'usage delà maison) étant également tenus,- en vertu du précepte divin., d'aimer leur prochain comme euxjmêmes., on en conclut qu'ils ne peuvent sans injustice faire tort a autrui etevivre d'après Jes seules lois de l'appétit. .Hais il nous est facile de répondre à cette objection , si nousjne considérons que l'état naturel, lequel a sur la religion une priorité de nature et de temps. Car la nature n'a appris a personne qu'il doive à Dieu quelque obéissance1 ; personne même ne peut arriver à nette idée par la raison ;

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