‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 124 sur 448 · LIVRE I. CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE I. CHAPITRE VI

matérielles et les choses spirituelles, entre les choses visibles et les choses invisibles , entre les temporelles et les éternelles , entre la nourriture céleste et spirituelle et la viande terrestre et sensible, entre le dépouillement et la nudité pour l'amour de Jésus-Christ, et rattachement aux biens du monde?

C'est pourquoi comme on ne peut introduire une forme dans un sujet avant qu'on en ait chassé celle qui lui est contraire, de même le pur esprit ne saurait entrer dans l'âme avant qu'elle ait étouffé les mouvements de la partie sensible et animale. De là vient que notre Sauveur dit , qu'il n'est pas juste de prendre le pain des enfants et de le donner aux chiens, et qu'il ne faut pas aussi leur donner ce qui est saint (Mat th., XV, 26 et VII, 6). Dans ces deux endroits , Notre-Seigneur compare aux enfants tous ceux qui se disposent, par le renoncement de leurs passions , à recevoir le pur esprit de Dieu , et aux chiens tous ceux qui repaissent leurs passions des créatures; car le père permet à ses enfants de se mettre à sa table et de manger des mêmes viandes que lui, mais on n'abandonne auxehiens que les miettes qui tombent de la table à terre. Or, toutes les créatures ne sont , pour parler de la sorte , que des miettes qui sont tombées de la table de Dieu ; et ainsi on a raison de dire que ceux qui s'en nourrissent sont, en quelque façon, des chiens à qui on ote le pain des enfants, parce qu'ils ne veulent ni se priver de ces miettes, ni aspirer à l'honneur de manger des viandes de leur Père, c'est-à-dire, de se remplir du pur esprit de leur Créateur. C'est donc avec justice qu'ils souffrent une faim canine, comme parle David, ces miettes n'étant pas capables de les rassasier, ce qui les oblige, ajoute le même prophète, à courir par toute la ville pour chercher de quoi vivre; mais comme ils ne trouvent rien qui les contente, ils murmurent (Psal., LV1II, la, 16). C'est le malheur de ceux qui flattent trop leurs passions d'être chagrins comme le sont ceux qui meurent de faim. Il n'y a donc point de proportion entre la faim que causent les créatures, et le rassasiement qui est l'effet de l'Esprit de Dieu; et par une suite nécessaire, l'âme ne peut jouir de l'uu, avant qu'elle se soit privée de l'autre.

On peut inférer de ce discours que quand Dieu délivre une âme de ces contrariétés et la purifie entièrement , il fait, si je l'ose dire, quelque chose de plus grand que lorsqu'il lire l'âme du néant et lui donne l'être, parce que les passions de l'homme s'opposent davantage à l'opération de Dieu que le néant, puisque le néant n'est pas capable de résister à la majesté divine. Voilà ce que nous avions à dire du premier dommage que l'âme reçoit des passions , lorsqu'elles empêchent l'Esprit de Dieu d'y venir et d'y demeurer. 11 faut parler maintenant du second dommage que nous appelons positif, et qui renferme cinq effets que les passions font dans l'âme; car elles la fatiguent, elles l'affligent, elles l'obscurcissent, elles la souillent , elles l'affaiblissent.

En premier lieu, les passions fatiguent l'âme, parce qu'elles sont semblables à des enfants inquiets, ;qui demandent à leur mère tantôt une chose, tantôt une autre, et qu'on ne peut satisfaire. Or, comme la mère se lasse de leurs importunités, de même l'âme se lasse des imporlunités de ses passions, ou , comme celui qui fouit en terre , pour trouver quelque trésor, se fatigue beaucoup, de même l'âme ressent beaucoup de fatigue à chercher dans les créatures de quoi contenter ses passions. Que si elle leur donne tout ce qu'elles demandent , elles ne cessent pas néanmoins de lui être fort incommodes, n'étant jamais pleinement rassasiées , et ne trouvant dans les créatures que des citernes percées , qui ne conservent pas de l'eau suffisamment pour éteindre leur soif ardente. Si bien qu'on peut dire avec Isaïe : Il a pris

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beaucoup de peine à étancher sa soif, et il en sent encore l'araeur; son âme est vide et privée du soulagement qu'elle cherchait (Isa. , XXIX , 8). On peut ajouter que comme celui qui a la fièvre chaude n'a nul repos, et brûle d'une soif qui s'augmente à chaque moment, jusqu'à ce que la fièvre soit cessée , de même l'âme ne jouit d'aucune tranquillité et sent toujours de L'inquiétude, jusqu'à ce qu'elle ait apaisé les mouvements des passions qui la tyrannisent. Il semble que le saint homme Job décrit cet étal , lorsqu'il dit : Que quand il sera rassasié , il sera plus incommodé de la chaleur qu'auparavant, et qu'il sera accablé de toutes sortes de douleurs et de peines {Job , XX, 22).

De plus, les passions fatiguent l'âme, parce qu'elles l'agitent comme les vents agitent l'eau ; elles ne lui laissent aucun repos , selon ces paroles d'Isaïe : Le cœur de l'impie ressemble à la mer, quand elle est agitée, et ne peut jamais être paisible (Isa., LVII , 20).

Les passions fatiguent enfin l'âme, lorsqu'elle veut les contenter, parce que comme celui qui, pressé de la faim, ouvre la bouebe pour se remplir de vent, et au lieu de se rassasier, il irrite sa faim; de même l'âme, bien loin d'assouvir sa faim, elle l'excite davantage; de sorte qu'on peut dire, avec Jérémie, que l'âme, en suivant le désir de sa volonté, n'a trouvé que du vent; et peu après, lui faisant connaître son aridité, il l'exhorte à s'éloigner de la nudité et de la soif, c'est-àdire à détacher ses pensées et ses affections du dessein de soûler ses passions, parce que ce prétendu rassasiement allume davantage leur ardeur (Jérém. , II , 24, 25). Alors l'âme éprouve le sort de l'ambitieux qui se voit frustré de ses attentes, après avoir longtemps espéré, et qui ne reçoit de ses soins que du chagrin et de l'ennui. De même, après qu'elle a travaillé pour remplir l'avidité de ses passions , elle ne recueille que de l'inquiétude. On peut dire encore que la passion a du rapport avec le feu. Comme le feu s'augmente à proportion qu'on y met du bois , de même la passion s'enflamme à mesure qu'on lui donne de quoi se nourrir. Mais il y a celte différence entre, la passion et le feu , que celui-ci s'éteint quand il a consumé ses matières, et celle-là s'allume davantage, lorsque les aliments lui manquent, Ainsi on voit Ja vérité de ces paroles d'Isaïe : Il ira à la droite , et il aura faim ; il mangera et la gauche, et il ne sera pas rassasié (Isa. , IX, 20); car ceux-là endurent justement la faim , qui ne mortifient pas leurs passions, lorsqu'ils sont entrés dans le chemin qui conduit à Dieu, et qui est représenté par la droite, puisqu'ils ne méritent pas de goûter jusqu'au rassasiement les douceurs de l'esprit divin. C'est aussi avec sujet que ces gens-là n'apaisent pas leur faim, lorsqu'ils nourrissent des choses créées leurs passions, comme la gauche le signifie, parce qu'ils quittent ce qui peut seul les satisfaire , et qu'ils cherchent ce qui n'est propre qu'à augmenter leur avidité insatiable. Il est donc constant que les passions fatiguent l'âme qui s'abandonne à leurs mouvements.

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