‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 133 sur 448 · CHAPITRE DOUZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIEME

On répond à la question qu'on fait, quelles passions sont suffisantes pour causer à l'âme les dommages qu'un vient d'expliquer.

Quoique je puisse ajouter beaucoup de choses à ce que j'ai dit jusques ici, néanmoins je me contenterai de répondre à la question qu'on peut faire, savoir, si les passions, quelles qu'elles soient, suffisent pour apporter à l'âme les deux sortes de dommages, le positif et le privatif dont j'ai parlé ci-dessus ; et si la plus faible des passions, de quelque nature qu'elle soit, peut être seule la cause des cinq pertes ensemble que l'âme souffre ; ou si une passion est le principe d'un mal, une autre passion d'un autre mal, et ainsi des autres par rapport de chaque effet à chaque passion, comme à sa cause particulière.

En premier lieu, je réponds que s'il s'agit du dommage que nous appelons privatif, ou de la privation de Dieu, il n'y a que la passion volontaire ou l'affection au péché mortel, qui prive i'âme en cette vie de la grâce, et en l'autre de la gloire, laquelle consiste en la possession de Dieu.

Secondement, je réponds que toute passion volontaire à l'égard du péché mortel, ou du péché véniel, ou des imperfections, apporte à l'âme les dommages qu'on nomme positifs. Il y a néanmoins celle différence enlre ces passions, que celle qui regarde le péché mortel aveu-* gle entièrement l'âme, la tourmente cruellement, la souille, l'affaiblit et la refroidit tout à fait ; et celle qui se porte au péché véniel et aux imperfections, ne cause pas ces maux dans ces excès, mais dans un degré beaucoup moindre, puisqu'elle ne prive pas l'âme de son Dieu. Il y a cependant des degrés ou plus grands ou plus petits dans ces dommages, selon les diverses dispositions de l'âme, je veux dire selon sa plus grande ou sa plus petite lâcheté , ou tiédeur , ou autres

ri=;;

l**.M^4*MMMM*IîlïllîlîîîlîSS^^^^^f^

fllm^ffi^^^sllll^^llln^

Ht LA MONTÉ DU MONT CAHMEL.

défauts, qui sont la mesure de son aveuglement, de sa peine, de ses taches, de sa faiblesse, de son refroidissement.

11 faut toutefois observer qu'encore que toutes ces passions causent toutes ces pertes positives, il y en a qui en causent quelques-unes directement. Ainsi les souillures du corps et de l'esprit viennent directement delà passion d'impureté; les peines de l'âme naissent de la passion d'avarice : son aveuglement, de la passion de vaine gloire : sa tiédeur, de la passion de gourmandise. Cela n'empêche pas que toutes ces passions ne la jettent en même temps dans tous les autres dommages d'une manière moins directe, et comme causes moins principales de ces effets. La raison est parce que les opérations des passions volontaires sont opposées aux actes des vertus, qui font des effets contraires; de sorte que comme un acte de vertu produit tout ensemble dans l'âme la pureté, la lumière, la paix, la douceur, la consolation, la force, la ferveur, de même un acte de l'appétit déréglé fait tout à la fois ses taches, son tourment, ses ténèbres, sa faiblesse et sa froideur. Et comme toutes les vertus croissent, lorsqu'on s'adonne constamment à la pratique d'une vertu particulière, de même les vices s'augmentent, lorsqu'on tombe souvent dans un seul vice dont on multiplie sans cesse les effets: et quoique le plaisir que goûte la nature conompue empêche qu'on ne sente tous ces maux, lorsqu'on accorde à l'appétit la satisfaction qu'il demande, néanmoins on s'en aperçoit ensuite par l'amertume elle chagrin que leurs mauvais effets répandent dans l'âme. C'est ce que l'expérience de ceux qui s'abandonnent à la tyrannie de leurs passions leur fait connaître tous les jours. Il est vrai que quelques-uns sont si aveugles et si insensibles en ce temps-là, qu'ils ne voient et ne sentent pas leurs désordres. Mais cela vient de ce que, ne marchant pas dans les voies intérieures, ils ne font point de réflexion sur les choses qui les privent du secours de Dieu, de sa grâce et de son amour.

Je ne parle pas maintenant des passions naturelles, involontaires, ni des pensées et des premiers mouvements, ni des autres tentations auxquelles on ne consent point. Toutes ces choses ne nuisent nullement à l'âme ; et quoique celui qui en est agité s'imagine contracter quelques taches de conscience, néanmoins il n'en reçoit aucun mal; au contraire, il a l'occasion, s'il résiste, d'acquérir de la force dans l'exercice des vertus, de la pureté d'âme, de la connaissance dans les voies spirituelles, et plusieurs autres biens célestes, comme Notre-Seigneur le dit à saint Paul, quand il l'assure que la force et la vertu se perfectionnent dans la faiblesse ( II Cor., XII, 9 ). Mais les passions volontaires sont des sources fécondes de tous ces maux. De là vient que les directeurs ont un soin particulier de mortifier ceux qui se mettent sous leur conduite, et de les priver de toutes les choses qui peuvent flatter leurs passions, de peur qu'ils ne tombent dans tous ces inconvénients.

Page 1