Ibid., Propos
S. r/est la Proposition 67 de Y Éthique, part. 4,
onwùvcnoff. f79
hrers moyens que possède l'âme hamaine' de régler ses usioBS et sa destinée. Pas ua de ces moyens présodas ne résiste à une analyse un peu sévère. Les Toici ttis Tordre où- les expose Spinosa :
f La puissance de Tâme sur* ses passions, dit-il [Be la Hertéj Scholie de la Propos. âO), consiste : l» dans la Naaissance même des passions (voyez le Scholie de la )f(xpof. 4, part. 5 ) ; 2« dans la séparation que 1-âmfe efictue entre telle on telle passion- et la pensée d'une Ukse eitérieuDB eonâisément imagmée [voyez part. 5, !wpos. 2 et son Scholiey et Pfropos. 4); 3» dans le prorii du temps fui rend celles de nos affections qui se apportent à des dujses dont nous a¥(His rintelligence i^eui^s aux alOfections qui se rapportait à des choses iBt nous n- avons que des idées confuses et mutilées V|Ks ia Propo9. 7, part. S) ; i" dms la multitude des ttaes. qui entisttennent celles de nos passions qui se tppertent aux propri^<ài générales des choses ou à ieu [voyez les Propos. 9 et U, part. 1) ; 5* enfin, dans ardre où Tàme peut disposer et enchaîner ses passions ^ le Scholie de la Propos. iO et les Propos. 12,13 ^ii^part. 5). »
Spinoza proore à merveille^ par les principes de sa )etrine, qu'use affectum passive cesse d'être passive, • par conséquené d'être mauvaise, aussitM que nous )Ufi en formons une idée cbûie et distincts. U exj^ique une manière ingénieuse et élevée comment la joie sue- Hle à la tristesse, et Tamour à la hame, quand l'âme ^gage tout sentiment de haine et de tristesse de la pene de sa cause extérieure et apparente pour le rappor- ^ à son premier principe, c'est-à-dire à Dieu. « La doufir même, dit Spinoza, devient de la joie quand nous
concevons Dieu comme cause de la douleur. » Parole éminemment chrétienne, où par une rencontre inattendue Fesprit de V Imitation et l'esprit de Y Éthique viennent un instant se confondre ! — Spinoza montre avec la même supériorité de vues que la passion sublime de l'amour de Dieu, une fois établie dans Tâme, s'y maintient par la vertu même qui est en elle, y reçoit des accroissements toujours nouveaux et établit entre toutes rtos autres passions la plus admirable discipline.
Je demande maintenant à Spinoza d'où vient que cette passion si puissante, si durable, ne règne pas dans toutes les âmes. J'accorderai volontiers qu'une âme éprise de l'amour de Dieu sera forte contre la séduction des faux biens. Mais dépend-il de moi de connaître et d'aimer Dieu? Si j'ai eu le malheur de recevoir en partage, des mains de la nécessité qui règle toutes choses, . une âme impuissante, dominée par les causes extérieures, étrangères à Dieu et à soi-même, comment sortir de cet abaissement?
Il est clair que la philosophie de Spinoza ne donne aucun moyen pour cela. Lui-même ne s'est fait aucune illusion sur ce point; et si l'on peut l'accuser d'avoir dissimulé quelquefois cette triste conséquence de sa doctrine, on ne peut douter qu'il ne l'ait clairement aperçue et même expressément confessée. Il suffit pour s'en convaincre de méditer un peu la dernière Proposition de V Éthique :
« La béatitude n'est pas le prix de la vertu, c'est la vertu elle-même ; et ce n'est point parce que nous contenons nos mauvaises passions que nous la possédons, c'est parce que nous la possédons que nous sommes capables de contenir nos mauvaises passions, n
IlîlTRODUCTlON. 177
Doutez-Yous encore, après un théorème aussi précis, que Spinoza n*ait parfaitement su que sa philosophie 6te à rhomrae toute influence réelle sur sa destinée, je citerais ce passage significatif d'une de ses lettres : « Après tout, que f aime Dieu librement ou par la nécessité du divin décret y toujours estait qiie je Vaime et que je fais fnnn salut» »
De ^immortalité de fâme.
Si quelque chose pouvait maintenant nous étonner dans Spinoza, ce serait la doctrine de cet étrange moraliste surTimmortalité deTâme. Comment comprendre en effet que, dans un système où la responsabilité morale n'existe pas, une autre vie soit nécessaire pour rendre à chacun ce qui lui est dû? Et alors même que Tordre moral demanderait une juste réparation des désordres de ce monde, comment cette réparation serait-elle possible pour Spinoza? L'âme humaine, à ses yeux, c'est l'idée du corps humain. Lors donc que la mort brise les liens de la vie organique, il faut bien que rame partage la fortune du corps , et comme lui se déconcerte, étant composée comme lui. Nous retrouvons ici dans Spinoza la contradiction célèbre qu'on a tant reprochée à Aristote : l'un et l'autre philosophe font de l'âme l'idée, la forme du corps ; et bien qu'ils entendent diversement cette formule, ils s'accordent du • moins à unir l'âme et le corps par des nœuds si étroits que la séparation semble impossible. Et cependant tous deux nous assurent que la mort n'atteint pas l'homme
180 omoDucnoN.
une proportion analogue. Spinoza ne reconnaît donc dans rame humaine, pas plus que dans le corps humain, aucune unité yéritable. L'indiridualité y est diffuse, c'est-à-dire n'y est pas. Or cette ombre d'individualité, comment résistera-t-elle à la mort ? La mort détruit le corps, Spinoza en conyient, sinon dans ses parties, au moins dans la proportion qui les enchaîne. Comment ne détruirait-elle pas Tàme de la même façon f La pensée n*euste pas sans son objet. Or l'âme n'est qu'une p^sée, et son objet, c'est le corps ; l'âme ne peut donc survivre au corps. On dira que les idées dont elle «e compose ne peuvent être détruites. Oui, sans doute, au même titre que les parties du corps humain. Mais la proportion constante qui fait l'individualité de l'âme humaine ^t fondée sur celle qui constitue l'individualité du corps humain, il est évident que ces deux proportions, ces deux individualités doivent périr du même coup.
Examinez d'ailleurs les facultés de l'âme humaine, la mémoire, par exemple, condition nécessaire de riadividualité dans un être dont l'existence est successiye. Spinoza la définit : un enchaînement d'idées qui exprime la nature des choses extérieures suivant l'ordre et l'enchaînement même des affections du corps humain*. La mémoire n'existe donc dans l'âme qu'autant que le corps existe. Or, sans la mémoire, où est l'identité personnelle ?
Spinoza n'a point fermé les yeux sur toutes ces conséquences de sa Uiéorie de l'âme humaine, et il n'a pas .cherché à les éluder; tout au contraire, il les déduit lui-môme avec sa rigueur et son intrépidité ordinaires :
*. />• VÀmt, Propoi, 8 et son Scfaol.
niTRODTJGTION. 181
« Nous avons montré, dit-il, que cette puissance de Tàme par laquelle elle imagine les choses et se les rappelle, dépend de ce seul point que Tàme enveloppe l'existence naturelle du corps. Or il mit de tout cela que Vexistenue présente de rame et sa puissance d'imaginer sont détruites aussitôt que Pâme cesse d'affirmer l'existence prémtedu corps*, »
Âpr^s des déclarations aussi expresses % ne sembletril pas qu'à considérer tour à tour et l'esprit général de la philosophie de Spinoza , et sa théorie particulière de Vâme humaine, et ses propres aveux, les lois de la logique, dont il a été presque toujours un si rigide observateur, le contraignaient de rejeter également Timmortalité métaphysique de Fâme et son immortalité morale? Or il les admet positivement Tune et Vautre. Il déclare, en effet, que Fâme humaine, sinon tout entière» au moins dans la meilleure partie d'elle-même, est de sa nature immortelle, et que la vie future, loin d'exclure la personnalité , la suppose , puisque c'est une vie purifiée de toutes les misères de notre condition terrestre, mie vie de liberté, d'amour et de bonheur.
Voici, si j'entends bien Spinoza, la preuve qu'il donne derimmortalité de l'âme humaine* :
L'âme humaine est une idée, une idée de Dieu , l'idée du corps humain. Comme idée de Dieu , l'âme humaine ^stun mode étemel de l'entendement éternel de Dieu * ; ^ ce titre elle ne tombe point dans le temps, et son existence est immuable comme celle de son divin objet.
'• De l'AfMj Schol. de la Propros. 1 1 .
2* Voyez aussi la Propo- 21 à^VÉihique, part. 5.
3. Voyez Éthique, part. ?, Propos. 23 et son Schol. — /6»d., Schol. de Ibl •^'opos. 29.
^' De la Liberté, Schol. de la, Propos. î'^.
183 i5TE0Ducn<m.
Aussi n'aperçoit-elle pas les choses sous la forme delà durée, c'est-à-dire d'une manière successive et toujours incomplète, mais sous la forme de l'éternité, o'es^à-dire dans leur rapport immanent à la Substance. ViM humaine, sous ce point de vue» est une iatelligeoce pure, toute formée d'idées adéquates, tout active {W conséquent et tout heureuse , en un mot toute à Dieu. Mais la nécessité absolue de la nature divine veut que toute âme à son tour fournisse dans le temps sa carrière, et partage les vicissitudes du corps qui lui est destiné. De la vie étemelle, elle tombe dans les ténèbres de h condition terrestre. Détachée en quelque sorte du seil * de Dieu, la voilà exilée dans la nature. Désormais sujette à la loi du changement et du temps, elle n'aperçoit plus les choses que dans leur partie temporellç et chajigeaïite, et ne ressaisit qu'avec peine le lien étemiel qui rattache à Dieu l'univers entier et soi-même. Elle le reçsaUB pourtant, et surmontant le poide des. chaînes corporelles, elle retrouve par instants ce bien infini qu'elle a perdu , qu'elle regrette, et qu'elle se §e»t destinée à retrouver un jour pour jamais.
L'âme humaine, en tant qu'elle enveloppe l'existeuce actuelle du corps humain, est donc périssable. Les sens, la mémoire, l'imagination, facultés passives, appropriées à une existence successive et changeante , périssent avec le corps, et emportent avec elles nos idées inadéquates, c'est-à-dire tout ce misérable cortège de nos passions, de nos préjugés et de nos erreurs ; mais la raison subsiste : la raison qui , dès cette vie temporelle , nous fail percevoir les choses sous la forme de l'éternité, la raison, cotte excellente partie de noua-mémes qui, nous ramenant sans cesse à notre véritable objet, nous est à la fois
I^TBODUCTTON. 18S
on ressouT^ir et un pressentiment de notre condition véritable.
Telle est la théorie toute platonicienne vers laquelle nous conduit Spinosa, toujours calme à travers les difScoltés qui se pressent sur ses pas, comme un homme sûr de sa route et que rien ne peut empêcher d'atteindre
80Qbli|.
Les objections , eu effet , s^élèvent de toutes parts : comment est*il possible que l'âme humaine se dégage entièrement des liais du -corps dons un système où diaque mode de la pensée implique nécessairement un mode de l'étendue? Spinoza répond qu'il y a dâas ï^tradue divine un mode étemel qui correspond à ce Mde étemel de la pensée , où est l'essence de l'Ame inimaine. Spinoia démontre même expressément que ^cepteràme conçoit sous le caractère de l'éternité, elle le C(^it, non pas parce quelle conçoit en même temps l'exis-- *Mc« présente et actuelle du corps, mats bien parce quelle ^^it V existence du corps sous le caractère de l'éternité ^ Supposez cette difficulté résolue, Spinoza ne convientil pas expressément que la mémoire périt avec le corps t Notre existence passée et notre existence future sont donc sans lien avec notre existence présente ; pourquoi ptrier de notre existence passée, si nous n'en avons ^un souvenir ? Comment concevoir une autre vie où le souvenir de notre vie actuelle ne nous accompagnera pas? Enfin l'idée même de la vie n'implique-t-elle pas
la continuité de l'existence, et par conséquent la mé-
îttoire?
/ Spinoza répond que la mémoire n'a rien à voir avec
â* X>0 la Liberté, Propos. i9.
la vie éternelle. La mémoire est le partage d'un être qui dure, qui se développe , qui est sujet à la naissance, au changement, à la mort ; mais un être accompli en soi, auquel rien ne manque de ce qui convient à sa nature, se possédant toujours tout entier, ne vit pas dans le temps, mais dans Féternité. Oui, sans doute, il est impossible que nous nous souvenions d'avoir existé avant le corps , puisque aucune trace de cette existence ne se peut rencontrer dans le corps , et que T éternité ne peut se mesurer par le temps. « Et cependant, s'écrie Spinoza, nous sentons , nous éprouvons que nous sommes éternels*. »
Il dit ailleurs : « Si Von examine l'opinion des hommes, on verra qu'ils ont conscience de l'éternité de leur âme, mais qu'ils confondent cette éternité avec la durée, et la conçoivent par l'imagination ou la mémoire, persuadés que tout cela subsiste après la mort *. »
Ce n'est là qu'un préjugé ; toutes nos affections terrestres, tout ce qui prend naissance en notre âme et se rapporte aux choses périssables, est destiné à périr; ce qui subsiste, c'est la partie éternelle de nous-mêmes, c'est-à-dire l'idée de Dieu et Vamour intellectuel qui en est inséparable.
Spinoza donne une théorie aussi élevée qu'originale de l'amour intellectuel. Cet amour est de sa nature nonseulement immortel, mais éternel comme son objet \ C'est une illusion de croire qu'il prenne naissance à tel ou tel moment dans les âmes faites pour l'éprouver. Ces âmes, avant de tomber de l'éternité dans le temps, si