LÀ PERSONNE DE SPINOZA
Commençons par caractériser Vhomme dans Spinoza pour mieux comprendre le philosophe. Prions un de ses contemporains, un ministre de TÉglise luthérienne, le pieux, Texact, Thonnête Colerus, de nous introduire auprès de lui. Transportons-nous ^ur le Pavilioengragt, à la Haye, et entrons dans la maison de Van der Spyck, où habite Spinoza. Que fait-il, sans famille, sans culte, sans appui extérieur, dans cette cellule prise sur l'étroite demeure de pauvres gens? Il passe le temps , dit son hôte, à étudier et à travailler à ses verres. En effet, Spinoza, chassé de la synagogue, exilé de sa patrie, pauvre et décidé à ne dépendre de personne, avait appris un art mécanique, en quoi, du reste, il demeurait fidèle aux traditions de sa religion et de sa famille. L'art qu'il choisit fut celui de faire des verres pour des lunettes d'approche. Il était bon opticien , dit quelque part Leibnitz, se taisant discrètement sur le reste.
Mais Spinoza n'avait pas besoin d'être si habile pour gagner sa vie. C'est une chose incroyable, s'écrie le bon Colerus, combien Spinoza était sobre et bon ménager. On voit par différents petits comptes trouvés dans ses papiers qu'il a vécu un jour entier d'une soupe au lait accommodée avec du beurre, ce qui lui revenait à trois sous, et d'un pot de bière d'un sou et demi. C'est
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tout ce qu*il fallait pour soutenir le corps languissant et chétif où habitait cette pensée puissante. Colerus décrit Spinoza très-faible de corps, malsain et attaqué de phthisie depuis sa jeunesse. C'était un homme de moyenne taille ; il avait les traits du visage bien proportionnés, la peau un peu noire, les cheveux frisés et noirs, les sourcils longs et de même couleur , de sorte qu*à sa mine on le reconnaissait aisément pour être descendu des juifs portugais. Pour ce qui est de ses habits, il en prenait fort peu de soin, disant qu'il est contre le bon sens de mettre une enveloppe précieuse à des choses de néant ou de peu de valeur.
« Si sa manière de vivre était fort réglée, sa conversation n'était pas moins douce et paisible. Il savait admirablement bien être le maître de ses passions. On ne Ta jamais vu ni fort triste ni fort joyeux. Il savait se posséder dans sa colère et dans les déplaisirs qui lui survenaient; il n'en paraissait rien au dehors. Il était, d'ailleurs, fort affable et d'un commerce aisé; il parlait souvent à son hôtesse, particulièrement dans le temps de ses couches, et à ceux du logis, lorsqu'il leur survenait quelque affliction ou maladie; il ne manquait point alors de les consoler, et de les exhorter à souffrir avec patience des maux qui étaient comme un partage que Dieu leur avait assigné. Il avertissait les enfants .d'assister souvent au service divin, et leur enseignait j combien ils devaient être obéissants et soumis à leurs parents. Lorsque les gens du logis revenaient du sermon, il leur demandait souvent quel profit ils y avaient fait, et ce qu'ils en avaient retenu pour leur édification. » « Il avait, poursuit Colerus, une grande estime pour mon prédécesseur, le docteur Cordes, qui était un
homme savant, d'un bon naturel et d'une vie ex^ii>plaire; ce qui donnait occasion à Spinoza d'en faire réloge. Il allait môme quelquefois l'entendre prêcher, ' et faisait état surtout de la manière savante dont il ex- ' pliquait TÉcriture et des applications solides qu'il en faisait. Il avertissait en même temps son hôte et ceux dti la maison' de ne nianquer jamais aucune prédication d'un si habile homme. Il arriva que son hôtesse lui demanda un jour si c'était son sentiment qu'elle pût être sauvée dans la religion dont elle faisait profession; à quoi il répondit : a Votre religion est bonne; vous nm devez pas chercher d'autre ni douter que vous n'y fasBÎez votre salut, pourvu qu-en vous attachant à la piété ^ vous meniez en même temp^une vie paisible et tranquille, »
« Pendant qu'il était au logis, il n'était incommodé à personne ; il y passait la meilleure partie de son temps tranquillement dans sa chambre. Lorsqu'il lui arrivait de se trouver fatigué, pour s'être trop attaché à la méditation philosophique, il descendait pour se délasser, et parler à ceux dii logis de tout ce qui pouvait servir dis matière à un- entretien ordinaire, même de bagatelle».
11 se divertissait aussi quelquefois à fumer une pipe de tabac; ou bien, lorsqu'il voulait se- relâcher l'esprit un peu plus longtemps, il cherchait des araignées qu'il faisait lutter ensemble, et des mouches qu'il jetait dtos la toile d'araignée, et regardait ensuite cette bataille av€C tant de plaisir qu'il éclatait queliquefois dé rire; il observait aussi avec le microscope les différentes partie» des plus petite insectes, d'où il tirait après les consé^ quences qui lui semblaient le mieux convenir à se» découvertes. »
Voilà l'homme que vinrent chercher, au milieu: dé w
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solitude, la richesse, les honneurs, la gloire, les hautes amitiés. Il sacrifia tout cela sans effort, pour vivre heureux dans une paix profonde et une indépendance absolue. 8on ami Simon de Vries s'avisa un jour de lui faire présent d'une sonmie de deux mille florins pour le mettre en état de vivre un peu plus à son aise; mais Spinoza s'excusa civilement sous prétexte qu'il n'avait besoin de rien. Ce même ami, approchant de sa fin et se voyant sans femme et sans enfants, voulait faire son testament et l'instituer héritier de tous ses biens; Spinoza n'y vx)ulut jamais consentir, et lui remontra qu'il ne devait pas songer à laisser ses biens à d'autres qu'à son frère.
Un autre ami de Spinoza, l'illustre Jean de Witt, le força d'accepter une rente de deux cents florins ; mais ses héritiers faisant difficulté de continuer la rente, Spinoza leur mit son titre entre les mains avec une si tranquille indifférence qu'ils rentrèrent en eux-mêmes et accordèrent de bonne grâce ce qu'ils venaient de refuser.
L'électeur palatin Charles-Louis voulut attirer Spinoza à Heidelberg et chargea le célèbre docteur Fabricius de lui ^proposer une chaire de philosophie, avec la promesse de lui laisser la plus grande liberté, cum amplissima pkilosqphandî libevtatey pourvu toutefois qu'il n'en abusât pas pour troubler la religion établie. Spinoza rép<mdit qu'il ne voyait pas clairement en quelles limites il £auadrait renfermer cette liberté qu'on voulait bien lui promettre, et puis que les soins qiu'il faudrait donner à l'iastruction de la jeunesse l'empêcheraient d'avancer lui-même en philosophie.
Lors .de la campagne des Français en Hollande, le prince de Condé, qui prenait alors possession du gou- Temement dUtrecht, désira vivement s'entretenir aveo
Spinoza. Il paraît même qu'il fut question d'obtenir pour lui une pension du roi, et qu'on l'engagea à dédier quelques-uns de ses ouvrages à Louis XIV. Spinoza racontait lui-même que, comme il n'avait pas le dessein de rien dédier au roi de France, il avait refusé l'offre qu'on lut fai' sait avec toute la civilité dont il était capable. On ne sait si l'entrevue de Spinoza avec le prince de Condé put avoir lieu ; mais il est certain que Spinoza se rendit au camp français, et qu'après son retour, la populace de la Haye s'émut, le prenant pour un espion. L'hôte de Spinoza accourut alarmé : « Ne craignez rien , lui dit Spinoza, il m'est aisé de me justifier. Mais quoi qu'il en soit, aussitôt que la populace fera le moindre bruit à votre porte, je sortirai et irai droit à eux, quand ils devraient me faire le traitement qu'ils ont tait aux pauvres messieurs de Witt. Je suis républicain, et n'ai jamais eu en vue que la gloire et l'avantage de l'État. » Spinoza racontait à Leibnitz que le jour de l'assassinat des frères de Witt, il voulait sortir et afiScher dans les rues près du lieu des massacres un placard avec ces mots : Ultimi barbarorum\ son hôte fut obligé d'employer la force pour le retenir à la maison*.
Le 23 février \ 677, un dimanche, l'hôte (Je Spmoza et sa femme étaient allés à l'église faire leurs dévotions. Au sortir du sermon, ils apprirent avec surprise que Spinoza venait d'expirer. 11 n'avait pas quarante-cinq ans ; quoique tombé en langueur depuis quelques mois , rien ne faisait présumer une mort si prompte. Tout prouve qu'il mourut en paix comme il avait vécu.
L'œuvre de sa vie était achevée. Il avait écrit sa fa*
1. Voyez la note de Leibnitz, publiée pour la première fois par M. Foucher de Careil, Réfutation inédite de Svinaza nréface de Téditeur, page 64. Paris, 1854.
meuse Ethique j la communiquant à quelques amis, mais ne voulant pas la publier, de crainte de troubler inutilement son repos. G*est dans ce livre étrange que son idée, longtemps couvée , avait pris sa forme définitive. Eût-il vécu cinquante ans de plus, on ne conçoit pas qu'il eût voulu y changer une syllabe. Étudions tout à notre aise ce grand et étrange monument, en groupant autour de lui les autres parties de rœu\Te de Spinoza.