De la vérité de la Relig,chrét.^ chap. va et viii
4. ÛBttwes de Bossuet ^ édit. de Besançon, tomeXVlI, lettre 143.
Comment l'école de Kant, pour qui la métaphysique n'est qu'une chimère, comment l'école écossaise, si timide, si discrète, si bornée dans son horizon, auraient-elles pu s'intéresser aux témérités spéculatives de Spinoza? L'école de Locke et celle de Condillac n'y voient guère que des définitions arbitraires et des abus de mots ' . Diderot, d'Holbach et leurs amis croient suivre Spinoza, quand ils reculent jusqu'à Épicure. Voltaire, qui en fait de métaphysique effleure tout, parce qu'il dédaigne tout, prend Spinoza pour un matérialiste, et comme Bayle, avec plus de légèreté encore, mais du moins avec plus de sincérité, il voit dans Y Éthique un traité régulier d'athéisme ^. C'est que Voltaire et toute l'Encyclopédie n'avaient lu Spinoza que dans Boulainvilliers, ou, pour mieux dire, toute la philosophie de Spinoza était pour eux dans le Théologico^politigue \
Les choses en étaient là vers la fm du xviii® siècle, et Spinoza, le vrai et complet Spinoza, celui de VÉthique^ était profondément inconnu et presque universellement décrié, quand éclata tout d'un coup, dans cette Allemagne où le scepticisme de Kant semblait avoir découragé pour jamais l'esprit humain, ce puissant mouvement d'idées spéculatives, ce généreux essor intellectuel qui s'est propagé dans toute l'Europe et a donné depuis cinquante ans à la philosophie du xix^ siècle Fichte, Scheliing, Hegel et M. Cousin. C'est de cette époque de renaissance que datent le renom et l'influence de Spinoza.
i. Condillac, Traité des Sy«(èfne«, chap. x, le Spinozlsme réfuté.
2. Voltaire, Lettres sur les Juifs^ lettre X. — Le Philos, ignor , lettre U . -> Les SystèmeSy notes.
3. Tout le dix-huitième siècle a confondu le spinozisme et le inatérialisrae. Vesana Stratonis restituit commerUa, dit le cardinal de Polignac dan». VAnti' Lvcrèce, en parlant de Spinoza.
Jacobi met le public dans la confidence d* une conversation qu'il a eue avec Lessing et dont lé système de Spinoza a fait lous les frais. « Pétais allé, diWl, chez* Lessing dans l'espérance qu'il me viendrait en aidlBcontre Spinoza. > Mais quoi I Jacobi trouve dans l'illustre poëte un spinozistie déclaré : « Év xoA ttkv, s'écrie Lessing, voilà la philosophie. »
Mendelssohn voit dans ce récit un outrage à la mémoire de Lessing, et il prend la plume pour la défendre. De là une controverse vive, passionnée, violente, qui émetut toute l'Allemagne, et à laquelle Glaudîus, Herder, Heydenreich, Schelling, prennent la part la plus active, n ne s'agit bientôt plus du spinozisme de Lessing, mais du spinozisme lûi-mêïne; On commence à le voir partout. Lessing l'avait torouvé dans LeiBnitz, Jacobi le trouve dans Lessing. La doctrine de Fichte n'ès<? qu'un spinozisme retourné; celle de Schelling, un spinozisme déguisé. On traduit Spinoza ; on» recueillie ses œuvres, le célèbre docteur Paulûs en donne une édition complète. Quelques notes marginales, de la main de Spinoza, nie s'y rencontraient pas; le savant de Murr les publie. On trouve quelques varianties très-insignifiantes de ces notes; le docteur Dorow ne veut pas que le public en soit privé;
L'enthousiasme gagne les poètes, et bientôt il ne connaît plus de bornes. « Ne pourrait-on pas, disait Herder, persuader à Goethe die lire un autre livre que Y Éthique^ ?> L'ardent Novalis s'enflamme pour leDieu-nature de Sï)tnoza, qui s'agite sourdement dans les eaux et les vents, sommeille dans la planie,^ siéveille dans l'animal, pense dans l'homme, et remplit tout dé son activité inépui^
1 . Gœthe a dit quelque part : ■ Je me réfugiai, dftns mon. antique asile^ l'Éthique de Spinoza. •
INTRODUCnOlf. 7
sable. Mai&le&Uiéologiens laissent loin derrière en les poètes euxrnuâmes. Écoutons Schleiermacher :
€ Sacrifie&avec moi unebotrcle de cheveux aux mânes du saint et méoonnu Spinozal Le sublime esprit âa monde le pénétra ; Finfîni fut son commencement et sa fin, l'universel son unique et étemel amour; vivant dans une sainte innocence et dans une humilité profonde, il se mira dans le monde étemel et il vit que lui aussi était pâunle monde un miroir digne d'amour; il fui pleine de rriigioniet pleiiï de TEspriti saint; aussi nous apparalMl solitaire et non égalé, maître en son art, mais élevé audesmis du profane, sans. disciples et sans droit de bouiw geoisie. )>.
Sur un ton: plus sérieux, les maîtres de la philosophie aUemande rendent à l^inoza les^ mêmes hommages. « Lapensée^ ditHegel, doit absolument s'élever au niveau da spinozisme avant de monter plus haut encore. Voulezvous être philosophes.? commencez par être spinozistes; vousne pouvez rien sans cela. Il faut avant tout se baigner dans cet é&er sublime de la substance unique, univer* selle et impers<uinelié, eàVâme se- purifii» de toute pai^ ticularité et rejette tout ce qa'eUe avait cru vrai jusque^ là> tout, absolument tout Q fout éti^e arriv4 à^ cette négar iioït^ qui>estrémancipatton deTesprit*. »
Que penser de ce jugement, et en' général deces transporta d'admiration que la spinozisme inspire à l'Ailemagne contemporaine? Spinoza est-il un matérialiste ou un mystique? faut-il l'appeler avec Bayletm athée de sys^ tèmey ou dire aveeNovalîs qu'il^était ivre dèDieul Du xvw siècle qui Ta maudit et du nôtre qui l'exalte, qui araî^
i. He^el, GeichichU der Philosophie^ tome 111, pag. 374 sqq.
b INTRODUCTION.
son, qui a tort? Grave alternative, à laquelle se rattachent les plus diflSciles problèmes de notre temps, et qui ne peut évidemment être tranchée qu'après une étude approfondie de toutes les pièces du procès.