A MONSIEUR J
B. DE SPINOZA
MoNSiEiyi, Vous êtes sans doute très-surpris du retard que je mets
1 . Voyez le Traité de la Réforme de Vfritendementj dont cette lettre est comme le résumé.
S. La XLIX« des 0pp. fiosth.
3. Ces initiales désignent probablement Isaac Orobio d* Amsterdam; il tTait
à VOUS satisfaire; mais il m'éèt Véritablement impossible d'obtenir de mon esprit qu'il s'applique à répondre au libelle que vous m'avez cotiitnilniqdê ; et si je me décide aujourd'hui à vous en paHer, c'eèt ilnitjuemént, croyez-^ le bien, parce que je vous l'ai promis. Aussi, pour condescendre autant qtie possiWe à cette répugnance de mon esprit, je serai trèï^côuM, itie'biômàilt à montrer en peu de mots qUc ée érîtique'idtet^rète mes sentiments dans le sens le plus faux. Est-ce par taàlice ou par ignorance, je ne sais trop ; mais je viens aU' fait.
Il dit premièrement qù'îY importe peu de Savoir de quelle race je suis, et quelle est ma manière de vivre. Je crois que S'il Tavait connue, il ne se sefrait pas si aisément mis dans Tesprit que j'enseigne ralîiéismfe. Car c'est la pratique ordinaire des athées tte récliei'cher aVec excès les honneurs et les richei^sfes, choses qtilej'àî toujours méprisées, comme le savent parfaitement tous ceux qui me connaissent. Pour en vienir peu à peu à ses fins, Fautôur du libelle ajoute que je ûfe suis pioint UU ééprit médio- 6re; et cet éloge a poUr but éàfls idôUte de persuader plus aisément que c*eèt par pure adresse et par àstUce que j'ai soutenu dans les intentions les plus détestables la cause des théistes. Cela ne fait voir qu'une chose, c'est que ce critique n'a pas entendu mes raisonnements. Car où est l'esprit assez subtil, assez astucieux, assez dissimulé pour établir'^alf tatit de solides raisons une doc-j tiine qu'il estimerait fausse? Et quel écrivain passera donc pour sincère' aux yèttx d*Un ^ttbniUie aussi défiant, s'il croit qu'on peut démontrer des chimères aussi solidement que des vérités! Au surplus, rien de tout cela ne me surprend. C'est de cette façon que Descartes a été traité par Voët, et chaque jour on agit dë^ôM^ à l'égard des plus honnêtes gens.
On dit ensuite que, pour échapper à la superstition, je
communiqué à Spinoza une sorte d'analyse critique du Theologico-PoliHtiUê1b3t» par le médecin L. de V. (Lambertus de Yelthuysen). — V<y7èx'ile Morr, Adn0tai. ttd Tract. ifiMl. pàlH,
me suis dépouillé de toute religion. Je ne sais pas bien ce qu'on entend ici par religion et par superstition. Est-ce rejeter toute religion, je le demande, que de reconnaître I Dieu comme le souverain bien, et d^ penser qvi'à ce titre ' il le faut aimer d'une 4me libre ? Soutenir que toute notre félicité, que la plus haute liberté consistent dans cet amour, que le prix de la yer(u, c'est la vertu même, et qu'une âme aveugle et i|;ppui$5ante trouve son supplice dans cet aveuglement même, dire enfin que tout homme doit aimer son prochain et obéir aux commandement^ du souverain, est-ce là, je le répète, renier toute religion? Et tous ces principes, je ne me suis pas borné à les poser expressément; je les ai démontrés par les raisons les plus solides. Mais je crois voir maintenant dans quels sentiments pleins de bassesse cet homme est enfoncé. La raison, la vertu pour elle-mêtne n'ont. à ses yeux aucun attrait^ et le bonheur serait pour lui de vivre au gré de ses passions, s'il ne redoutait le châtiment. Ainsi donc il ne s'abstient du mal et n'obéit aux divins commande-r ments qu'avec hésitation et à regret, . comme ferait un eselave ; et pour prix de cet escslavage il sittend de Dieu des récompenses qui ont inlinip^ent plus de valeur â Sies. yeux que l'amour divin. Plus il aura ressenti d'éloigue^ n^ent et d'aversion pour le bien, plus iLe&père être ré-( compensé; et de là il se croit le droit de penser que tous ceux qui ne sont point retenus par la même crainte vivent sans loi et rejettent tpute risligion. Mais je laisse tout cela pour en venir à la manière dont il argumente pour établir que j'enseigpe en secretl'athéisme.
t.e fort de son raisonneipei^t, c'est qu'il pense que je nie la liberté de Dieu et que je Iç soumets au fatum. Or cela est très-certainement f$i,ux;,carj'ai établi que touteschoses suivent de la nature de Dieu par une nécessité inévitable, de la même façon. que tout le monde étabUt qu'il suit de la natme de Dieu q\\e Dieu a l'inlelligencft de soirmême ; or personne ne nie cette dépendance né-, ce^jsaire, et cependant personne ne oroit que Diçu, ep se.
comprenant soi-même, soit contraint par aucune sorte de fatalité ; tout le monde pense que Dieu se comprend soi-même avec une parfaite liberté, quoique nécessairement. Je ne vois rien dans tout cela qui ne puisse être compris par une intelligence quelconque. Mais si notre critique se persuade que j'établis ces principes avec de mauvaises intentions, que dira-t-il de son ami Descartes, qui soutient qull n'arrive rien au 'dedans de nous que Dieu ne Tait ordonné d'avance, et en outre, qu'à chaque moment de la durée nous sommes créés de nouveau par Dieu, tout en conservant notre libre arbitre, ce que personne, au sentiment de Descartes lui-même, n'est capable de concevoir ?
J'ajoute que cette inévitable nécessité des choses ne détruit ni les lois divines ni les lois humaines; car les préceptes de la morale, qu'ils reçoivent ou non de Dieu même la forme d'une loi, n'en sont pas moins divins ni moins salutaires ; et le bien qui résulte pour nous de l'exercice de la vertu et de l'amour de Dieu, soit que Dieu nous le donne à titre de juge, soit qu'il découle nécessairement de la nature même de Dieu, en est-il, je le demande, dans l'un ou l'autre cas, plus ou moins désirable? Et de même, les maux qui résultent des actions mauvaises sont-ils moins redoutables, parce qu'ils en résultent nécessairement ? Enfin, quenos actions soient libres ou nécessitées, n'est-ce pas toujours la crainte et l'espérance qui nous conduisent? C'est donc faussement qu'on affirme que dans ma doctrine je ne laisse aucune place aux préceptes et aux commandements moraux; ou encore qu'iY n'y a plus aucun espoir de récompense, aucune crainte de punition, du moment qu'on rapporte toutes choses au fatum, et qu'on les fait découler de la nature de Dieu avec une nécessité insurmontable.
Je ne veux point demander ici pourquoi l'on prétend que c'est une seule et même chose, ou peu s'en faut, de faire tout découler nécessairement de la nature de Dieu, ou de soutenir que Dieu , c'est l'univers ; mais je vous
prie de noter Todieuse assertion qu'on ajoute à cellelà. On soutient que la raison pour laquelle j'oblige les hommes à la pratique de la vertu, ce n'est point l'obéissance aux préceptes et à la loi de Dieu, ni l'espoir d'une récompense ^ou la crainte dune punition, mais bien, etc. Assurément, il n'y a rien de semblable dans aucune partie de mon traité ; j'ai déclaré au contraire expressément au chapitre IV De la loi divine (laquelle est inscrite, en effet, de main divine au fond de notre âme, ainsi que je Tai dit au chapitre ii), que toute la substance de cette loi et son précepte fondamental, c'est d'aimer Dieu à titre de souverain bien ; je dis à titre de souverain bien, et non point par crainte de quelque supplice, l'amour ne pouvant naître de la crainte \ ou par amour pour tout autre objet que Dieu lui-même ; car autrement ce n'est pas tant Dieu que nous aimerions que l'objet final de notre désir. J'ai montré dans ce même chapitre que cette loi divine a été révélée par Dieu aux prophètes ; et maintenant, soit que je prétende qu'elle a reçu de Dieu lui-même la forme d'une législation, soit que je la conçoive comme enveloppant, ainsi que tous les autres décrets de Dieu, une nécessité et une vérité éternelles, elle n'en reste pas moms un décret divin, un enseignement salutaire ; et après tout, que j'aime Dieu librement ou par la nécessité du divin décret, toujours est-il que je l'aime et que je fais mon salut.
Ainsi donc, je crois que je serais autorisé dès ce moment^ à considérer l'auteur du libelle comme un de ces hommes dont je disais, t la fin de la préface de mon traité, que j'aime mieux qu'ils laissent mon livre entièrement de côté que de le lire pour l'interpréter avec leur perversité ordinaire, incapables qu'ils sont d'en tirer aucune utilité pour eux-mêmes , et ne pouvant que nuire à autrui.
Ces explications suffiraient, je pense, pour l'objet que