Delà Réforme de l'Entendement, tome III, page
nature incréée, il ne s'ensuit pas qtfil ne puisse y avoir plusieurs substances, mais seulement que, s'il en existe en effet plusieurs , elles sont toutes incréées et , à ce titre , indépendantes Tune de l'autre. D'ailleurs, on ne sait pas encore s'il existe une Substance. Il faut donc, pour établir l'unicité de la Substance, démontrer deux choses : premièrement, qu'il y a une Substance; secondement, qu'il ne peut y en avoir qu'une seule.
Rien au monde nëpouvait moins embarrasser Spinoza que la démonstration de l'existence de la Substance, c'est-à-dire de l'existence de Dieu. On l'a accusé d'athéisme et d'impiété; mais répéter avec passion une accusation injuste, sans prendre la peine de la vérifier ni même de la comprendre, est-ce en changer le caractère?
Voici la démonstration de Spinoza : « Dieu y c'est-àdire une substance constituée par une infinité éP attributs dont chacun exprime une essence éternelle et infinie, existe niècessairement. — Démonstr. Si vous niez Dieu, concevez, s'il est possible, que Dieu n'existe pas. Son essence n'envelopperait donc pas l'existence. Mais cela est absurde. Donc Dieu existe nécessairement. C. Q. F. D. »
Il est aisé de reconnaître là le syllogisme célèbre de Leibnitz ', qui n'est que l'argument cartésien simplifié*.
1 . Je le cite pour faciliter le rapprochement : • Ens ex ciûas essentia i « eiistentia, si est possibile, id est, si babet essentiam, existit (est axioma iden- « ticum demonstratione non indigens). Atqui, Deus est ens ex eujas essentia se- « qattur existentia (est definitio). Ergo, si Deus est possibilis, existit (per ipûis « coaceptusnecessitatem).t Leibnitz, Lettte à Bierling.
2 . Je cite également le syllogisme de Descartes : « Dire que quelque attribut « est contenu dans la nature ou dans le concept d'une chose, c'est le même que de « dire que cet attribut est vrû de cette chose et qu'on est assuré qu'il est en die.
f Or est-il que l'existence nécessaire est contenue dans la nature ou dans le c concept de Dieu.
• Donc il est rrai de dire que Texisteuce nécessaire est en Dku, ou que Dieu « existe. • (Descartei, Réponses awc secondes Objections,)
ihtroduction. 43
Descartes ne raraH probablement point inventé, mais nnprunté , sans s'en rendre bien compte , à la tradition (colastkitte dont les jésuites Tavaient nourri ^ Au surfilas, il ne fbut pas croire que Spinoza ait attribué à NI démonstration plus d'importance qu*il ne convient. S ssMit qu'un syllogisme résume une croyance, mais ne la fonde pas, et qu'il y a quelque chose de plus fort (foetous les syllogismes, je veux dire Télan irrésistible d*wie âme bien faite vers Dieu. C'est une belle parole tjoe <3€lle d'Hemsterfauis : « Un seul soupir de l'âme ^fpA se manifeste de temps en temps vers le meilleur, le ftitor et le parfait, est une démonstration plus que géométrique de la Divinité *. >
Spinoza n'aurait point désavoué cette forte et haute pensée. Ce grand logicien n'a pas méconnu , cette fois au moins, les limites de la logique ;^t il n'a pas ignoré que Pexfetence de Dieu, avant d*étre une conclusion, est un acte de foi de l'intelligence. Pour Spinoza, une âme philosophique est celle où ridée de Dieu domine sans partage H gouverne en maîtresse absolue les pensées et les désirs, llne telte âme ne peut point douter de l'existence de Die«, car pour elle tout la contient et la suppose. Ce qal rend l'existence de Dieu incertaine aux âmes vulgaires, c'est que l'idée de Dieu est obscurcie en elles fkv les ténèbres des sens. Ce flot d'images et d'impresàons qui les assaille et les emporte au gré du hasard ne Wv permet pas de prendre possession d'elles-mêmes etde «'^établir sur le terrain solide des idées. A ces in*
!• Voy. saint Anselme, Proslogivm, cap. t ; —Saint Thomas, Summ. theolog., Pusl, quttst. îf art. 1. — Contra geniil, i, 10. — Ouns Scott, Opp-, tome Y, Nil, dist. î, quttst. 2. — Saint Bonaventure , Opwc», p. 712. — Aibertui %>utt, Summa tkeolog.f pars 1, tract. 3, quasst. 17.
t. ifiM^^page46d.
telligences obscurcies il faut la lumière des démonstrations. Les âmes philosophiques n'en ont pas besoin : tout mode est pour elles la manifestation d'un attribut infini, qui manifeste lui-même une Substance infinie, de façon que si cette Substance n'existait pas, il n'y aurait rien. Aller du mode à l'attribut et de l'attribut à la Substance, revenir de la Substance à ses attributs et de ses attributs aux modes qui les manifestent, monter et redescendre sans cesse cette échelle sans se séparer un instant de ce qui en soutient tous les degrés, voilà le mouvement naturel d'une âme philosophique. Dieu est donc la condition immédiate de toute existence réelle, de toute pensée distincte. Quiconque pense , pense Dieu ; quiconque affirme, afiSrme Dieu.
L'athéisme n'existe pas; celui qui déclare qu'il doute de l'existence de Dieu n'en a dans la bouche que le nom '. On peut vivre dans l'oubli de Dieu, mais on ne peut penser à Dieu et à la fois nier Dieu; ce serait penser hors des conditions de la pensée. Prouver l'existence de Dieu, c'est ramener une âme à elle-mênae, c'est y réveiller une idée pour un temps évanouie, et Spinoza pense, comme Platon, que l'athéisme est une maladie de l'âme plutôt qu'une erreur de l'intelligence.
Spinoza abonde en fortes paroles sur l'incontestable certitude de l'existence de Dieu. Personne n'a développa avec plus de hardiesse et de confiance l'argument célèbre qui déduit l'existence réelle de Dieu de l'idée de sa pe^ fection*.
1. De la Réforme de l'Entendement, tome ni, page. 307, note 2. — Comp» Éthique, part. 1, Scholie 2 de la Propos. 8.
2. Spinoza n'admettait pas l'argument a posteriori, je \eax dire celui quicf^
« La perfection, dit-il *, n'ôte pas Texistence, elle la fonde. C'est Fimperfection qui la détruit; et il n*y a pas d'existence dont nbus puissions être plus certains que de celle d'un être absolument infini ou parfait, savoir, Dieu; car son essence excluant toute imperfection, et enveloppant, au contraire, la perfection absolue, toute espèce de doute sur son existence disparaît; et il suffit de quelque attention pour reconnaître que la certitude qu'on en possède est Ja plus haute certitude '. »
fondé sur l'impossibilité d'an progrès à rinfini de causes secondes. On comprend bien que Spinoza ne pouTait pas reconnaître pour solide une preuve diamétralement opposée à un des principes fondamentaux de sa philosophie (voyez Éthique, part, i, Propos, 18.) Mais non-seulement Spinoza ne veut pas de Tai^ment a posteriori pour son propre compte ; il ne veut pas qu^Aristote l'ait adopté. Yoicf un passage curieux d'une lettre à Louis Meyer :
c Je Taux noter en passant que les nouveaux péripatéticiens ont mal compris^ « a mon avis, la démonstration que donnaient les anciens disciples d'Aristote de « l'existence de Dieu. La voici, en effet, telle que je la trouve dans un juif nommé
• Rabbi Ghasdaj : Si l'on suppose un progrès de causes à l'infini, toutes les choses
• qui existent seront des choses causées. Or, nulle chose causée n'existe nécessai-
• rement par la seule force de sa nature. Il n'y a donc dans la nature aucun être c à Fessence duquel il appartienne d'exister nécessairement. Hais cette consé- ■ qaence est abstnrde. Donc le principe Test aussi. — On voit que la force de cet
• argument n'est pas dans l'impossibilité d'un infini actuel ou d'un progrès de
• eanses à l'infini. Elle consiste dans l'absurdité qu'il y a à supposer que les choses « qui n'existent pas nécessairement de leur nature ne soient pas déterminées i
• rexistence par un être qui existe nécessairement. » {Lettres ^ XY, tome III, page 889.)
A la vérité, ^inoza dit quelque part qu'il va prouver l'existence de Dieu a pos^ leriori; mais voici sa démonstration (Éthiqw, de Dieu, Propos, il) : o Pouvoir ne pas exister, c'est évidemment une impuissance, et c'est une puissance, au contraire, qne de pouvoir exister. Si donc l'ensemble des choses qui ont déjà Texisfence ne comprend que des êtres finis, il s'ensuit que des êtres finis sont plus puissants que l'être absolument infini, ce qui est, de soi, parfaitement absurde. Il faut donc de deux choses l'une, ou qu'il n'existe rien, ou, s'il existe quelque chose, que rètre absolument infini existe aussi. Or, nous existons, nous, ou bien en nousmêmes, ou bien en un autre être qui existe nécessairement. Donc, l'être absolument infini, en d'autres termes, Dieu, existe nécessairement. • Chacun reconnaît là la preuve a priori sous une de ses formes les plus hardies, les plus paradoxales.
i . Éthique, de Dieu, Schol. de la Propos. 1 i .
î. On pense involontairement à l'éloquent passage de Bossuet : « L'impie demande : Pourquoi Dieu est-il T Je lui réponds : Pourquoi Dieu ne serait-il pas? Est-ce à cause qu'il est parfait, et la perfection est-elle un obstacle à l'être? Erreur insensée 1 au contraire, la perfection est la raison d'être... Mon âme^âme raisonnable, mais dont la ruson est si faible, pourquoi veux-tu être et que Dieu ne soit pas T Hélas! vaux-tu mieux que Dieu? Ame faible, âme ignorante, dévoyée, pleine d'er-
En un autre endroit, Spinoza résume sa doctrine d'un seul trait rapide et profond : « Si Dieu n'existait pas, la pensée pourrait conceroir plus que la nature m -saurait fournir*. »
Il est prouvé qu'il existe une Substance; maïs &i peut-il exister plus d'une T Spinoza prouve très-solidetnent que cela est impossible.
« n ne peut exister, dit-il, et on ne peut concevoir aucune autre substance que Dieu'. En effet. Dieu estTéltfe absolument infini, duquel on ne peut exclure aucun attribut exprimant l'essence d'une substance *, et fl existe jiécessairemeiit*. Si donc il existait une autre substsffiee que Dieu, elle devrait se développer par quelqu'un des attributs de Dieu , et de cette façon 3 y aurait dent substances de même attribut, ce qui est absurde *. Par conséquent, il ne peut exister aucune autre substanoe que Dieu, et on n'en peut concevoir aucune autre : or, si on pouvait la concevoir, on la çonecvrait nécessaire^ ment comme existante, ce qui est absurde (par la piemière partie de cette démonstration). Donc aucune autre substance que Dieu ne peut exister ni se concevoir. »
A ewip sôr , cette démonstration est d'une rign^
reurs et d^'mcertUodes dans ton intdligence, pkke, dans ia Tokm£é, xie 1 d* écrément, de corruption, de mauvais désirs, Cawt-il que tn sois, et que la «v^ titude, la compréhension, k pleine connaissance- de la Tenté et ramonr imnnahli de la justice et de la droiture ne soit pas? <JÊlévations, 1" senuine, ÉléT. i.)
1 . Delà Réforme de VErU., tome UI, page 329, note 2. — 11 est curieux dl voir Oldenburg adresser à Spinoza, contre la preuve a friori du Tesisienet 4t Dteu, les mêmes objections que Gaunilon élevait «entre saint A ns elm e, fit qpedMf seudi renouvela plus tard contre I>escartea. — Gomp. Oldenhurg^ LeUreê é ^pir noza, tome 111^ page 352 sqq. — Gaunilon, Liber pro insipientej dans saint Anselme. 0pp., éd. dom Gerberon. ^ Gasaendi, ObJKliofM cinquièmea contw Jtf Méditatiom.