DE LA RÉFORME DE L'ENTENDEMENT
L'expérience m*ayant appris à reconnaître que tous les événements ordinaires de la vie commune sont choses vaines et futiles , et que tous les objets de nos craintes n'ont rien en soi de bon ni de mauvais et ne prennent ce caractère qu'autant que l'âme en est touchée^ j'ai pris enfin la résolution de rechercher s'il existe un bien véritable et capable de se communiquer aux hommes, un tien qui puisse remplir seul l'âme tout entière, après qu'elle a rejeté tous les autres biens , en un mot, un bien qui donne à l'âme, quand elle le trouve et le possède, l'étemel et suprême bonheur.
Je dis que foi pris enfin cette résolution , parce qu'il me semblait au premier aspect qu'il y avait de l'imprudence à renoncer â des choses certaines pour un objet encore mcertain. Je considérais en effet les avantages qu'on se procure par la réputation et par les richesses, et il fallait y renoncer, si je voulais m'occuper sérieusement d'une autre recherche. Or, supposé que la félicité suprême consiste par hasard dans la possession de ces avantages, je la voyais s'éloigner nécessairement de moi; et si au contraire elle consiste en d'autres objets et que je la cherche où elle n'est pas, voilà qu'elle m'échappe encore.
Je méditais donc en moi-même sur cette question: est-il possible que je parvienne à diriger ma vie suivant une nouvelle règle, ou du moins à m'assurer qu'il en existe une, sans rien changer toutefois à Tordre actuel de ma conduite, ni m'écarter des habitudes communes? chose que j'ai souvent essayée, mais toujours vainement. Les objets eo effet qui se présentent le pli^ fréquemment dans la vie, et où les hommes, à en juger par lenrs œuvres, placent le souverain bonheur, se peuvent réduire à trois, les richesses, la réputation, la volupté. Or, l'âme est si fortement occupée tour à tour de ces trois objets qu'elle est à peine capable de songer à un autre bien. La volupté surtout enchaîne l'âme avec tant de puissance qu'elle s'y repose comme en un bien véritable, et c'çst ce qui contribue le plus à éloigner d'elle toute autre pensée ; mais après la jouissance vient la tristesse, et si l'àme n'en est pas possédée tout entière, elle en est du moins troublée et comme émoussée. Les honneurs et les richesses n'occupent pas non plus faiblement une àrae, surtout quand ou recherche toutes ces choses pour ellesmêmes ', en s'imaginant qu'elles sont le souverain bien. La réputation occupe Vân^e avec plus de force encore; car l'âme la cousidère toujiours comme étant par soimême un bien, et en fait l'objet suprême où tendent tou3 ses désirs. Ajoutez que le repentir n'accompagne point la réputation et les richesses, comme il fait la volupté; plus au contraire on possède ces avantages, et plus on éprouve de joie> plus par conséquent on est poussé à les accroître ; que si. uqs espérances à cet égarcj viennent â être trompées^ nous voilà au comble de la tristesse. Enfin, la recherche de la réputation est pour nous une forte entrave, parce qu'il faut nécessairement, pour Tattein-
1. J'aurais pu expliquer tout ceci avec plus d'étendue et d'une façon plus nette en distinguant les richesses qu*on recherche pour elles-mêmes de celles <!«*<» Msire pour l'honneur qu'elles procurent, pour la débauche, pour U santé oa pour le progrès des sciences et des arts; mais ce n'est point ici le moment d'approfondir avec soin cette matière, que je me réserve de traiter en son lieu.