LITRE I. CHAPITRE VIII
ou plutôt dont il l'offusque et l'aveugle. C'est pourquoi on a sujet (le déplorer l'ignorance de quelques-uns; qui se chargent indiscrètement de plusieurs macérations et de plusieurs pratiques, s'imaginant qu'elles sont seules suffisantes, sans la mortification de leurs passions, pour les élever à l'union de Dieu; mais ils prennent de fausses mesures, parce qu'ils n'y arriveront jamais avant que d'avoir dompté leurs passions. Ils doivent donc les vaincre avec tout le soin possible. Alors ils profileront plus en un mois qu'ils ne feront eu plusieurs années, pendant qu'ils ne s'appliqueront qu'aux pratiques qui ne contribuent en rien à celte victoire. Comme le laboureur sème inutilement du grain dans un champ auquel il n'a pas donné les façons nécessaires; et comme la terre qui n'est pas cultivée ne porte que de méchantes herbes, de même celui-là travaille sans fruit, et ne fait aucun progrès en la vie spirituelle, qui ne surmonte pas comme il faut ses passions ; et ses passions ne feront naître en l'âme que ténèbres, que négligences et que langueurs, si elles ne sont purifiées par une sévère mortification. Elles sont dans l'âme comme une espèce de tache dans les yeux, et elles l'obscurcissent de telle sorte que l'âme ne voit pas clairement ce qu'elle doit connaître. C'est pourquoi David, considérant l'aveuglement de ces gens-là, et l'indignation que Dieu conçoit contre eux, leur adresse ces paroles : Avant que vos épines encore tendres se fortifient et croissent en gros buissons, la colère de Dieu les absorbera, comme la terre qui s'entr'ouvre sous les pieds des vivants les engloutit (Psal. LVII, 10). C'est-àdire, avant que leurs passions, qui sont au commencement traitables comme des épines encore tendres, s'endurcissent, et, devenues semblables à de gros buissons, empêchent l'âme de recevoir la lumière divine, la colère de Dieu perdra ces personnes, soit en retranchant le cours de leur vie, ou en les affligeant en ce monde par les peines ou par les mortifications, soit en les réservant en l'autre vie pour les tourmenter dans les flammes du purgatoire. Or, le dessein qu'il a en les faisant souffrir maintenant, est de rompre les obstacles que leurs passions font à leurs lumières, et de réparer les pertes spirituelles qu'ils en reçoivent.
Oh ! si les hommes connaissaient bien de quel trésor de lumières divines, l'aveuglement que les passions leur causent, les dépouille! Oli ! s'ils avaient une parfaite connaissance des maux qu'ils en souffrent, lorsqu'ils ne les mortifient pas avec toute la rigueur possible ! Car, enfin, ils n'ont nul sujet de se fier à leur esprit et aux dons de Dieu, et ils ne doivent pas se persuader qu'ils puissent éviter les ténèbres spirituelles et les nouvelles pertes où la tyrannie de leurs passions et de leur concupiscence les engagera.
En effet, qui eût jamais osé dire qu'un homme aussi sage et aussi favorisé du ciel que Salomon eût été frappé d'uu si grand aveuglement d'esprit, et d'une si horrible dureté de cœur, qu'il érigeât en sa vieillesse des autels aux idoles, et qu'il rendît à de fausses divinités le culte qui n'est dû qu'au Créateur de l'univers (1). Mais d'où lui est venu ce malheur? de l'amour déréglé des femmes^et de sa négligence à réprimer ses passions et à refuser à ses sens les plaisirs qu'ils lui demandaient, comme il le marque lui-même dans son Ecclésiaste : Je n'ai, dit-il, rien dénie' à mes yeux de tout ce qu'ils ont désiré, et je n'ai point empêché mon cœur de goûter toute la volupté qu'il a souhaitée (2 . Ainsi, quoique ce prince fût extrêmement éclairé et prudent en sa jeunesse, ses passions l'aveuglèrent en sa vieillesse de telle sorte qu'il perdit toute sa sagesse, et qu'il abandonna même le service du vrai Dieu.
(1) Cumque jam esset senex, depravaUim est cor ejus permulicres, ut sequeretur deos alienos (111 Reg. xi, 4).
(2) Et omnia quse desideraverunt oculi mei, non negavi eis; nec prohibui cor meum, quio emiu voluplate fruerelur, et obleclaret se in bis qu;e pr.eparaveram (Eccle. a. 10).
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LA MûSlïE
U0N1-CARMEL
Que si le désordre des passions a fait de si méchants effets en ce grand monarque, que ne fera— t— il pas en nous, pendant que nous serons immorlifiés, lâches à nous vaincre et aveugles en notre conduite : Quels dommages ne recevrons-nous pas, lorsqu'on pourra dire de nous avec vérité cequeleSeigneur dit de» Ninivites à Jonas : Ils ne connaissent pas la di/l'àrnce qu'il y a entre la droite et la gauche (Jon. IV, 11). N'est-ce pas là l'ignorance avec laquelle nous naissons? Ne nous trompons-nous pas si grossièrement que nous prenons souvent le mal pour le bien, et le bien pour le mal? .Mais si la passion ajoute l'aveuglement à notre ignorance naturelle, que pouvons-nous espérer de nous-mêmes ? rien, assurément, que ce qu'Isaïe déplore, en faisant parler ceux qui sont tyrannisés parleurs passions : Ntnts avons, disent-ils, donne' dans lis murailles comme des aveugler; nous avons marché à tâtons comme des gens qui sont privés de la vue, et nous avons heurté en plein midi comme au milieu des ténèbres (Isa. L1X, 10). Ainsi, celui qui est assiégé des ténèbres de sa passion marche dans les lumières de la vérité, sans connaître ce qui lui est utile ou préjudiciable.