QUATRIÈME PARTIE. — DE L*£SCLAVAGE
de les affermir, ceux-là sont insupportables aux autres et à eux-mêmes; et c'est ce qui explique comment il s'en est rencontré plusieurs qu'une âme impatiente à l'excès et l'emportement d'un faux zèle religieux ont cbn- ' doits à vivre avec les bêtes de préférence à la société des Iwmmes : semblables à ces adolescents qui, faute de pouvoir supporter avec calme les querelles de leurs parents, se jettent dans le service militaire, bravant les charges de la guerre et la nécessité d'obéir à un tyran, sacrifiant les avantages de la vie de famille et les conseils d'un père, acceptant enfin les plus lourds fardeaux, pourvu qu'ils se vengent de leurs parents:
Chap. XIV. Ainsi donc, bien que les hommes gouvernent le plus souvent toutes choses au gré de leurs passions, il y a plus d'avantages encore dans la société qui les unit qu'il ne s'y rencontre d'inconvénients. Et en conséquence, il est digne d'un homme sage de supporter avec calme les injustices de ses semblables et de montrer du zèle pour leur service, parce que tout cela sert à établir entrç eux la concorde et l'amitié.
Chap. XV. Les actions qui produisent la concorde sont celles qui se rapportent à la justice, à l'équité, à l'honnèteté. Car, outre les choses injustes et iniques, les hommes ne peuvent supporter celles qui passent pour honteuses et viennent du mépris des mœurs établies dans la société. Quant au moyen d'unir les hommes par rameur^ je le trouve surtout dans les actions qui se rapportent à la religion ou à la piété {voyez mr ce point les Schol. I et II de la Propos, 37, et le SchoL de la Propos. 46, ainsi que le SchoL de la Propos. 1S,part. 4).
Chap. XVI. Il y a une autre source de concorde entre les hommes, c'est la crainte ; mais elle exclut la confiance. Ajoutez que la crainte naît de l'impuissance de rame, et par conséquent ne se rapporte point à la vie raisonnable; et j'en dis autant de la commisération, bien qu'elfe semble quelquefois revêtir le caractère de la piété.
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Ghap. XYII. Les libéralités contribuent encore à se rendre maître du cœur des hommes, surtout de ceux qui n'ont pas les moyens de se procurer les choses nécessaires à la vie. Cependant il est clair que donner secours à tous les indigents, cela va beaucoup au delà des forces et de l'intérêt d'un particulier, les richesses d'un partîcuKer ne pouvant suffire à beaucoup près à tant de misères. De plus, le cercle où s'étendent les facultés d'un seul homme est trop limité pour qu'il puisse s'attirer l'amitié de tout le monde. Le soin des pauvres est donc l'affaire de la société tout entière, et elle ne regarde que Futilité gé* nérale,
Chap. XVni. Il faut encore, dans l'acceptation des bienfaits comme dans les témoignages de reconnaissance, prendre d'autres soins qui ont été indiqués au SchoL dé la Propos. 70, et au Schol. de la Propos. 71, part. 4.
Chap. XIX. L'amour libertin, en d'autres termes, la passion d'engendrer qui naît des sens, et en général tout amour qui a une autre cause que la liberté de l'âme, se change facilement en haine , à moins, ce qui est pire, qu'il ne devienne une sorte de délire; et dans ce cas, la discorde lui sert d'aliment bien plus que la concorde (voyez le CorolL de la Propos. 31, part. 3).
Chap. XX. Quant au mariage, il est certain qu'il est d'accord avec la raison, à condition que le désir de runion sexuelle ne vienne pas seulement du corps, mais qu'il soit accompagné du désir d'avoir des enfants et de les élever avec sagesse. J'ajoute encore cette condition, que l'amour des deux époux ait sa cause principale, non dans le sexe> mais dans la liberté de l'âme.
Chap. XXI. L'adulation est aussi un moyen de concorde, mais un moyen d'esclave, un moyen criminel et perfide. Aussi personne ne se laisse-t-il prendre à l'adulation que les orgueilleux, qui veulent être au premier rang et n'y atteignent pas.
Chap. XXII. L'abjection a un faux air de piété et de religion. Mais tout opposée qu'elle soit à l'orgueil, rien
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n'est plus près d'un orgueilleux qu'un homme abject {voyez le SchoL de la Propos. ^l,part, 4).
Chap. XXin. La honte est encore un moyen de concorde, mais seulement en ce qui regarde les choses qui peuvent être cachées. Du reste, la honte étant une sorte de tristesse n'a rien à voir avec l'usage de la raison .
Chap. XXIV. Les autres passions dont l'homme est l'objet, et qui naissent de la tristesse, sont directement contraires à la justice, à l'équité, à l'honnêteté, à la piété et à la religion ; et bien que l'indignation ait une apparence d'équité, il n'en est pas moins vrai que tout régime légal est impossible là où chacun se fait juge des actions d'autrui, et prend en main la défense de ses propres droits et de ceux des autres.
Chap. XXV. La modestie, c'est-à-dire le désir de plaire aux hommes, fondé sur la raison, se rapporte à la piété {f)oyez le SchoL de la Propos. SI, part, 4). Mais si ce désir vient des passions, il se rapporte alors à l'ambition, qui, sous une fausse apparence de piété, n'enfante que discordes et séditions. En effet, celui qui désire aider ses semblables à jouir tous ensemble du souverain bien, soit en leur donnant ses conseils, soit en leur rendant des services effectifs, s'efforce avant tout de se concilier leur amour, au lieu de chercher à les frapper d'admiration, afin que son nom reste attaché à la doctrine qu'il leur enseigne ; il met tous ses soins à ne faire naître en eux aucun sujet d'envie. Dans les entretiens publics, il s'abstient de déclamer sur les vices des hommes, et s'il parle de l'impuissance humaine, il n'en parle qu'avec mesure ; au contraire, il s'étend avec abondance sur la vertu ou la puissance de l'homme, et sur les voies où il doit marcher pour vivre, autant que possible, suivant les commandements de la raison, non par crainte ou par aversion, mais par des sentiments où domine la joie.
Chap. XXVI. Excepté l'homme, nous ne connaissons dans la nature aucun être particulier dont l'àme nous puisse rendre heureux* et avec lequel l'amitié nous puisse m. 22
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unir, 00 tont autre iien de même espèce. Par conséqacnt la loi de notre intérêt ne bous ordonne point de censerver quelque être que ce soit, excepté l'homme; eHe neo^ dit au contraire de conserver ou de détruire les autres êtres à notre gré, selon Tusage que nous en voulons faire, et en général*, de les approprier de toutes façoft^ à notre service.
Chap. XXYII. L'utilité que nous tirons des choses ettl&. rieures , pour ne rien dire des connaissances que noos peut donner l'observation de leur nature et de leors transformations, consiste surtout dans la conservafioii de notre corps ; et par conséquent, les choses les plif utiles sont celles qui peuvent alimenter et nourrir notre corps de façon à ce que toutes ses parties s'acquittent parfaitement de leurs fonctions. Car plus le corps est propre à être affecté de plusieurs façons et à aflfecicrde plusieurs façons à son tour les corps extérieur?, phs l'âme est propre à la pensée {voyez les Propos. 38 et 39, part. A). Mais il est peu de choses dans la nature qui meit ce caractère d'utilité, et c'est à cause de cela quH est nécessaire pour nourrir le corps de se servir d'un grari nombre d'aliments d'espèce diverse. Ajoutez à ceht qoe le corps humain est composé de plusieurs parties de nature différente, lesquelles ont continuellement besoia d'aliments divers afin que le corps humain soit égale* Inent propre à toutes les fonctions qui peuvent réstdter de sa nature , et par suite , afin que l*àme soit aussi également propre à concevoir un grand nombre de choses.
Chap. XXVUI. Pour suffire à ces besoins, les forces humaines seraient trop bornées si les hommes ne s*^ daient mutuellement. Mais l'argent étant devenu le moyvii de se procurer toutes choses, c'est l'image de l'argient qui occupe avant tout l'âme du vulgaire, et il ne petit se représenter aucun événement heureux sans y joindre l'idée de Targent comme cause de toute espèce de bonheur.
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Ciup, X2IX» Dtt feate, je n'entends pas altribuer cette bahUiide ykieuse à eenx qui recherchent Targent par ior digeoce on pour les besoins de la vie , mais seulement à ces hommes habiles dans Fart du lucre qui ne songent 91^'i faire vm magnîâque étalage de leurs richesses. Or, Cas iBêmes hommes, s'ils oot quek^ue soin de leur corps, > ce n'est guère que par habitude ; et encore ne le font-ils ^ îu'avec parcimonie, convaincus que tout ce qu'ils emploieat à la conservation de leur corps est autant de perdu sur leurs bieaft. Mais paur ceux qui connaissent le véritable usage de Tai^gent et règlent sur leurs besoins I& mesure de leurs richesses, ils savent vivre do peu et vivre contents.
ûup. XXX. Puisqu'il est certain que toutes les choses qui aident les parties de notre corps à s'acquitter de leurs fonctions sont de bonnes choses, et que la joie consiste en ce que la puissance de l'homme, en tant que Tbomme se compose d'une &me et d'un corps, est favorisée ou augmentée» il s'ensuit que tout ce qui produit en nous la joie, est bon. Cependant l'action des êtres de If nature n'a poiat pour fin de nous donner de la joie, et leur puissance d'agir ne se règle point sur notre utilité : comnse en outre la joie se rapporte le plus souvent d'une manière particulière à une partie déterminée de notre CftrpSt il 61^ résulte que si la raison et la prudence n'interviennent pas, les sentiments de joie tombent dims Texcès, et il en est de même du désir que ces sentiments fianiiiaiire. Ajoutez, à cela que le premier bien pour nos passions c'est le bien du moment, et que notre àme ne peut être touchée d'une impression égale par la prévision de l'avenir {voyez le Schol. de la Propos, 54, et le Schol. de la Propos, 60, part. 3).
Chap. XXXI. La superstition semble au contraire ériger en bien tout ce qui cause la tristesse, et en mal tout ce qui cause la joie. Mais comme nous l'avons déjà dit {SchoL delà Propos. 45, part. 4), il n'y a que l'envieux qui puisse se réjouir de mon impuissance et du mal que je souffre.
A mesure, en effet, que nous éprouvons une joie plus grande, nous passons à une plus grande perfection, et par conséquent nous participons davantage de la nature divine ; la joie ne peut donc jamais être mauvaise, tant qu'elle est réglée par la loi de notre utilité véritable. Ainsi celui qui ne sait obéir qu'à la crainte, et ne fait
\le bien que pour éviter le mal, n'est pas conduit par la
raison.
Chap. XXXn. Mais la puissance humaine est très-limi
tée, el la puissance des causes extérieures la surpass^^ infiniment ; c'est pourquoi nous ne disposons pas d'un ^ puissance absolue pour approprier les objets du dehonr-^ à notre usage. Cependant nous supporterons toujourr-^ d'une âme égale les événements contraires à nos intérêts i si nous avons la conscience que nous avons accomp^ notre devoir, et que la puissance dont nous disposons vT^ pas été assez étendue pour écarter le mal; car nous b-^ sommes qu'une partie de la nature, et il faut suivre Tor— dre universel. Or, aussitôt que nous aurons compris cel-^ d'une façon claire et distincte, cette partie de notre êtr^ qui se définit par l'intelligence, c'est-à-dire la meilleure partie de nous-mêmes, trouvera dans cette idée une sérénité parfaite et s'efforcera d'y persévérer. Car en tant que nous possédons l'intelligence, nous ne pouvons désirer que ce qui est conforme à l'ordre nécessaire des choses et trouver le repos que dans la vérité. Par conséquent, notre condition véritable une fois bien connue, l'effort de la meilleure partie de nous-mêmes se trouve d'accord avec l'ordro universel de la nature.