‹ Œuvres, trChapitre 132 sur 159 · LETTRE XVII · texte numérisé non relu

LETTRE XVII

RÉPONSE A lA PH.>tGÉDENTB.

A MONSIETJR GUILLAtME DE KLYËNBERGH, B. DE SPINOIZA.

Monsieur et ami inconnu, votre lettre du 42 décembre, incluse dans celle que vous m'avez écrite le 24 du même mois, m'est enfin parvenue le 26 à Schiedam *. Elle m'a fait voir quel est votre amour de la vérité, et j'ai bien compris que tous vos travaux n'ont d'^autre but qu'elle seule ; et comme c'est aussi l'unique fin que poursuit mon àme^ me voici tout résolu, non-seulement à remplir vos désirs et à répondre aussi bien que je le pourrai aux questions que vous m'adressez et à celles que vous m*adresserez plus tard, mais encore à ne rien négliger de mon côté pour augmenter notre liaison et resserrer notfe commerce. Quant à ce qui me concerne, de toutes lés choses qui ne dépendent pas de moi, il n^èn est point qtd me soit plus douce que de me lier avec de sincères amlis de la vérité ; et je crois que dans le monde entier, panld

I'. Lt %XXll* des Opp. pojiA.

t. Petite tille près de Rotterdam.

ks objets qwi ne sont point en notre pouvoir, il n'en est cmcnn où notre affection se puisse reposer avec plus de sécurité que sur de tels hommes ; il est aussi impossible <àe disisoudpe wa pareil lien, fondé sur un commun amour •de ia vérité, qne de ne pas embrasser la vérité elle-même masàùl qu'on la connaît Âncune affection, dans l'ordre .des choses placées hors d-e notre puissance, ne saurait être plus agréable ni plus forte, puisque la vérité seule peut établir une solide union dans la diversité des esprits let des seutîments. Jeliaisse les avantages qu'on enpeuA oretirer, pour ne pas iaeister sur ce qui vous est parfaite»taeiit connu ; et je ne l'ai fait jusqu'ici que pour vous (mieux n^ontrer combien ii m'est et me ser^a toujours agréable de trouver l'occasion de vous rendre mes ^ervîcos.

Pour prendre sur-le-cbamp celle qui se présente, j'enim dans le fond de votre lettre, et je réponds à votre objection, don* 'vjoici le fondement : c'est que de la pro- .vîdence de Dieu, qui ne diffère pas de s^a vok>nté et de sam concours, et de la création continue, il résulte qu'il n'or a. ni péché ni ipal, ou que Dieu effectue le mal et k pécjhé. Mais vous n'expliquez pas ce que vous entend<\z •pijr^Le mal ; et autant que l'on peut le conjecturer d'àvotre exemple de la volonté, déterminée d'Adam, paraissez ««tendre par œ mot de mal la volonté ^lle^même ^ en tant ^qu'elte «et conçue comme détevijrâtéefe i un mode fnvticuller, <»a> en tant qu'dle résista ArdJordrede Dieu; ^et toos en concluez (ce que je suis Idiade coi)tredifle,'^i > l'on adnoet votre hjppo^fhèse) q^ir^ 9 a une* égale absuidâlé à soutenir ou que Dieu fasse lui* laêmp ce qui esteontpetsavolonté, ouqnece qui est contne la voknté deDieir piq^seiôtre bon. Quant é moi, je ne puis «DHNrder que ie pèehé ou le mal soit pudique diose de imîtîf, («usure mms que quelqiie chose puisse existev mianiirer coutume la volonté de Dieu. Loin delà, jepr^ lMds.iiOBrfleiilement qve le péché p'est rien de positif^ OMlisc^ueii^s^^iM pouvons dke qu'invpropremeat, et«ii

subissant une condition imposée au langage hummn, que nous péchons contre Dieu et que les hommes offensent Dieu.

En premier lieu, nous savons que chaque être, pris en lui-même sans aucun rapport au reste des choses, renferme une perfection qui n'a pour homes dans chaque être que sa propre essence, et que Tessence même d'un être n'est pas autre chose. Je prends pour exemple le dessein ou la volonté déterminée d'Adam de manger du fruit défendu. Ce dessein ou cette volonté déterminée, considérée en elle-même, renferme précisément autant de perfection qu'elle exprime de réalité ; et on en peut conclure que nous ne pouvons concevoir d'imperfection dans les choses qu'en les comparant à d'autres choses qui ont plus de réalité : en conséquence, dans la détermination d'Adam, tant que nous la considérons en ellemême et que nous ne la comparons à rien qui soit d'une nature plus parfaite ou dans un état plus parfait, nous ne pouvons trouver aucune imperfection ; bien plus , nous pouvons la comparer à une infinité d'autres objets moins parfaits qu'elle, comme des pierres, des troncs d'arbres, etc. Voici encore ce qu'on ne peut contester : c'est que les mêmes choses qui dans les hommes paraissent détestables et dignes de toute notre aversion peuvent être vues dans les animaux avec admiration : ainsi les guerres des abeilles, la jalousie des colombes, etc. ; passions méprisables dans les hommes, et qui pourtant rendent les animaux plus parfaits à nos yeux. De tout cela il résulte clairement que les péchés, qui n'expriment rien si ce n'est une imperfection, ne peuvent consister en quelque chose qui exprime une réalité, comme la détermination d'Adam et l'acte qui en fut la suite.

En outre , nous ne pouvons pas dire que la volonté d'Adam répugne à la loi de Dieu et qu'elle est mauvaise parce qu'elle déplaît à Dieu ; car outre qu'il y aurait en Dieu une grande imperfection, si quelque chose arrivait contre sa volonté, s'il désirait une chose qu'il ne pût

avoir et que sa nature fût ainsi faite, à Texemple des créatures, qull eût de la sympathie pour une chose, de l'antipathie pour une autre ; cette même action , cour traire à la loi de Dieu, serait en même temps contraire à sa volonté ; car sa volonté ne différant pas de son intelligence, il est aussi impossible d'aller contre sa volonté que contre son intelligence, c'est-à-dire que ce qui arriverait contre sa volonté répugnerait nécessairement à son intelligence , comme un carré rond. Ainsi donc , puisque la volonté ou la résolution d'Adam, considérée en elle-même, ne peut être mauvaise, ni, à proprement parler, aller contre la volonté de Dieu, il s'ensuit que Dieu peut, et même, pour la raison que vous connaissez, que Dieu doit en être la cause : non pas en tant qu'elle est mauvaise; car le mal qui est en elle n'est autre chose que l'état de privation qu'Adam devait perdre par l'accomplissement de cet acte ; et il est certain que la privation n'est pas quelque chose de positif, et que nous l'appelons ainsi par rapport à notre intelligence et non par rapport à celle de Dieu. Or la raison en est que nous renfermons tous les individus d'un genre, tous ceux par exemple qui ont extérieurement la forme humaine, sous une même définition, et nous pensons en> suite qu'ils sont tous également susceptibles de la plus grande perfection que cette définition comprenne ; puis, quand nous en trouvons un dont les actions répugnent à cette perfection, nous disons qu'il en est privé, qu'il s'éloigne de la nature ; ce que nous ne ferionls pas si nous ne l'avions rapporté à "Cette définition, si nous ne lui avions attribué cette nature. Mais Dieu ne connaît pas les choses par abstraction, il n'a pas de définitions générales de cette espèce, il n'attribue pas aux choses plus de réalité que son intelligence et sa puissance ne leur en a effectivement donné ; et il suit de là que cette privation n'existe que pour notre esprit, et non pour le sien.

« Suivant moi, cela résout tout à fait la difficulté. Maïs

pour rendre la chose plus évidente encore et ôter tout scrupule , j'ai besoin de répondre aux objections suivantes : premièrement, pourquoi l'Écriture nous apprend-elle que Dieu désire ardemment la conversion des impies, et pourquoi défend-il à Adam de manger du fruit, tandis qu'en définitive Adam fait le contraire; secondement , il seml)le résulter ide mes paroles que les ,méchatits, par l'orgueil, ravarice, le désespoir, et lestons, par la générosité , la patience et l'amour, honorent également Dieu, parce qu'ils suivent également sa volonté.

Quant au premier point, je réponds que l'Écriture, destinée au vulgaire et faite pour lui, emprunte le langage des hommes ; or le vulgaire ne s'élève pas aux conceptions sublimes , et c'est ainsi que je m'explique que les préceptes que Dieu a révélés aux prophètes comme nécessaires au salut soient écrits en forme de lois. C'est encore ainsi que les prophètes ont composé des paraboles entières, qu'ils ont représenté Dieu eomme un roi et un législateur, parce qu'il a révélé les moyens de salut et de p^dition dont il était la cause, qu'ils ont appelé lois et rédigé sous forme de lois ces moyens qui ne sont que des causes, qu'ils ont présenté comme des punitions et des récompenses le salut et la perdition qui ne sont que des effets et des conséquences nécessaires, et qu'accommodant plutôt leurs paroles à cette parabole qu'à la vérité, ils ont fait un Dieu à l'image de l'homme, un Dieu irrité ou miséricordieux, désirant des objets à venir, jaloux, soupçonnetix, trompé même parle diable, de sorte que les philosophes, et avec eux tous ceux qui sont au-dessus de la loi, c'est-à-dire qui suivent la vertu, non parce que c'est la loi, mais par amour et parce qu'elle est aimable, ne doivent pas être choqués de toutes ces paroles.

L'ordre donné à Adam consistait donc uniquement en ce que Dieu lui révéla que l'acte de manger ce fruit causait la mort, de même qu'il nous révèle, à nous, par la lumière naturelle de notre esprit, que le poison est mortel. Si vous demandez A quelle fin cette révélatioD,

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je réponds : pour rendre Adam d'autant plus parfait dans Tordre de la science. Donc, demander à Dieu pour* quoi il n'a pas donné à Adam une volonté plus parfaite^ c'est aussi absurde que de demander pourquoi il n'a pas ioDSké au cercle les propriétés dei la sphère, comme cela snit manifestement de ce qui précède, et comme; je l'ai prouvé au Schol. de la Propos, lô, I" partie des Prin^ cipe$ de Descartes démontrés, géométriquement.

Quant à la seconde difficulté, j'avoue que les impies, expriment à leur manière la volonté de Dieu, mais ils, ne doivent pas pour cela entrer en comparaison avec les gens de bien. En efifet, plus une chose est parfaite, plus, elle tient de près à la Divinité et plus elle en exprime le» perfections. Donc, comme les bons' ont incomparablement plus de perfection que les méchants, leur vertu ne peut être comparée à celle des méchants ; d'autant plus que les méchants sont privés de l'amour divin qui découle de la connaissance de Dieu , et par lequel seul nous pouvons, dans la mesure de notre intelligence hur maine, être appelés les enfants de Dieu. Il y a plus enr core : ne connaissant pas Dieu, les méchants ne sont» dans la main do l'ouvrier, qu'un instrument qui sert jsans le savoir et qui périt par l'usage ; les bons, au contraire^ . servent Dieu en sachant qu'ils le servent, et c'est ainsi qu'ils croissent sans cesse en perfection.

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