‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 131 sur 448 · CHAPITRE DIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIEME

De quelle manière les passions affaiblissent l'âme dans la pratique des vertus. On le fait voir par des comparaisons et des témoignages de l'Ecriture.

En cinquième lieu, le désordre des passions débilite tellement l'âme, qu'elle ne peut ni s'adonner à la vertu, ni persévérer dans la pratique du bien. Car lorsque la passion recherche plusieurs objets ensemble, elle est plus faibie que si elle n'embrassait qu'une chose; et plus elle en désire en général, moins elle a de force pour les goûter en particulier, suivant le sentiment des philosophes, qui disent que la vertu est plus forte quand elle est unie, que quand elle est divisée; ce qui prouve que la volonté perd la force qui lui est nécessaire pour acquérir la vertu, lorsqu'elle veut des choses de différente nature ou contraires à Dieu. De sorte que l'âme qui occupe ainsi sa volonté à de pures bagatelles, au lieu de s'élever à l'amour et à la perfection, elle est semblable à l'eau qui s'écoule par plusieurs fentes et se perd en terre au lieu de monter en haut, et qui devient enfin inutile. C'est dans cette pensée que le patriarche Jacob compara autrefois son fils Ruben à de l'eau répandue sur la terre lui disant qu'il ne croîtrait point (Gen., XLIX, h), parce qu'il avait commis un péché abominable. Comme s'il lui eût

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LA MONTEE OL MONT-CARMEI

déclaré qu'ayant suivi la fureur do sa passion , il s'était répandu comme de l'eau, et ne ferait nul progrès en la vertu.

Les deux comparaisons suivantes donneront encore du jour à cette importante vérité; car comme l'eau chaude perd sa chaleur si on ne couvre pas le vaisseau où elle est, et comme les parfums exhalent toute leur odeur, si on ne les conserve pas dans des boites] bien fermées, de même l'âme perd la chaleur de l'amour divin et l'odeur des vertus, si elle ne se lient pas couverte et renfermée en elle-même, en s'éloignant des créatures et en demeurant dans son intérieur avec Dieu. C'est ce que David comprenait très-bien, lorsqu'il disait qu'il garderait sa force pour Dieu ( Psal. LVIII, 10), à savoir, en retirant ses appétits de l'amour des choses créées, et en faisant de fréquentes élévations vers son Créateur.

De plus, les passions rebelles épuisent les forces de l'âme, parce qu'elles ont delà ressemblance avec les rejetons qui naissent au pied de» arbres fruitiers, et qui consument leur suc et les rendent moins fertiles; et comme ils leur seraient nuisibles;si on les laissait toujours croître, de même les passions sont préjudiciables à l'âme , lorsqu'on souffre que leurs dérèglements augmentent.

11 faut donc suivre le conseil de Jésus-Christ, qui nous avertit de ceindre nos reins ( Luc, XII, 35), c'est-à-dire, nos passions, de peur que, commodes sangsues, elles ne nous sucent tout le sang ( Prov., XXX, 15), je veux dire, toute la force de l'âme, sans pouvoir remplir leur insaliabilité, selon la pensée du Sage. Il paraît par-là que nonseulement les passions ne sont nullement utiles à l'âme, mais qu'elles la privent de beaucoup de biens considérables, et que si on ne les mortifie pas, elles ne cessent de la persécuter jusqu'à ce qu'elles la fassent mourir, comme quelques-uns disent, quoique faussement, 'que les petites vipères rongent les entrailles de leur mère et lui causent enfin la mort. Pour cette raison, l'Ecclésiastique prie Dieu de le délivrer de sa concupiscence et de ses passions (Eccli. XXIII, 6).

Mais parce que plusieurs n'exercent pas cette mortification, c'est une chose digne de compassion de voir combien les passions qui dominent dans leur âme la rendent misérable, odieuse à elle-même, désagréable au prochain, négligente dans le service de Dieu. Il n'y a point de iluxion, quelque maligne qu'elle soit , qui puisse mettre un homme dans une si grande impuissance de marcher et de manger, que les passions abattent l'âme et la jettent dans l'impuissance de marcher à la vertu et de la goûter. Plusieurs personnes sont exposées à ce malheur, faute de vaincre leurs passions.

S l CHAPITRE ONZIÈME.

H est nécessaire que l'âme dompte jusqu'à ses moindres passions pour entrer dans Vunion divine.

On me demandera peut-être s'il faut surmonter toutes ses passions sans réserve avant que d'arriver à l'état d'une sublime perfection, ou s'il suffit d'en dompter quelques-unes des plus violentes , et de négliger celles qui semblent être de moindre importance. On croit aisément que c'est une chose trop difficile et trop lâcheuse à l'âme d'acquérir une si grande purelc et un si grand dénûment, ^qu'elle ne s'attache d'affection à quoi que ce soit en ce monde.

Premièrement, je réponds que toutes les passions ne sont pas également pernicieuses à l'âme, et ne lui apportent pas des obstacles d'une égale lorec dans la poursuite du bien. En effet, les passions, quand elles ne sont que des premiers mouvements, et quand on ne leur donne

i.ivnr. I. CHAPITRE XI.

point de consentement, elles n'éloignent pas l'âme de l'union divine, ou du moins elles ne l'en Retournent que très-peu. J'appelle en cet endroit premiers mouvements ceux où la raison et la volonté n'ont point de part, soit en ce qui les précède, soit en ce qui les accompagne, soit en ce qui les suit; car il est impossible de les déraciner en cette vie et de les faire mourir tout à fait, étant, comme elles sont, des opérations nécessaires de la nature. Ainsi l'âme, agissant selon l'esprit et la raison, se peut défendre de leurs impressions; elle peut même quelquefois être élevée, selon la volonté ou la partie supérieure, à une sublime union avec Dieu, et jouir du repos et des douceurs qu'elle y goûte, pendant que les passions et les mouvements naturels et nécessaires se feront sentir, même avec violence, dans la partie inférieure, parce qu'ils n'ont nul commerce avec la raison et la volonté, qui peut pendant ce temps-là s'appliquer à la contemplation.

Secondement, je réponds que l'âme ne peut parvenir à une parfaite union avec son Créateur, avant qu'elle se soit dégagée de toutes les passions volontaires qui la portent ou au péché mortel ou au péché véniel, ou aux moindres imperfections. La raison est parce que l'état d'union divine consiste en ce que la volonté de l'âme soit toute transformée en la volonté de Dieu, de sorte que la volonté de Dieu soit le seul principe et le seul motif qui la fassent agir en toutes choses, comme si la volonté de Dieu et la volonté de l'âme n'étaient qu'une volonté. Or, celte transformation est nécessaire, puisque sans elle, l'âme pourrait avoir du penchant pour des imperfections qui déplairaient au Seigneur; car elle voudrait des choses qu'il ne voudrait pas.

Quand je dis que l'âme doit se défaire des passions volontaires qui l'engagent dans les plus petites imperfections, je parle de celles à qui elle consent avec vue; car, quant aux imperfections qu'elle ne connaît pas, elle en commettra infailliblement par surprise ou par inconsidération; elle fera même quelques péchés légers, puisque le juste tombesept fois (Prov. XXIV, 16), c'est-à-dire quelquefois. Mais comme ces fautes lui échappent contre sa volonté et par la fragilité dont la nature humaine ne peut être exempte que par miracle, elles ne lui sont pas nuisibles au point que le sont les imperfections connues, volontaires et habituelles.

Car lorsque l'âme a contracté de mauvaises habitudes, les imperfections qui en naissent sont des empêchements très-certains de l'union de Dieu et même de la perfection chrétienne, parce que l'âme demeure liée par les chaînes de son habitude, aux créatures et aux vices. Ces imperfections habituelles sont, par exemple, la coutume de parler beaucoup, l'altachement, quelque léger qu'il soit, à une personne, à un habit, à un livre, à une chambre, à une espèce de nourriture, à certaine manière de converser, au petit plaisir qu'on prend à goûter les choses, à savoir, à entendre ce qu'on rapporte, à cent autres choses semblables. Au reste, quelque petites que soient ces imperfections, elles empêchent absolument l'âme de devenir parfaite; parce que, comme il n'importe que le fil dont on attache un oiseau soit épais ou menu, puisqu'il l'empêche également de s'envoler, de même il est indifférent (ju'une imperfection soit grande ou petite, puisqu'elle empêche également l'âme de voler à la perfection et à l'union de Dieu. A la vérité, il est plus facile de rompre un fil bien menu qu'un fil fort gros; mais si l'oiseau ne le rompt effectivement, sa condition n'en est pas meilleure; de même il est plus aisé de rompre les liens d'une légère imperfection, qu'un attachement considérable; mais si l'âme ne les rompt pas en effet, elle n'en est pas plus libre pour aller à l'union divine, quoique d'ailleurs elle fasse éclater de grandes vertus. Ces attaches qui paraissent si faibles ressemblent à ce pelit poisson de s. th. m. 27

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LA M0STÈE DU MONT-CABMEL.

nier qui arrête, selon le sentiment de quelques écrivains, les plus gros navires dans leur course; de la même manière elles interrompent la course de l'âme qui va s'unir à son Créateur.

C'est pourquoi on ne peut voir sans compassion certaines personnes qui sont chargées des richesses de la grâci>, de la vertu et des bonnes œuvres, et qui n'arrivent jamais au port d'une parfaite union avec Dieu, parce qu'elles n'ont pas le courage de détruire rattachement qu'elles ont à une petite satisfaction des sens, à une amitié trop naturelle, à quelque bagatelle de celte nature, quoique aidées du secours de Dieu, elles aient brisé les chaînes de l'orgueil, de la sensualité, de plusieurs vices grossiers etde plusieurs péchés griefs.

Mais, cequi est pire, loin d'avancer en la perfection, elles reculent et perdent ce qu'elles ont acquis avec beaucoup de travail ; car il est certain que ne point faire de progrès dans la vie spirituelle en se surmontant soi-même, c'est retourner en arrière; et ne pas taire de nouveaux profits, c'est souffrir la perte de ses anciennes possessions, comme Noire-Seigneur nous l'insinue , quand il dit que quiconque ne recueille pas avec lui, répand (Matlh., XII, 30).

Quand un vase est plein de liqueur, la moindre fente qui s'y trouve suffit, si on ne la bouche, pour la f;iire couler jusqu'à la dernière goutte; de même si l'âme qui est remplie de la précieuse liqueur des vertus et des grâces, ne ferme l'ouverture qu'une légère imperfection fait dans son cœur, celte liqueur eu sort peu à peu et se dissipe jusqu'à la moindre partie. Ainsi la négligence qu'elle apporte à se garantir des petiles imperfections, la jette dans de grands désordres , suivant la doctrine de l'Ecclésiastique, qui nous assure que celui qui méprise les petites choses déchoit peu à peu , et qu'une étincelle augmente le feu et fait un grand incendie (Eccli., XIX, 1; XI, 2k). Une première imperfection, quoique légère, produit le même effet dans une âme qui est lâche à la corriger. Elle en atlirc une seconde et puis une troisième, et ainsi des autres, jusqu'à ce qu'elle l'ait tout à fait plongée dans un abime de dérèglements.

Aussi nous en avons vu plusieurs à qui Dieu avait inspiré une extrême aversion des créatures. Néanmoins s'étant engiigés, sous prétexte de faire du bien, dans des amitiés et des conversations humaines, ils ont perdu insensiblement l'espril de Dieu, le goût de la sainte solitude, les consolations intérieures, l'exactitude et la constance dans les exercices spirituels; et roulant de chute en chute, ils se sont précipités enfin dans leur dernière ruine. Ces malheurs, au reste, ne leur sont arrivés que parce qu'ils n'ont ni éteint d'abord le feu de leur passion, ni conservé dans leur retraite la pureté que Dieu demandait d'eux.

11 faut donc passer toujours plus outre dans le chemin de la perfection, en surmontant ses passions jusqu'aux moindres mouvements , pour arriver au terme qu'on se propose. Comme le bois ne peut être changé en feu lorsqu'il lui manque un seul degré de la chaleur qui est requise pour le disposer, de même l'âme ne peut être parfaitement transformée en Dieu, lorsqu'elle n'a pas acquis, en étouffant se* plus petiles imperfections, le dernier degré de pureté qui lui est nécessaire pour la préparer à celle transformation.

Nous avons une figure de ceci dans le livre des Juges, où il est rapporté qu'un ange dit aux Israélites que puisqu'ils n'avaient pas détruit les Chanauéens, les Amorrhéens et leurs autres ennemis, etqu'ils avaient fait alliance avec eux, Dieu conservait ces gens-là parmi eux, afin que leurs fausses divinités fussent l'occasion de la perle des mêmes Israélites ( Judic, 11, 3).

11 arrive, par un juste jugement du ciel, quelque chose de semblable

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