TKOISIÂME PARTIE. — DES PASSIONS
Sghol. Nous voyons donc qull se peut faire qu'un homme haïsse ce qu'un autre aime, ou ne craigne point ce qu'un autre redoute; et aussi ^qu'un seul et même homme aime ce qu'autrefois il détestait, etqu'il ose aujourd'hui ce que la crainte l'avait empêché de faire hier, etc. £n outre, chacun jugeant selon ses passions de ce qui est bien ou mal, meilleur ou pire {voy, leSchoL de la Propos. 39, yart. 3 ), il s'ensuit que les hommes peuvent différer dans leurs jugements autant que dans leurs passions ' ; d'où il arrive que lorsque nous comparons les hommes, nous les distinguons par la seule différence des passions, et nous donnons à. ceux-ci le nom d'intrépides, à ceux-là, le nom de timides, et à d'autres d'autres noms. Par exemple, j'appellerai, quant à moi, intrépide celui qui méprise un mal que je suis accoutumé à craindre ; et si je remarque en outre que le désir qu'il éprouve de faire du mal à ce qu'il hait, et du bien à ce qu'il aime, n'est point empêché par la crainte d'un mal qui, d'ordinaire, me retient, je l'appellerai audacieux : celui-là, au contraire, me paraîtra timide, qui redoute un mal que je suis accoutumé à braver; et si je remarque en outre que son désir est empêché par la crainte d'un mal qui ne peut, moi, me retenir, je dirai qu'il est pusillanime. Et chacun jugera, comme moi^ suivant ses sentiments particuliers.
Enfin, la nature humaine étant ainsi faite et nos jugements inconstants à ce point; si l'on ajoute que l'homme ne juge souvent des choses que par ses passions, et que souvent aussi les objets qu'il se représente comme des causes de joie ou de tristesse, et qu'il s'efforce en conséquence d'attirer à lui ou d'en éloigner (par la Propos. 28, part^ 3), sont des objets tout imaginaires ( pour ne point parler ici de tout ce qui a été expliqué dans la seconde partie touchant l'incertitude des choses), il est aisé de concevoir que l'homme est souvent pour beaucoup dans
1. Qa*il en puiue être de la sorte, bien que l'âme humaine soit une partie de renteudement divin, c^est ce que nous avons fait voir au Schol. de la Propos. 17, part 1 . C^ote de Spmoza.\
194 fTHiQtns.
la tause de sa tristesse eoimm àt 'ssa foie; «»n d^nttres termes, que sa tristesse et sa joie sont souvent acccmptgnëes de l'idée de soi-même comme cause ; d^où Ton peut comprendre ce que c'est que repentir et pahc inté- Tieure. Le repentir est rme trigtesse attcompogv^ de tHk lie m-même ; et ta paix intérieure, une Joie eieeemp^fnée ie fidie de soi-même ; tmtjùwrs à titre de ttnae; et c«b passims ont une très-grande fbrce, parce que les hommes croient *êlre libres ( voyez la Propos. 49, pea^.9).
Pftopos. 52. T&ut t>bjet que nxms ixomsééji tm met^mtrès objets, outn qui nous rCimagimms rien qui ne soit cornmvm à plusieurs, nous ne le contemplerom pas aussi lom^temfi que celui en qui nous imaginons quelque chose de singuiie^.
DixoNSTR. En même temps que nous nous représentons un objet que nous avons déjà vu avec d*autres cribjets, nous nous rappelons ceux-ci (par la Propos. !8, part. 2, et son SckoL), et de cette façon, de la contemplation du premier objet nous allons aussitôt è eelle des antres. Il en est de même d'un objet en qcd nous n'imaginons rien qui ne soit commun à plusieurs. Car, par hypothèse, nous n'apercevons rien en lui que nous n'ayons déjà vu dans les autres. Au contraire, quand on suppose que nous imaginons en un certain objet quelque chose que nous n'avons point VU auparavant, c'est commie si Ton disait que Tàme , tant qu'elle contemple cet chjet, n^a en elle-même auctm autre objet qui la puisse hbe aller de la contemplation du premier "à une autre contemplation; et en conséquence, elle est déterminéeià contempler ce premier objet d'une nvanière exclusiva. î)onc, tout objet, etc. C. Q. F. D.
BcHOL. Cette afifection de l'Âme, savoir, la rep)*é8eBiAfion d'une chose singulière, en tant qu'elle est dans l'âme, à l'exclusion de toute autre représentation , 8e nomme admiration; quand elle est excitée en nous psET un objet que nous redoutons, on la nomme consterna* tion; parce qu'alors cette affection attache notre âme avec une telle force qu'elle est incaçable de pensera
TROISIEME PÂHfItv.<^D£S PASSIONS. ijC&
d'dntoest i^hjets, qui copandaut pourramt k délivrer du mal qWeU^i oraint. Quand Volt|et de notre adoiirato» Q*fat la pcttdenee de qi^oique personne, ou son industrie, Qu dftoaea semblaUes, om donne à ce sôntiment la nom da.iiaération, parœ qu'il noua détermine à considérer Ift personne que no«i9. admirons comnie Irèsr^supéneure à nous. D'autres fois il praid le nom d'borreur, si c'est Ift.aolte'e on la baine d'un homme qui excite notre adminrihon. Enfin» quand il neu$ arrive d'admirer la prudence Q« l'industrie d'une personne aimée, Tameur alors s'ea^ augmente {par la Propos. 12, part. 3) ; et cet amour» siMompegné d'admiration au de vénération, nous l'appebAs dèvoticm. On peut concevoir de la même faïQon que lahainey l'espérance, la sécurité, et d'autres affections QDjQore, se trouvent unies à l'admiraticNa ; et par eon$é<^ quant il nouis serait aisé de déduire de cette analyse un Bombre de passions plus grand qu'il n'y a de mots reçua pour les exprimer, ce qui fait bien voir que les noms des pisaîons ont été formés d'après l'usage vulgaire bien plas que d'après une analyse approfondie^
k l'admiration s'oppose le mépris» dont la cause est poortadal le plus souvent que nous somimes déterminée, quaiid nous voyons quelqu'un s^mirer, aimer, craindre an eefftain objet» on quand cet objet noua parait au pre^ nôer aspeet semblable à eeus que nous admirons, que nous aimons, que noua^ craignons» nous sommes, dis-^a^ détenuinéai l'admirer» à l'aimer» à le eraindre. Mais a^l arrire que la présence de oet objet ou qu'un examen plus attentif nous force de reconnaître en lui l'absence de tout ce qui pouvait exciter notre admiration, notre amour» notre crainte» l'&me ak)ra se trouve déterminée par la présence même de cet objet i penser beaucoup glas aux qualités qu'il ne possède paa qu'à celles qn!il po69ède; tandis qu'elle est aeeontumée». h l'aspeet d'ut ol^et présent» à remarquer surtout les qualités qui sont en lui. De même que la dévotion provient de Tadmira^ tion qu'on a pour un obiet aimé» la dérision a sa source
dans le mépris d'une personne qu'on hait ou qu'on redoute ; et le dédain naît du mépris de la sottise, comme la vénération naît de l'admiration de la prudence. Enfin Ton peut concevoir l'union de l'amour, de l'espérance, de la gloire et des autres passions avec le mépris, et en déduire une foule de passions nouvelles qui n'ont pas reçu de l'usage des noms particuliers.
Peopos. 53. Quand l'âme se contemple soi-même et avec soi sa puissance d'action^ elle se réjouit ; et d^ autant plus qu'elle se représente plus distinctement et soi-même et sa puissance d^ action.
DÉMONSTR. L'homme ne se connaît soi-même que par les affections de son corps et les idées de ces affections {en vertu des Propos. 19 et 23, part. 2). Quand donc il a> rive que l'âme se peut contempler soi-même, par cela même on suppose qu'elle passe à une perfection plus grande, c'est-à-dire (par le SchoL de la Propos. 2, part. 3) qu'elle éprouve de la joie , et une joie d'autant plus grande qu'elle peut se représenter plus distinctement et soi-même et sa puissance d'action. C. Q. F. D.
CoROLL. Plus l'homme s'imagine qu'il est l'objet des louanges d'autrui, plus cette joie est alimentée dans son âme. Plus, en effet, il se représente soi-même de la sorte, plus grande il imagine la joie que les autres éprouvent à cause de lui, et à laquelle il joint l'idée de lui-même {par le SchoL de la Propos. 29, part. 3 * ) , et conséquemr ment [par la Propos. 27, part. 3), plus grande sera la joie qu'il éprouvera, et cette joie sera accompagnée de l'idée de lui-même. C. Q. F. D.
Propos. 54. L'âme ne s'efforce d'imaginer que les choses qui affirment ou posent sa puissance d'agir.
DÉMONSTR. L'effort de l'âme ou sa puissance, c'est l'essence môme de l'âme {par la Propos. 7, part. 3). Or, l'essence de l'âme n'affirme que ce que l'âme est et ce qu'elle peut, et non pas ce qu'elle n'est pas et ce qu'elle ne peut (cela est de soi évident). Par conséquent, l'âme
/. If 'est-ce pas plutôt la Propos. SO, psjct. 3, al&qjielle rentoie ici Spinoiaf
ne s'eflforce d'imaginer que les choses qui affirment ou qui posent sa puissance d'action. C. Q. F. D.
Propos. 55. Lorsque l'âme se représente sa propre impuissance, elle est par là même attristée.
Demonstr. L'essence de l'âme exprime seulement ce que l'âme est et ce qu'elle peut : en d'autres termes, il est de la nature de l'âme de se représenter seulement les choses qui affirment ou posent sa puissance d'action {par la Propos, précéd.). Lors donc que nous disons que l'âme, en s'apercevant soi-même, se représente son im-^ puissance, nous ne disons rien autre chose sinon que l'âme, quand elle s'efforce de se représenter quelque chose qui pose sa puissance d'agir, sent cet effort empêché; en d'autres termes {par le Schol. de la Propos. 11, part. 3), elle est attristée. C. Q. F. D.
COROLL. Si l'on se représente qu'on est l'objet du blâme d'autrui, cette tristesse en est de plus en plus accrue ; ce qui se démontre de la même façon que le Ooroll. de la Propos. 53, part. 3.
SCHOL. Cette tristesse, accompagnée de l'idée de notre faiblesse, se nomme humilité ; et l'on appelle contentement de soi ou paix intérieure la joie qui provient pour nous de la contemplation de notre être. Or, comme cette joie se produit chaque fois que l'homme considère ses vertus, c'est-à-dire sa puissance d'agir, il arrive que chacun se plaît à raconter ses propres actions et à déployer les forces de son corps et de son âme, et c'est ce qui fait que les hommes sont souvent insupportables les ans pour les autres. De là vient aussi que l'envie est une passion naturelle aux hommes {voyez le SchoL de la Propos. 24 et le Schol. de la Prop. 32, part. 3), et qu'ils sont disposés à se réjouir de la faiblesse de leurs égaux ou à s'afiBiger de leur force. Chaque fois, en effet, qu'un homme se représente ses propres actions, il éprouve de la joie {par la Propos. 53, part. 3 ) , et une joie d'autant plus grande qu'il y reconnaît plus de perfection et les ima^e d'une façon plus distincte; etià!axîL\x^^VKW$î»R^^
UJ. \\
{par ce qui a été dit dans le Schol. 4 de la Propos. 40, jiart. 2 ) , il est d'autant pins joyeux qu'il distinfii^e d»^ vantage ses propres actions de celles d'antrut et les peut mieux considérer comme des choses singulières. P» conséquent, le plaisir le plus grand que Ton puisse trouver dans la contemplation de soi-même, c'est d'y^ considérer quelque qualité qm me se rencontre pas dans le reste des hommes. Si donc ce qu'on affirme de soi^ même se rapporte à l'idée universelle de l'homme ou de l'anim&l, la joie qu'on éprouve on sera beaucoup moins vive ; et l'on ressentira même de la tristesse si l'<» se représente ses propres actions comme inférieures à celles d'autrui. Or^ cette tristesse, on ne manquera pas de faire effort pour s'en délivrer (par la Propos. 28, part. 3), et le moyen d'y parvenir, ce sera d'expliquer les actions d'autrui de la manière la plus défavorable et de relever autant que possible les siennes propres. On voit donc que les hommes sont naturellement enclins à la haine et à l'envie ; et l'éducation fortifie encore ce penchant, car c'est l'habitude des parents d'exciter les enfant» à la vertu par le seul aiguillon de l'honneur et de l'envie. On pourrait cependant objecter ici que nous admàroQ9 songent les actions des autres hommes et les entouroas de nos respeets. Pour dissiper ce scrupule, j'ajouterai le Corollaire qui va suivre.
Coaou. Personne ne conçoit d'envie pour la vertu, si ce n'est dans son égaU
Demonstr. L'envie, c'est la haine eUe-n^me ( voyez k Sekol. de la Propos. 24, part. 3 ), c/est-à-dire (par le Scboi, de la Propos. 13, part. 3) une tristesse ou une affectioa par laquelle ( voyez le Schol. de la Propos, 14, part^ 3) U puissance d'agir de l'homme se trouve empêchée. Or, l'homme ne s'efforce et ne désire d'acccnnplir d'«utres actions que ceUes qui peuvent résulter de sa nature dé« tearminée {par le Schol. de la Propos. 9, part. 3). E» con» séquence, personne ne désirera jamais affirmer de soi* iHikoe aucvB0 puissance ou (ce qui est la même chose)
anctiiie Tertu qui soit étrangère à sa nature et propre à une nature différente ; et ainsi notre désir ne se trouvera point empêché, en d'autres termes (par le Sck&l. de la Propos, il, part. 3) nous ne serons point attristés quand nous aperceTrons quelque tertu en une personne qui ne nous ressemble pas, et nous n'éprouverons pour elle aucune en^âe. n en arrivera tout autrement s'il s'agit d'un de nos égaux, puisque, par hypothèse, il y a dès lors entre lui et nous ressemblance de nature. G. Q. F. D.
ScHOL. Lors donc que nous avons dit, dans le Selioi. de la Propos. 52, part. 3, que noire vénération pour un homme vient de ce que nous admirons sa pradewce , sa force d'àme , etc., il est bien entendu {et tela résulte de la Propos, elle-même) que nous nous représentons alors ces vertus , non pas comme communes i l'espèce humaine , mais comme des qualités exclusivement propres à celui que nous vénérons ; et de là vient que nous ne les lui envions pas plus que nous ne faisops la hauteur aux arbres et la force aux lions.
Propos. 56. Anttmt il y a d'espèces d'obfets qui Ytotis nffectent, autant il faut reconnaître d'espèces de joie , de tristesse et de désir, et en général de toutes les passions qui sont composées de celles-là , comme la fluctuatien , par exemple , ou qui en dérivent, comme l'amour, lu haine, l'espérance, la crainte, etc.
DÉsionsTR. La joie et la tristesse , et consèquemment toutes les affections qui en sont composées ou qui en dérivent , sont des affections passives {par le Schol. de la propos. 11, part. 3). Or , nons épronvons nécessairement ce gdae d'affection (par la Propos. 1, part. 3) en tant que nous avons des idées inadéquates ; et nous ne les éprouvons qu'en tant que nous avons de telles idées {pàf la Propos. 3, part. 3); «n d'antres termes {voyez le Schol. de la Propos. 40, part.*l), noire àme ne pàtit qu'en t«nt qu'elle imagine , ou en tant qu'elle est affectée ( voyez ta Propos, il, part. % avec son Schol.) d'une passion qui enveloppe la nature de notre corps et celle d'ua eorçs exté-
rieur. Ainsi donc la nature de chacune de nos passions doit nécessairement être expliquée de telle façon qu'elle exprime la nature de Tobjet dont nous sommes affectés. Par exemple , la joie qui provient de Tobjet A doit exprimer la nature de ce même objet A ; et la joie qui provient de TobjetB, celle de ce môme objet B; et conséquemment ces deux sentiments de joie sont différents de leur nature , parce que les causes dont ils proviennent ont ; une nature différente. De même , un sentiment de tris- , tesse qui provient d'un certain objet est différent , de sa nature, de la tristesse qui provient d'une autre cause : il faut concevoir qu'il en est de même pour l'amour , la haine , l'espérance , la crainte , la fluctuation , etc. , d'où il suit qu'il y a nécessairement autant d'espèces de joie , de tristesse, d'amour, de haine, etc., qu'il y a d'espèces d'objets par lesquels nous sommes affectés.
Or , le désir étant l'essence ou la nature de chaque homme , en tant qu'il est déterminé par telle constitulion donnée à agir de telle façon ( voir le SchoL de la Propos. 9 , part. 3 ) , il s'ensuit que chaque homme , suivant qu'il est affecté par les causes extérieures de telle ou telle espèce de joie, de tristesse, d'amour, de haine, etc, c'est-à-dire suivant que sa nature est constituée de telle ou telle façon , éprouve nécessairement tel ou tel désir ; et il est nécessaire aussi qu'il y ait entre la nature d'un désir et celle d'un autre désir autant de différence qu'entre les affections où chacun de ces désirs prend son origine. Donc, autant il y a d'espèces de joie,! de tristesse, d'amour, etc.; et conséquemment {par ce qui vient (fêtre prouve) autant il y a d'espèces d'objets qui nous affectent, et autant il y a d'espèces de désir. C. Q. F. D.
Shol. Entre les différentes espèces de passions , lesquelles doivent être en très-grand nombre ( d*après lo Propos, précédente ), il en est qui sont particulièrement célèbres , comme Tintempérance , l'ivrognerie , le libertinage, l'avarice, l'ambition. Toutes ces passions se
résolvent dans les notions de Tamoiir et du désir , et ne sont autre chose que Pamour et le désir rapportés à leurs objets. Nous n'entendons , en effet , par Un tempérance, l'ivrognerie , le libertinage , l'avarice et Tambition , rien antre chose qu'un amour ou un désir immodéré des festins , des boissons , des femmes , de la richesse et de la gloire. On remarquera que ces passions , en tant qu'on ne les distingue les unes des autres que par leurs objets, n'ont pas de contraires. Car la tempérance , la sobriété , la chasteté , qu'on oppose à l'intempérance , à l'ivrognerie, au libertinage , ne sont pas des passions; elles marquent la puissance dont l'àme dispose pour modérer les passions.
Quant aux autres espèces de passion , je ne puis les expliquer ici ( parce qu'elles sont aussi nombreuses que les objets qui les produisent), et je pourrais le faire que cela serait inutile. Car pour le but que je me propose en ce moment , qui est de déterminer la force des passions et celle dont l'âme dispose à leur égard , il suffit d'avoir une définition générale de chaque passion. Il suffît, dis-je, de comprendre les propriétés générales des passions et de l'âme pour déterminer quelle est la nature et le degré de la puissance que l'âme possède pour modérer et contenir les passions. Ainsi donc , bien qn'ily ait une grande différence entre tel et tel amour, telle et telle hame , tel et tel désir , par exemple , entre l'amour qu'on a pour ses enfants et celui qu'on a pour une épouse , il n'est point nécessaire à notre objet de connaître ces différences , et de pousser plus loin la recherche de la nature et de l'origine des passions.
Propos. 57. Toute passion d'un individu quelconque diffère de la passion dun autre individu autant que l'essence du premier diffère de celle du second.
DÉMONSTR. Cette proposition résulte évidemment de l'Axiome 1, qu'on peut voir après le Lemme 3, placé après le Schol. de la Propos. 13, part. 2. Cependant nous U
16S STHtQtns.
démontrerons à Taide des définitions des trois passiotts
primitives.
Tontes les passions se rapportent an désîr, * la joîe ell à la tristesse ; cela résnite des définitions données pltis tant. Or , le désir est la nature même ou l'essence de ëhaque individu {voyez-en la Dèf, dans teSchol. de la Propos. 9 , part. 3 ). Donc , le désir de «haquc individu diffère de celui d*un autre individu autant que diffèrent leurs natures ou leurs essences. De plus, la joie, la tristesse sont des passions par lesquelles la puissance de chaque indi* vîdu, c*est-à-dire son effort pour persévérer dans son ^tre, est augmentée ou diminuée, farvorisée ou cmpôcliée {por la Propos. XI, part. 3 et son Schol.). Or, cet efibrt poiff persévérer dans son être , en tant qu'il se rapporte en même temps à l'àme et au corps, c'est pour nous l'appétit et le désir (par le Schol. de la Propos. /JT, part. d)« Oonc la tristesse et la joie , c'est le désir même ou l'appétit, em tant qu'il est augmenté ou diminué , favorisé m empêché par les causes extérieures , ce qui revient à dire {par le mente Schol.) que c'est la nature mêm^de chaque htdividu : d'où il suit que la joie ou la tristesse de chiK}«6 hiâividu diffère de celle d'un autre, autant que la natim tm l'essence du premier diffère de celle un second. Bu conséquence , toute affection d'un individu quelcowfM diffère de celle d'un autre individu autant q«e , etc. a Q. F. D.
Schol. Il suit de là que les passons des «nlRHimx ifpie nous appelons privés de raison (car nous ne ponvims, «xmnaissant l'origine de l'àme , reftiser «ux bètes-leteih timent) doivent différer des passions des homfiesnuliBt que leur nature diffère de la nature humaine. Le ohwtf et l'homme ohéissent tous deux à l'appétit de la ijèftération , mais chez celui-là , l'appétit est tout animcd^ >Afli celui-ci , il a le caractère d'un penchont humain. 9t même , il doit y avoir de la diffl^rence entre les ^péar chants et les appétits des insectes , et ceux des poisaoflSi *w oiseaux. Ainsi donc , quoique chaque indi^u "^n
content de sa nature et y trouve son bonheur , cette "TÎe, ce bonheur ne sont autre chose que l'idée ou l'àme de ce même individu , et c'est pourquoi il y a entre le bonheur de l'un et celui de l'autre autant de diversité qu'entre leurs essenées. Enfin , il résulte aussi de la Proposition précédente que la différence n'est pas médiocre entre le bonlieur que peut ressentir tm ivrogne et celui qui est goûté par un philosophe , et c'est une remarque que j'ai tenu à faire ici en passant. Voilà ce que j'avais à dire des . affections qui se rapportent à l'homme en tant qu'il pàtit. n me reste à ajouter quelques mots sur celles qui se rapportent à Thomme en tant qu'il agit.
Propos. 58. Outre cette joie et ce désir qui sont des ajfec^ tioHs passives jily a d'autres joies et d^ autres désirs qui se rapportent à nous en tant que nous agissons.
Demonstr. Quand l'àme se conçoit elle-même et sa puissance d'action, elle se réjouit {par la Propos. 53, part. 3): or l'àme se contemple nécessairement elJe-même quand elle conçoit une idée vraie ou adéquate {par la Propos. 43, part. 2.). D'un autre côté, l'àme conçoit quelques idées adéquates {par le Schol. 2 de la Propos. 40, part. 2). Donc elle se réjouit en tant qu'elle conçoit des idées adéquates , c'est-à-dire {par la Propos, i, part. 3) en tant qu'elle agit. En outre , l'àme , en tant qu'elle a des idées soit claires et distinctes , soit confuses , fait effort pour persévérer dans son être {par la Propos, ^^part. 3): wr, cet effort pour nous, c'est le désir {par le Schol. de cette même PrqMS.). Donc le désir se rapporte aussi en nous , en tant que nous pensons, c'est-à-dire {par la Propos. i , part. 3 ) en tant que nous agissons. C. Q. P. D.
Propos. 59. Entre toutes les passions qui se rapportent à tàme^ en tant quelle agit^ il nen est aucune qui ne se rapporte à la joie ou au désir.
DÉMONSTR. Toutes les passions se rapportent au désir,
•litla^ie ou à la tristesse ; les définitions que nous avons
Ifltnmêes'plas b«ut r<élftblîssent ; or, tmmis entenctons ptr
tristesse ce qui diminue ou empêche la i^vùs>%%^^^ %.
penser de Tâme * {par la Propos. 11 , part, dyetson SchoL). Par conséquent, en tant que Tâme est attristée, sa puissance de penser, c'est-à-dire {par la Propos. 1, part. 3) d'agir, est diminuée ou empêchée; par conséquent aucune affection de tristesse ne se peut rapporter à Tâme en tant qu'elle agit, mais seulement les affections de la joie et du désir, lesquelles {par la Propos, précéd.) se rapportent à l'âme sous ce point de vue.
ScHOL. Toutes les actions qui résultent de cet ordre d'affections qui se rapportent à l'âme en tant qu'elle pense, constituent la force d'âme. 11 y a deux espèces de force d'âme, savoir : l'intrépidité et la générosité. J'entends par intrépidité, ce désir qui porte chacun de nous à faire effort pour conserver son être en vertu des seuls commandements de la raison. J'entends par générosité y ce désir qui porte chacun de nous, en vertu d^s seuls commandements de la raison, à faire effort pour aider les autres hommes et se les attacher par les liens de l'amitié. Ainsi donc, ces actions qui ne tendent qu'à l'intérêt particulier de l'agent, je les rapporte à l'intrépidité, et à la générosité celles qui tendent en outre à l'intérêt d'autrui. De cette façon, la tempérance , la sobriété , la présence d'esprit dans le danger, etc., sont des espèces particulières d'intrépidité ; la modestie, la clémence, etc., sontdes espèces de générosité.
Il me semble maintenant que j'ai expliqué par et qui précède les principales passions de l'âme , et ces fluctuations intérieures qui naissent des combinaisons diverses des trois passions primitives, le désir, la joie et la tristesse ; et je crois avoir ramené tous ces phénomènes à leurs premiers principes. On voit par là que nous sommes agités en mille façons par les causes extérieures; et, comme les flots de la mer soulevés par des vents contraires , notre âme flotte entre les passions , dans l'ignorance de l'avenir et de sa destinée.
i. Uédition de 1677, Paulus et Gfrœrer s'accordent pour donner : Per trisU' fiam autem intelligimus quod mentis cogikmdi» Ce texte est éyidemment ooi^ rompu. Au lieu de quod, je lis id quo.